AFFAIRE JESSICA PADGETT

Nous sommes le 21 novembre 2014, à Northampton, une petite ville de Pennsylvanie, aux États-Unis. Ce matin-là, Jessica Padgett, 33 ans, part travailler comme chaque jour. Vers 12h15, elle s'absente quelques minutes en promettant de revenir dans une demi-heure. Mais une heure plus tard, Jessica n'est toujours pas rentrée, et plus personne n'aura jamais de ses nouvelles. Derrière ce qui ressemble à une journée banale, l'affaire Jessica Padgett va révéler l'une des trahisons les plus sordides du true crime récent, celle d'un homme que personne ne soupçonnait, et un crime où le meurtre n'est peut-être pas encore le pire. Voici cette affaire criminelle, du début à la fin.

Qui était Jessica Padgett ?

Jessica Padgett naît le 15 décembre 1980 et grandit en Pennsylvanie, entourée de son frère et de sa sœur, dans une fratrie très soudée. Ses parents divorcent quand elle est petite et refont chacun leur vie. En 1997, sa mère, Denell, se remarie avec un homme, Gregory Graf, que Jessica adopte aussitôt comme un second père. Sur les réseaux sociaux, elle parlera même de ses 2 papas.

Après son diplôme, Jessica se forme à l'éducation de la petite enfance, une vocation. Elle rencontre Michael Padgett, avec qui elle a 3 enfants, nés en 2004, 2006 et 2012. En 2014, elle travaille dans une garderie de Northampton, où les parents la décrivent comme une éducatrice attentionnée, et où les enfants attendent chaque matin de la retrouver. Au mois d'août de cette année-là, après plus de 10 ans de vie commune, Michael et elle célèbrent enfin leur mariage, entourés de toute la famille. Personne n'imagine alors qu'à peine 3 mois plus tard, tout va basculer.

Une disparition qui n'a aucun sens

Le 21 novembre, vers 12h15, Jessica quitte la garderie pour envoyer un fax depuis le domicile de sa mère et de son beau-père, situé tout près. Elle laisse son plus jeune enfant sur place et promet de revenir dans 30 minutes. À 14 heures, elle n'est pas rentrée, et son téléphone sonne dans le vide. Or Jessica répond toujours à sa famille, en toute circonstance. Sa responsable prévient Michael, qui prévient à son tour la mère de Jessica, partie en Floride. L'inquiétude est immédiate. Vers 15h30, Michael signale la disparition à la police.

Le bornage du téléphone conduit les enquêteurs à une zone proche de la garderie. À la nuit tombée, ils y retrouvent la voiture de Jessica, une Subaru blanche, sur un parking. Elle n'est pas verrouillée, les clés sont sur le contact, et à l'intérieur se trouvent son sac à main, ses papiers, ses cartes bancaires et son téléphone. Il n'y a aucune trace de lutte. Tout indique que Jessica a quitté sa voiture et s'est volatilisée, en abandonnant absolument tout ce qui comptait.

L'enquête resserre l'étau

Une caméra de surveillance filme le parking. Sur les images, on voit la voiture de Jessica arriver vers 13 heures, puis une silhouette en sortir, s'éloigner entre 2 bâtiments, et ne jamais revenir. Les enquêteurs écartent d'abord Michael, dont l'alibi au travail est confirmé par sa géolocalisation. L'enquête piétine, jusqu'à ce qu'un détail change tout. Jessica mesure 1,62 mètre pour une soixantaine de kilos. Or la personne filmée en train de sortir de sa voiture paraît nettement plus grande et plus corpulente, entre 1,73 et 1,90 mètre. En examinant le véhicule abandonné, les enquêteurs constatent que le siège conducteur a été poussé au maximum vers l'avant, comme pour faire croire qu'une petite personne l'avait conduit. La personne sortie de cette voiture n'était pas Jessica.

Restait à savoir qui. Les enquêteurs reprennent les images et remarquent qu'une minute après le passage de l'inconnu, un SUV blanc de marque Ford quitte les lieux. Ils recherchent alors tous les propriétaires de Ford dans l'entourage de Jessica. Un profil correspond à la fois au véhicule et à la corpulence recherchée. Il s'agit de Gregory Graf, le beau-père, celui-là même chez qui Jessica devait envoyer son fax.

Qui était Gregory Graf

Gregory Graf, né dans les années 1950, est un homme connu et respecté dans sa communauté. Chef d'une entreprise de clôtures, chasseur passionné, propriétaire de plusieurs biens en Floride, il a l'image d'un entrepreneur qui a réussi. Il a épousé Denell en 1997, et le couple est marié depuis 17 ans. Un détail, cependant, ressort de son passé. En 1995, il a été condamné à 3 ans de prison pour trafic de drogue. Mais rien, dans tout cela, ne fait a priori d'un beau-père affectueux le meurtrier de la femme qu'il appelait sa fille.

Les mensonges de Greg

Convoqué, Gregory Graf se dit choqué d'être soupçonné. Il explique que sa voiture se trouvait au garage pour un changement de pneus, qu'un voisin l'y a conduit ce jour-là, et qu'il s'est ensuite arrêté manger à la station-service près de chez lui. Sauf que tout, une à une, se révèle faux. La station-service, qu'il dit connaître par cœur à force d'être visionnée, montre sa Ford passer sans jamais s'arrêter. Le voisin, lui, affirme ne l'avoir jamais conduit. Cela fait 2 mensonges sur 2 points différents.

Autorisés par Denell à fouiller la maison, les enquêteurs vérifient le télécopieur, que Graf disait en panne. L'appareil fonctionne parfaitement, et son historique prouve que Jessica a bien envoyé son fax ce jour-là. Elle est donc arrivée jusque chez ses parents. Au sous-sol, les agents découvrent des serviettes tachées de sang, et dans une benne dans la rue, les pantoufles de Graf, elles aussi ensanglantées. La veille, il avait réclamé un ramassage anticipé des ordures, alors que la poubelle était loin d'être pleine. Confronté à ces preuves, Gregory Graf finit par parler.

L'horreur derrière la porte

Sa première version est déjà un mensonge. Il prétend avoir trouvé la voiture de Jessica dans son allée et du sang sur son tapis, avoir paniqué, et avoir déplacé le véhicule de peur d'être accusé. Mais s'il sait Jessica morte, où est le corps ? Acculé, il livre alors la vérité, celle qui bouleversera jusqu'aux enquêteurs.

Ce 21 novembre, Gregory Graf est seul chez lui, sa femme est en Floride. Vers 12h40, il entend une voiture se garer. C'est Jessica, venue envoyer son fax. Elle l'embrasse et se dirige vers le bureau. Il la suit, et là, sans un mot, il saisit l'une de ses armes et lui tire une balle dans la tête. Jessica s'effondre. Ce que Graf fait ensuite dépasse l'entendement, et je le raconte au minimum, par respect pour elle et pour les siens. Il installe une caméra et filme, à plusieurs reprises et sur près de 2 heures, les sévices sexuels qu'il inflige au corps sans vie de sa belle-fille. Puis il enveloppe Jessica dans une couverture, l'enterre dans un trou peu profond près d'un hangar de la propriété, déplace sa voiture pour brouiller les pistes, et rentre nettoyer la scène. Quand Denell l'apprendra, elle devra encaisser une double trahison, la mort de sa fille et le rôle de son propre mari.

Le procès

Le corps de Jessica est retrouvé le 26 novembre 2014, et l'autopsie confirme une exécution par balle à l'arrière de la tête. Chez Graf, les enquêteurs saisissent aussi une grande quantité de marijuana et de l'argent liquide, les signes d'une activité illégale dissimulée derrière l'image de l'entrepreneur modèle.

Le procès s'ouvre en novembre 2015, à Northampton County. Les expertises psychiatriques concluent que Gregory Graf est sain d'esprit et responsable de ses actes. Au procès, le procureur John Morganelli établit la préméditation par un faisceau d'éléments accablants. La veille du meurtre, le 20 novembre, une vidéosurveillance montre Graf en train d'acheter des jouets sexuels, alors que sa femme est absente. À cela s'ajoutent l'arme laissée à portée de main et la froideur méthodique des gestes commis après la mort. L'enregistrement filmé par Graf est diffusé à l'audience. L'épreuve est telle qu'une cellule de soutien psychologique est mise en place, et que l'un des jurés ne peut retenir ses larmes. Il ne leur faut que quelques minutes pour rendre leur verdict. Gregory Graf est reconnu coupable de meurtre au premier degré et d'abus de cadavre, et condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle.

En 2017, il tente de faire annuler le jugement, en plaidant qu'il aurait tué sous l'emprise de la drogue, lors d'une dispute, dans un état de black-out qui exclurait la préméditation, et en accusant son avocat de l'avoir mal défendu. Le procureur balaie ces arguments, jugés dérisoires face aux preuves et aux aveux. La justice de Pennsylvanie rejette le recours, et la condamnation à perpétuité est maintenue.

Après le drame

Derrière l'affaire, il y a une famille brisée. Denell, qui décrivait sa fille comme sa meilleure amie, a demandé le divorce, une procédure que Graf a cherché à faire traîner. Michael, l'époux de Jessica, s'est retrouvé seul à élever leurs 3 enfants. Une collecte de fonds, lancée par une amie proche, a réuni la solidarité de centaines d'anonymes pour soutenir la famille. Aujourd'hui, les 3 enfants de Jessica ont grandi, portés par un entourage qui a tout fait pour combler l'absence de leur mère.

Une question, pourtant, reste sans réponse claire, celle du mobile. Comment un homme décrit comme un second père a-t-il pu commettre l'irréparable sur celle qu'il appelait sa fille. Rien, dans son ordinateur ou son téléphone, n'a jamais laissé entrevoir autre chose qu'une relation de beau-père. Il n'y a peut-être pas d'explication à trouver, seulement le rappel glaçant que le danger porte parfois le visage le plus familier.

Jessica Padgett laisse derrière elle 3 enfants qui ont appris à vivre avec son souvenir, entourés d'une famille qui n'a jamais cessé de le faire vivre. C'est sans doute la seule chose que Gregory Graf n'aura pas réussi à enterrer, la mémoire d'une femme que tout le monde aimait.

Affaire Jessica Padgett : un secret macabre