Affaire Roseann Quinn : poignardée 18 fois après un verre


Le mardi 2 janvier 1973, dans une petite classe d'une école pour enfants sourds du Bronx, à New York, 8 enfants de 8 ans attendent leur institutrice, Roseann Quinn, celle qui reste souvent après les cours pour les aider. Elle n'a pas téléphoné, et le lendemain, elle n'est toujours pas là, donc l'école envoie un enseignant jusqu'à son petit studio de Manhattan, au 7e étage du 253 West 72nd Street. Le gardien de l'immeuble ouvre la porte avec son double des clés, et sur le lit, sous un peignoir bleu, Roseann est morte, avec 18 coups de couteau au cou et au ventre. Dans tout l'appartement, et jusque dans l'ascenseur, les enquêteurs ne trouvent pas une seule empreinte.
Roseann Quinn, une année à l'hôpital
Roseann Quinn naît le 17 novembre 1944, dans le Bronx, dans une famille d'origine irlandaise. Ses parents s'appellent John et Roseann, comme elle, et elle grandit avec ses 2 frères, John et Dennis, et sa sœur, Donna. Son père est cadre chez Bell Laboratories, dont les bureaux se trouvent à Parsippany, dans le New Jersey, alors quand Roseann a 11 ans, la famille quitte le Bronx pour s'installer à Mine Hill Township, près de Dover, dans le New Jersey.
À 13 ans, Roseann passe presque une année entière à l'hôpital, après une opération du dos, et quand elle en sort, elle garde une légère boiterie qui ne la quittera plus. Pour une adolescente, une année loin de l'école, c'est une année de retard qui peut tout compromettre. Mais Roseann reprend ses études, et en 1962, elle termine le lycée catholique Morris Catholic, à Denville. Dans l'album de fin d'année, à côté de sa photo, il y a une petite phrase pour la décrire, "facile à rencontrer, agréable à connaître".
Ensuite, elle entre au Newark State College, qui est aujourd'hui l'université Kean, pour étudier l'enseignement en primaire, et en parallèle, elle écrit pour le journal des étudiants, l'Independent. En 1966, quand elle obtient son diplôme, Roseann sait déjà quel métier elle veut faire.
Une classe de 8 enfants sourds
Pendant 3 ans, Roseann enseigne à Newark, dans le New Jersey. En septembre 1969, elle entre à l'école St. Joseph pour enfants sourds, dans le Bronx, et on lui confie une classe de 8 enfants, qui ont tous 8 ans.
Avec ces enfants-là, Roseann ne compte pas son temps. Souvent, quand la classe est finie, elle reste à l'école sur son temps libre pour aider ses élèves, et ses collègues s'en souviennent très bien. Après sa mort, quand on demande à l'école de parler d'elle, un porte-parole répond par une phrase toute simple, "les élèves l'adoraient".
Comme elle veut bien faire son métier, Roseann suit aussi des cours du soir à Hunter College, à Manhattan, pour obtenir un master spécialisé dans l'enseignement aux enfants sourds. Ses journées commencent dans le Bronx et se terminent tard à Manhattan, et pourtant, elle tient le rythme, au point qu'en décembre 1972, elle a déjà fait à peu près la moitié de son master.
Depuis le mois de mai 1972, elle vit seule dans un petit studio de Manhattan, au 7e étage du 253 West 72nd Street, et juste en face, de l'autre côté de la rue, il y a un bar.
Un livre au fond d'un bar
Ce bar, c'est le W.M. Tweeds, au numéro 250 de la 72e Rue, un bar en sous-sol. Le soir, il arrive souvent à Roseann de s'installer seule dans un bar du West Side, avec un livre, et c'est comme ça que ses voisins et ses connaissances la décrivent, une jeune femme assise seule, qui lit.
À New York, au début des années 1970, beaucoup de jeunes femmes vivent comme elle, seules, avec un métier qu'elles aiment, et le soir, elles sortent quand elles en ont envie. Certaines ont lu Sex and the Single Girl, le livre où Helen Gurley Brown leur disait dès 1962 qu'elles avaient le droit de vivre leur vie, et Roseann vit la sienne. Au comptoir, elle discute avec des inconnus, et il lui arrive d'inviter un homme chez elle, parce que c'est sa vie et que c'est son choix. Le lundi 1er janvier 1973, le soir du jour de l'An, Roseann traverse la 72e Rue, et elle descend au Tweeds.
Deux inconnus au comptoir
Ce soir-là, au Tweeds, il y a 2 hommes que personne ne connaît. Ils sont amis, ils sont venus prendre un verre ensemble, et vers 23h, l'un des 2 récupère ses affaires et s'en va, alors que l'autre reste au bar.
C'est avec cet homme-là que Roseann passe la fin de la soirée. Il est jeune, il est grand, et pour les habitués, c'est un visage qu'ils n'ont jamais vu dans le quartier. Pour Roseann, ça n'a rien d'inhabituel, parce qu'elle aime parler avec des gens qu'elle ne connaît pas.
Plus tard dans la nuit, elle quitte le Tweeds avec lui. Ensemble, ils traversent la 72e Rue, ils entrent dans l'immeuble du numéro 253 et ils montent jusqu'au 7e étage. Au Tweeds, personne ne connaît le nom de cet homme, et personne n'a vraiment fait attention à son visage.
C'est la dernière fois qu'on voit Roseann Quinn vivante.
Une porte au 7e étage
Le mardi 2 janvier 1973, à l'école St. Joseph, la classe de Roseann attend son institutrice, et Roseann ne vient pas. Elle n'a pas téléphoné, et le mercredi 3 janvier, elle n'est toujours pas là. Une institutrice qui reste après les cours pour aider ses élèves et qui disparaît 2 jours sans un mot, ça inquiète l'école, donc on envoie un enseignant chez elle. Au 253 West 72nd Street, le gardien de l'immeuble, Amedio Gizzi, accepte de monter avec lui jusqu'au 7e étage, et il ouvre le studio avec son double des clés.
Roseann est sur son lit, sous un peignoir bleu. Elle est morte, et elle a reçu 18 coups de couteau, au cou et au ventre. Selon le Daily News, elle a aussi été frappée avec une statue qui la représente. Dans le studio, ses vêtements et ses livres sont éparpillés sur le lit, sur la table, il reste un repas à moitié mangé, et près du lit, il y a un roman, Délivrance, de James Dickey. Cette porte qu'on ouvre parce qu'une jeune femme ne répond plus, on la retrouve en Géorgie, des années plus tard, dans l'affaire Lauren Giddings.
Son frère John, 25 ans, vient identifier son corps à la morgue. Pendant ce temps, les enquêteurs cherchent des empreintes dans le studio, et jusque dans l'ascenseur, mais dans tout l'appartement, ils n'en trouvent pas une seule.
Une mort "à prévoir"
La police met du temps à annoncer la découverte, si bien que c'est seulement le jeudi 4 janvier que le New York Post parle de la mort d'une institutrice de 28 ans dans le West Side. Le lendemain, le vendredi 5 janvier, l'affaire fait la une. Le Daily News titre "Une institutrice victime d'un crime sexuel", avec un sous-titre, "frappée avec une statue d'elle-même", puis dans l'édition suivante, le titre devient "Une institutrice retrouvée nue et tuée". Dès la première ligne, le Daily News parle d'"une séduisante jeune institutrice", et le Post de "la séduisante institutrice de 28 ans". Les photos montrent le studio en désordre, et juste à côté, sur une photo de famille, Roseann sourit.
Le médecin légiste adjoint ne relève aucun signe de viol avec violence, mais il indique qu'elle a eu un rapport sexuel dans les 24 heures qui ont précédé sa mort. À partir de là, tous les articles s'attardent sur les bars où elle allait et sur les hommes qu'elle invitait chez elle, au point que le Daily News écrit qu'une fois de plus, les jeunes femmes célibataires de la ville se demandent "qui sera la prochaine ?". Au lieu de parler de l'institutrice que ses élèves adoraient, on parle de ses soirées, et ce regard posé sur une victime plutôt que sur celui qui l'a tuée, on le retrouve en 2019, à Utica, dans l'État de New York, quand des inconnus partagent sur Internet les photos du corps d'une jeune fille de 17 ans, dans l'affaire Bianca Devins.
Pour l'enquête, la police de New York met plus de 30 inspecteurs sur l'affaire, et des centaines d'habitants du quartier sont interrogés. C'est le capitaine John J. McMahon qui supervise tout, et dans le New York Times du 6 janvier, il explique que dans un sens, une mort comme celle de Roseann était "à prévoir".
Le même jour, la police annonce qu'elle recherche un homme vu au Tweeds le soir du 1er janvier, et elle prépare son portrait-robot. Sauf que ce dessin ne montre pas l'homme qui est reparti avec Roseann.
Un enterrement à Wharton
Ce samedi 6 janvier 1973, pendant que les journaux de New York parlent d'elle, Roseann revient dans la ville où elle a grandi. Sa famille la veille au funérarium Bermingham, à Wharton, dans le New Jersey, puis on la conduit à l'église St. Mary's, à quelques minutes de la maison de Mine Hill où elle a passé son adolescence. Ce jour-là, c'est son cousin, le révérend John Waldron, venu de sa paroisse de Brooklyn, qui dit la messe, et Roseann est enterrée tout près, au cimetière St. Mary's. À New York, ses amis se retrouvent eux aussi pour la pleurer, et le New York Post leur consacre un article, "Le cercle de Roseann se réunit et la pleure".
Le dimanche 7 janvier, le portrait-robot paraît dans plusieurs journaux de New York. Il montre l'homme qui a quitté le Tweeds vers 23h, celui qui était venu avec l'inconnu, et pour les enquêteurs, c'est lui qui peut les mener jusqu'à son ami. Ce qu'ils espèrent, c'est qu'il se reconnaisse et qu'il leur donne un nom. Le lendemain, le 8 janvier, les policiers commencent le porte-à-porte dans le quartier.
Quelque part dans Manhattan, un homme ouvre le journal, et il reconnaît son propre visage.
Le visage du portrait-robot
Cet homme s'appelle Geary Guest, et c'est bien lui qui a quitté le Tweeds vers 23h, le soir du 1er janvier. L'homme qui est resté au bar avec Roseann, il le connaît bien, parce que depuis environ 7 mois, ils partagent le même appartement à New York.
Selon ce que Geary raconte ensuite, cette nuit-là, son ami est rentré à l'appartement et lui a avoué avoir tué une femme. Geary ne le croit pas, parce que pour lui, son ami invente une histoire pour obtenir de l'argent et un billet d'avion pour rentrer chez lui, alors il lui donne de quoi quitter New York, et son ami s'en va.
C'est seulement en lisant le nom de Roseann Quinn dans le journal que Geary comprend que l'histoire est vraie. Il a peur, parce qu'en donnant de l'argent à un homme qui venait de lui avouer un meurtre, il risque d'être poursuivi comme complice. Il prend un avocat, qui contacte la police pour négocier, et Geary obtient une immunité, c'est-à-dire qu'il ne sera pas poursuivi. En échange, il dit aux enquêteurs où se trouve son ami.
Pour le retrouver, les policiers doivent prendre l'avion pour l'Indiana.
Un fugitif à Indianapolis
À Indianapolis, 2 inspecteurs de la brigade des homicides de New York, Patrick Toomey et John Lafferty, retrouvent un sergent de la police locale, H. Greg Byrne. Ensemble, ils se rendent à l'appartement du frère cadet du suspect, dans le centre-ville, et c'est là qu'ils l'arrêtent, sans qu'il oppose la moindre résistance.
Il s'appelle John Wayne Wilson, et il a 23 ans. Il est né le 3 novembre 1949, dans le comté de Shelby, dans l'Indiana, et il a grandi à Shelbyville, avec ses parents, Wayne et Marilyn, son frère Maurice et ses 2 sœurs, Terri et Judy. C'est ce grand garçon d'1,83 m que les habitués du Tweeds ont vu au comptoir. Il n'a pas de travail, et à 23 ans, il s'est déjà marié 2 fois. De son premier mariage, avec Kathy Ann Lux, il a eu 2 petites filles, Lori Ann et Amy Jo, et sa 2e femme, Candy Cole, vit à Miami, en Floride.
Sauf qu'à Miami, il ne devrait même pas être libre, parce qu'il s'est évadé d'une prison de la ville, où il était détenu pour un cambriolage. C'est là qu'il est allé en quittant New York, avant de repartir vers l'Indiana, chez son frère.
Il ne cherche pas à se battre. Il signe tout de suite un document pour accepter d'être renvoyé à New York, où le procureur de Manhattan, Frank Hogan, promet de le ramener "le plus vite possible", et le mardi 9 janvier, son adjoint, John Van Lindt, prend l'avion pour aller le chercher. Le 10 janvier 1973, John Wayne Wilson atterrit à New York, et l'homme qui est reparti du Tweeds avec Roseann va enfin raconter sa nuit.
Le récit d'une seule voix
Ce qui s'est passé dans le studio du 7e étage, lui seul peut le raconter, si bien que tout ce qu'on sait de cette nuit vient de son récit, et qu'aucun témoin ne peut le confirmer.
D'après lui, une fois chez Roseann, ils fument de la marijuana, puis ils essaient d'avoir un rapport, sauf qu'il n'y arrive pas. Il affirme que Roseann l'insulte et lui demande de partir, qu'une dispute éclate, puis une lutte, et qu'il prend un couteau. Selon sa déposition à la police, il lui donne 18 coups de couteau, au cou et au ventre. Ensuite, il recouvre son corps d'un peignoir, il prend une douche, et avant de partir, il essuie ses empreintes sur le couteau, sur les poignées de porte et sur tout ce qu'il pense avoir touché.
Le 10 janvier, il est présenté à un juge à New York. Le même jour, le New York Post rapporte qu'un inspecteur imagine une crise de rage liée à une histoire de jalousie, mais dès le lendemain, la police écarte cette piste, parce que John Wayne Wilson n'a rencontré Roseann que quelques heures avant sa mort.
Le mercredi 17 janvier, un grand jury de New York l'inculpe pour la mort de Roseann Quinn, pour l'avoir frappée à coups de poing et poignardée. Un psychiatre l'a examiné après son arrestation, et pour l'adjoint du procureur John Keenan, il est capable d'affronter un procès, et John Wayne Wilson, lui, répète qu'il n'a pas voulu la tuer. En attendant ce procès, qui n'aura jamais lieu, on l'enferme dans la prison de Manhattan que tout New York appelle les Tombs.
Une cellule aux Tombs
Pendant que John Wayne Wilson attend son procès, son avocat prépare une défense fondée sur son état mental, parce qu'il veut savoir si son client souffre de lésions au cerveau depuis l'enfance. Le 19 avril 1973, John Wayne Wilson est envoyé à l'hôpital Bellevue pour y passer des examens. Il y reste plusieurs semaines, mais les examens ne sont jamais faits, et on le ramène aux Tombs.
Les médecins le considèrent comme à risque de mettre fin à ses jours, mais les cellules de surveillance sont toutes occupées, alors on le place dans une cellule ordinaire, au 4e étage.
Le samedi 5 mai 1973, John Wayne Wilson se pend dans sa cellule avec des draps. Il a 23 ans, et il n'a jamais été jugé. Une enquête est ouverte sur les circonstances de sa mort, mais personne n'est poursuivi. Son corps est ramené dans l'Indiana, où il est enterré au cimetière Bennett, et 5 jours après sa mort, le 10 mai 1973, son fils naît en Floride.
Comme il n'y a jamais de procès, la justice ne se prononce jamais sur ce qui s'est passé dans le studio de Roseann. Les journaux, eux, ont déjà raconté leur version de sa mort.
Roseann Quinn, devenue un roman
Dès le 20 janvier 1973, 3 jours après l'inculpation, la journaliste féministe Susan Brownmiller avait relu tous ces articles. Elle écrivait que la phrase du capitaine McMahon était "inexcusable", parce qu'elle faisait passer la faute de celui qui avait tué à la femme qui était morte, et pour elle, les journaux avaient choisi ce meurtre parce que la victime était jeune et jolie, si bien qu'ils racontaient sa mort comme une histoire qui fait vendre.
La romancière Judith Rossner, elle, commence un article sur l'affaire pour le magazine Esquire, mais comme l'article n'est jamais publié, elle en fait un roman. En 1975, Looking for Mr. Goodbar devient un best-seller. L'héroïne s'appelle Theresa Dunn, c'est une institutrice qui cherche des hommes dans les bars, et le livre s'ouvre sur les aveux de son meurtrier. En 1977, le roman devient un film de Richard Brooks, avec Diane Keaton et Richard Gere, et la critique Pauline Kael le résume en une phrase, "une leçon illustrée sur la façon dont les gentilles filles tournent mal". La même année, Lacey Fosburgh, une journaliste du New York Times, publie son propre livre sur l'affaire, Closing Time.
Pendant des années, c'est cette histoire-là que l'Amérique retient, celle d'une femme qui serait morte d'avoir trop aimé les bars. Pourtant, en 2012, dans Slate, la journaliste Sady Doyle explique que ce qui a tant effrayé les gens en 1973, c'est justement que Roseann était une femme ordinaire, qui avait un emploi stable, qui s'habillait simplement et que tout le monde aimait bien.
Roseann avait 28 ans. Le matin du 2 janvier 1973, dans une classe du Bronx, 8 enfants sourds attendaient leur institutrice.
L'affaire Roseann Quinn en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
Susan Brownmiller, Alicia Patterson Foundation, la police, la presse et Roseann Quinn, 20 janvier 1973 : https://aliciapatterson.org/susan-brownmiller/the-police-the-press-and-roseann-quinn/
The Kokomo Tribune, l'arrestation à Indianapolis puis l'inculpation, 10 et 18 janvier 1973 (archives du comté de Shelby) : https://www.shelbycountyindiana.org/newspaper/news_wilson.htm
Newsweek, 40 ans de Looking for Mr. Goodbar et le vrai meurtre de la 72e Rue, 8 juillet 2015 : https://www.newsweek.com/2015/07/17/you-cant-kill-mr-goodbar-351119.html
Slate, Sady Doyle sur Roseann Quinn et Looking for Mr. Goodbar, 2 juin 2012 : https://slate.com/culture/2012/06/girls-and-sex-once-more-looking-for-mr-goodbar.html
History, le meurtre à l'origine de Looking for Mr. Goodbar, mis à jour le 27 mai 2025 : https://www.history.com/this-day-in-history/january-2/the-real-life-murder-behind-looking-for-mr-goodbar
Wikipédia (en anglais), meurtre de Roseann Quinn : https://en.wikipedia.org/wiki/Murder_of_Roseann_Quinn
