Affaire Rosalie Gagnon : 2 ans, jetée au fond d'une poubelle


Le mercredi 18 avril 2018, à 7h15, à Québec, une employée des Loisirs Bourassa appelle le 911, parce qu'au bord du parc Terrasse-du-Bon-Air, à Charlesbourg, une poussette d'enfant est restée là, vide, dans la neige. Quand les policiers s'approchent, ils voient que le tissu est couvert de taches de sang, et à côté, il y a un petit foulard blanc et un toutou en forme de dalmatien, rougis eux aussi. Dans la poussette, sur un petit papier collé, il y a le numéro d'une intervenante de la DPJ, la protection de la jeunesse, qui suit une petite fille de 2 ans, Rosalie Gagnon, et pour l'instant, personne ne sait où elle est.
Une poussette dans la neige
La poussette est près du parc Terrasse-du-Bon-Air, sur la 60e Rue, et sur les images des caméras des Loisirs Bourassa, on voit une femme arriver avec un enfant assis dedans, puis repartir à pied, l'enfant dans les bras. Quand les policiers du Service de police de la Ville de Québec s'approchent, ils voient que le tissu est couvert de taches de sang, alors ils installent un périmètre de sécurité autour du parc, et ils font venir un maître-chien. Une poussette oubliée dans un parc, ça peut arriver, sauf qu'une poussette tachée de sang, abandonnée au petit matin, ça ne ressemble à aucun oubli. À côté, il y a un petit foulard d'enfant blanc et un toutou en forme de dalmatien, rougis eux aussi.
Un peu plus loin, les agents trouvent un sac à main de femme. À l'intérieur, il y a un téléphone portable brisé, et les enquêteurs réussissent quand même à en extraire les contacts. Le sac appartient à une jeune femme de 23 ans, Audrey Gagnon, et dans la poussette, sur un petit papier collé, il y a un nom et un numéro de téléphone. C'est celui d'une intervenante de la Direction de la protection de la jeunesse, la DPJ, qui suit une mère et sa fille.
Au Québec, la DPJ intervient quand la sécurité ou le développement d'un enfant est menacé. Si le numéro d'une intervenante se trouve dans cette poussette, c'est que l'enfant qui y était assis est déjà connu des services de protection.
Pour l'instant, personne ne sait où il est.
Rosalie Gagnon et sa tuque rose
Quelques heures plus tard, la police de Québec lance un appel à la population pour retrouver une petite fille de 2 ans, Rosalie Gagnon, et sa mère. Dans l'avis de recherche, la police précise que la petite porterait souvent une tuque rose. Sa mère, Audrey, n'a pas de travail, et Rosalie ne va pas à la garderie. Plus tard, devant la coroner, tous les témoins diront la même chose, Audrey aime sa fille.
Avec les contacts du téléphone, les enquêteurs remontent jusqu'à la mère d'Audrey, la grand-mère de Rosalie. La veille au soir, vers 21h, sa fille l'a appelée. Elle lui a paru calme, et elle lui a demandé 2 choses, de l'argent, et de garder Rosalie pour la nuit. La grand-mère a accepté de lui prêter l'argent, mais pas de prendre la petite, parce qu'elle ne se sentait pas assez bien pour s'en occuper. Depuis ce coup de téléphone, plus personne dans la famille n'a de nouvelles, et c'est pour ça que l'avis de recherche vise la mère et l'enfant.
Vers 15h30, les policiers retrouvent Audrey Gagnon dans un petit logement de l'avenue Gaspard, chez un homme qui l'héberge depuis quelques jours. Audrey est bien là, avec lui, sauf que Rosalie, elle, n'est pas dans l'appartement.
Une enfant chez un oncle
Les enquêteurs demandent à Audrey où se trouve sa fille. Elle répond que Rosalie est chez son oncle, Steve Gagnon, mais elle est incapable de donner son adresse. Les policiers le joignent quand même, et Steve Gagnon dément, la petite n'est pas chez lui.
Une mère qui envoie les policiers chez un oncle où sa fille n'est pas, alors que la poussette de l'enfant a été retrouvée pleine de sang dans un parc, pour les enquêteurs, c'est un mensonge beaucoup trop grave. Audrey Gagnon est arrêtée pour entrave au travail des policiers. Elle dit d'abord qu'elle ne se souvient pas de l'endroit où elle a laissé Rosalie, puis elle accepte de monter dans la voiture de police, et elle guide les enquêteurs.
La voiture repasse par le parc Terrasse-du-Bon-Air. Là, Audrey refait ses pas, et elle explique qu'à un moment, elle a posé Rosalie sur un bac de recyclage pour la pousser, parce que la petite commençait à être lourde. En sortant du parc, elle emmène les policiers sur l'avenue De Gaulle, une rue calme de Charlesbourg, jusque derrière une maison, et elle leur montre un bac à déchets vert.
Au fond du bac, enroulée dans une couverture bleue, il y a Rosalie.
Des peluches devant une maison
La petite est transportée en ambulance à l'hôpital, où son décès est constaté, et en milieu de soirée, la police confirme qu'il s'agit bien de Rosalie Gagnon. Audrey Gagnon est conduite à la centrale de police, et entre 20h et minuit, elle fait une déclaration qui l'incrimine. Pendant sa détention, elle se blesse, au point qu'elle est transportée à l'hôpital, et selon la police, elle s'est "désorganisée". Elle racontera plus tard qu'elle s'est cogné la tête dans sa cellule, et qu'à cause de ce choc, certains souvenirs ont disparu.
Le lendemain, le 19 avril, elle est accusée d'entrave au travail des policiers et d'avoir mis le feu au poste de police. Le 21 avril, la ministre responsable de la Protection de la jeunesse, Lucie Charlebois, demande à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse d'enquêter, pour savoir si Rosalie a reçu tous les services auxquels elle avait droit. Le 27 avril, sa mère est accusée de meurtre au deuxième degré et d'outrage à un cadavre.
Sur l'avenue De Gaulle, devant la maison derrière laquelle Rosalie a été retrouvée, les peluches s'entassent. Le 28 avril, environ 300 personnes se réunissent au parc Terrasse-du-Bon-Air et lâchent des ballons pour elle, et le samedi 5 mai, près de 300 personnes assistent à ses funérailles, à l'église Saint-Rodrigue de Québec. Pourtant, le dossier de Rosalie est ouvert à la DPJ depuis le jour de sa naissance.
Une enfance en familles d'accueil
Audrey Gagnon connaît la DPJ depuis toujours. Ses parents sont toxicomanes, sa mère souffre de problèmes de santé mentale, et Audrey vit en famille d'accueil pratiquement depuis sa naissance jusqu'à l'âge de 6 ans. Elle est ensuite victime de sévices physiques et psychologiques de la part d'un membre de sa famille. Adolescente, entre 16 et 19 ans, elle fréquente la Maison Dauphine, un organisme qui aide les jeunes de la rue, et elle confie à une intervenante qu'elle se mutile et qu'elle signe avec son sang des "pactes sataniques".
Elle tombe dans les drogues dures, au point qu'elle doit suivre un traitement à la méthadone, qu'elle doit prendre tous les jours, sur place, à la pharmacie. En 2014, elle passe 6 mois en détention pour des voies de fait graves, parce qu'elle a blessé un ancien compagnon avec une arme tranchante.
À 21 ans, pendant un rendez-vous avec son psychiatre, elle apprend qu'elle est enceinte, d'un père dont on ne connaît pas l'identité. À ce moment-là, elle vit de l'aide sociale, chez sa mère, et elle est sous le coup d'un mandat d'arrestation pour une affaire de violence conjugale. Pourtant, quand Rosalie naît, en 2016, Audrey se sent pour la première fois "utile" et "comblée", et pour elle, elle est une bonne mère.
Avec un tel passé, la DPJ reçoit un premier signalement dès la naissance du bébé, et quand Rosalie a 6 mois, sa mère fait 2 rechutes.
Un deuxième signalement
À l'époque, Audrey et Rosalie vivent toujours chez la grand-mère, qui aide sa fille à s'occuper du bébé. Mais la grand-mère, elle aussi, traverse des épisodes psychotiques. En février 2018, la police doit intervenir chez elle, et la DPJ reçoit un deuxième signalement au sujet de Rosalie.
Selon Audrey, l'intervenante de la DPJ estime que cet appartement n'est pas un endroit sûr pour une enfant, et elle lui conseille d'aller vivre ailleurs avec sa fille. Elle l'oriente vers la Maison Marie-Rollet, une maison d'hébergement de Québec qui accueille des femmes violentées ou en difficulté, avec leurs enfants. Audrey n'y arrive pas pour fuir un conjoint violent, et pour l'actuelle directrice de la maison, Marie-Claude Langlais, elle y est entrée comme une victime de la violence verbale et physique qu'elle a subie enfant.
En février 2018, Audrey et Rosalie s'installent dans leur chambre, et le séjour commence bien. Audrey est suivie par un psychiatre, elle continue sa méthadone, et à la maison d'hébergement, des intervenantes sont là tous les jours. Ce que les intervenantes ne voient pas, c'est qu'Audrey fume du cannabis tous les jours, dans la maison.
Un moniteur pour bébé
Au bout de quelques semaines, les choses se gâtent. Les intervenantes reprochent à Audrey de ne pas respecter les règles, et surtout de laisser sa fille sans surveillance, parce qu'Audrey sort parfois à l'extérieur pour fumer de la marijuana.
Le jeudi 12 avril 2018, elle couche Rosalie dans son berceau, et elle quitte la maison avec le moniteur pour bébé, celui qui doit lui permettre d'entendre sa fille depuis l'extérieur. Le soir, une intervenante lui parle de ce qui s'est passé. Audrey ment, et elle l'expliquera plus tard, "j'avais peur de perdre ma fille et qu'il lui arrive la même chose que j'ai vécue dans les centres d'accueil dans ma jeunesse".
La discussion tourne mal. Pour l'intervenante, Audrey la menace de mort. Audrey, elle, ne se souvient plus des mots qu'elle a employés ce soir-là, mais elle se souvient "très bien" de ne pas avoir menacé de les tuer.
La Maison Marie-Rollet met fin à son séjour sur-le-champ. Audrey proteste, parce qu'elle n'a nulle part où aller, et elle demande à rester au moins pour la nuit, mais on lui répond non. Ce soir-là, personne ne joint la DPJ, personne n'appelle la police ni les urgences sociales, et personne ne lui demande où elle va, ni comment elle compte y aller.
Il est 22h quand Audrey Gagnon sort de la Maison Marie-Rollet, avec Rosalie.
4 heures sous la pluie
Ce soir-là, Audrey marche pendant 4 heures sous la pluie, avec sa fille de 2 ans. Elle ne peut pas aller chez sa mère, "parce que la DPJ m'avait dit que j'allais perdre la garde de mon enfant, car ce n'était pas un endroit sécuritaire", et elle cherche une autre solution. "J'ai téléphoné partout, j'ai appelé toutes les ressources possibles, il n'y avait aucun endroit pour m'accueillir", racontera-t-elle. Elle appelle aussi le centre YWCA, qui aurait peut-être pu l'héberger quelques jours. Le problème, c'est qu'elle n'a plus de minutes sur son forfait, alors elle lance son téléphone contre le mur, et il se brise. D'après elle, c'est le 13 avril.
Ce même 12 avril, une autre maison pour femmes reçoit son appel. Sa directrice, dont le nom est protégé par une ordonnance, dira que ses employées ont essayé de l'aider, mais qu'Audrey était brusque, agressive, qu'elle ne répondait pas aux questions, et qu'elle a fini par leur raccrocher au nez sans laisser de moyen de la joindre.
Finalement, Audrey se réfugie chez un homme qu'elle connaît depuis une dizaine d'années, Philippe Ménard, qui vit dans un logement de l'avenue Gaspard, et qu'elle fréquente depuis quelques semaines à peine. L'appartement est très sale, des vêtements et des objets couvrent le sol, et Audrey le décrira elle-même comme un "squat" insalubre, "dangereux" pour son enfant. Le lendemain, elle rappelle la Maison Marie-Rollet pour demander à revenir, et la maison refuse encore.
Le vendredi 13 avril, la DPJ apprend que Rosalie a quitté la Maison Marie-Rollet, et personne ne sait où elle dort.
Un appel de quelques minutes
L'intervenante de la DPJ qui suit Rosalie essaie de joindre Audrey, en vain. Elle cherche une autre maison d'hébergement pour la mère et la fille, et elle laisse des messages sur la boîte vocale d'Audrey, avec des adresses de ressources où aller. Elle est inquiète de la situation, mais rien, dans ce qu'elle sait, ne lui laisse croire que Rosalie est en danger, parce que pour elle, la petite est "tout" pour sa mère, alors elle ne prévient pas la police. Ce que pèse le jugement d'une intervenante, on le mesure en Californie, où 4 employés des services de protection de l'enfance seront inculpés pour avoir minimisé les blessures d'un petit garçon qu'ils suivaient, dans l'affaire Gabriel Fernandez.
Le lundi 16 avril, l'intervenante réussit enfin à parler à Audrey. La conversation dure quelques minutes, et rien n'est réglé. Audrey dit qu'elle va rappeler, et elle ne le fait pas. "J'avais peur de me faire enlever ma fille", expliquera-t-elle. Entre le 12 et le 18 avril, la DPJ ne connaîtra jamais l'adresse où vit Rosalie.
Dans l'appartement, Audrey boit beaucoup, environ 6 bières par jour selon Philippe Ménard. Elle fume du cannabis, elle n'a presque plus d'argent pour nourrir sa fille, et elle est "désespérée". Rosalie, elle, est "déboussolée", et elle pleure sans cesse.
Pendant ce temps, une nouvelle maison d'hébergement finit par avoir une place pour la mère et l'enfant. Seulement, l'intervenante n'arrive pas à transmettre l'information à Audrey à temps.
Un message à un ami
Le mardi 17 avril 2018, dans l'après-midi, Audrey fume du cannabis et boit 2 ou 3 bières. Ce jour-là, elle se sent "extrêmement dépressive, anxieuse, désespérée", et elle n'a plus d'argent du tout.
C'est ce soir-là, vers 21h, qu'elle appelle sa mère pour lui demander de l'argent et de garder Rosalie, et que sa mère refuse de prendre la petite. En milieu de soirée, Philippe Ménard part passer la soirée chez des proches. Audrey, elle, reste à l'appartement, parce qu'elle n'a pas trouvé de gardienne, et Rosalie dort dans le salon. Seule avec sa fille, Audrey écrit un message à un ami. "La petite est fucking chiante en plus ce soir." À une heure que personne ne connaîtra jamais avec précision, Audrey Gagnon va chercher ce qu'elle appelle elle-même une "dague nazie".
32 coups de dague
Au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal, le pathologiste Yann Dazé compte 32 plaies sur le corps de Rosalie, faites par une arme piquante et tranchante. Il y en a 26 dans le dos, 5 à la tête, et 1 au pouce. L'un des coups à la tête a atteint le tronc cérébral, et à partir de là, "cela n'a été qu'une question de secondes ou de minutes". Il relève aussi des marques de coups au visage, et des signes de strangulation ou de suffocation. Il ne peut pas l'affirmer de façon certaine. Il n'est pas exclu que Rosalie ait d'abord été étranglée, et quand les coups sont portés, elle est inconsciente, mais encore vivante. En dehors de ces blessures, c'est une petite fille en bonne santé, qui ne porte aucune trace de maltraitance ancienne.
Ensuite, Audrey enveloppe sa fille dans une couverture bleue, elle l'installe dans la poussette, et elle sort dans la nuit. Elle marche jusqu'au parc Terrasse-du-Bon-Air, non loin de là, mais dans la neige du parc, les roues de la poussette se bloquent, donc elle l'abandonne, et elle prend Rosalie dans ses bras. En sortant du parc, elle voit une poubelle verte sur l'avenue De Gaulle. Elle laisse tomber le corps de sa fille au fond, puis elle déplace le bac jusque derrière une maison.
De retour avenue Gaspard, elle nettoie toutes les traces de sang, et elle jette la dague dans la poubelle extérieure de l'immeuble. Dans les bacs des environs, les policiers retrouveront des vêtements d'enfant, une taie d'oreiller et une peluche, tachés de sang. Vers minuit, elle écrit à Philippe Ménard que la petite est chez sa grand-mère, et qu'elle a besoin qu'il rentre vite.
Il rentre vers 4h du matin. Audrey écoute de la musique, elle a une petite blessure à la paume gauche, et Rosalie n'est pas là. Comme Audrey l'a prévenu, il ne s'inquiète pas, et ils s'endorment. Un peu plus de 3 heures plus tard, une employée des Loisirs Bourassa aperçoit la poussette.
Un plaidoyer surprise
Pendant des mois, Audrey Gagnon dit qu'elle ne se souvient pas de ce qui s'est passé, et elle parle de blocages, parce que "l'événement a été tellement intense". 6 mois plus tard, des enquêteurs de la police de Québec viennent la voir à l'Établissement de détention Leclerc, avec un mandat pour prélever un échantillon de son sang. Ce jour-là, elle identifie la dague sur une photo, et elle affirme qu'au moment du drame, elle n'était pas intoxiquée, mais en manque de cannabis. Elle dit qu'elle ne peut pas croire que "tout a été détruit du jour au lendemain, que tout allait bien", et qu'elle ne sait pas comment elle fait pour être encore en vie, parce qu'on la juge beaucoup, et qu'en plus, elle a perdu sa fille. Pour elle, la DPJ aurait dû prendre son enfant en charge. Sa défense, elle, soutient que ces déclarations ont été obtenues en violation de son droit au silence.
Le 16 avril 2019, Audrey Gagnon choisit d'être jugée par un juge et un jury. Sauf que le mercredi 11 mars 2020, un mois avant l'ouverture prévue du procès, elle se présente au palais de justice de Québec, et elle plaide coupable de meurtre au deuxième degré et d'outrage à un cadavre.
Le juge Carl Thibault, de la Cour supérieure, accepte la peine proposée ensemble par la Couronne et par la défense. Il s'adresse à la jeune femme de 25 ans, et il lui dit "Vous avez commis l'irréparable, vous avez enlevé la vie de votre enfant, à votre propre chair", avant de lui souhaiter que le temps lui permette de cicatriser ses plaies intérieures. Audrey Gagnon est condamnée à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 14 ans, et les 5 ans de prison prononcés pour l'outrage à un cadavre sont confondus avec cette peine. Il n'y aura jamais de procès, et personne ne viendra raconter à un jury les 5 jours qui ont séparé l'expulsion de la mort de Rosalie.
Des drapeaux rouges
Ces 5 jours, la coroner Géhane Kamel veut les comprendre, et du 7 au 11 décembre 2020, au palais de justice de Québec, elle fait venir tous ceux qui ont croisé Rosalie et sa mère. Un an et demi plus tôt, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a déjà relevé le problème, la DPJ et la maison d'hébergement ne se comprenaient pas, si bien que des informations "essentielles à la protection de cette enfant" ne sont jamais passées de l'une à l'autre. Devant la coroner, les intervenantes de la Maison Marie-Rollet et de la DPJ répètent toutes qu'elles n'ont jamais craint pour la sécurité de la petite. L'avocate de la maison, Maryse Carré, reconnaît pourtant qu'un enfant signalé à la DPJ ne devrait jamais en partir sans qu'on ait parlé à son intervenante, et le dernier jour, l'avocat d'Audrey, Marco Robert, résume la semaine en une phrase. "On était à un coup de téléphone de peut-être sauver une vie."
Le mardi 16 mars 2021, la coroner rend son rapport. Pour elle, plusieurs situations "auraient dû, à [son] humble avis, être perçues comme des drapeaux rouges". Elle comprend que les intervenantes veuillent garder la confiance des femmes qu'elles hébergent, mais elle écrit qu'"il est raisonnable de se questionner sur la primauté du droit de l'enfant", et selon elle, si la police avait été appelée le soir de l'expulsion, "il est légitime de croire" que les choses se seraient passées autrement. Plus jamais, demande-t-elle, une maison d'hébergement ne doit laisser partir un enfant signalé à la DPJ sans qu'un intervenant le sache, et quelqu'un doit faire le lien entre les maisons et la DPJ. Depuis, à la Maison Marie-Rollet, les intervenantes savent ce qu'elles doivent faire quand une femme part avec un enfant, et à la DPJ, quand un enfant qu'on connaît disparaît, on sait qui appeler. Au Manitoba, une commission d'enquête avait déjà écrit, quelques années plus tôt, qu'autour d'une autre petite fille, le système n'avait pas agi en fonction de ce qu'il savait, dans l'affaire Phoenix Sinclair.
Le dernier jour des audiences, après le cri du cœur du directeur de la protection de la jeunesse de la Capitale-Nationale, Patrick Corriveau, la coroner avait tenu à ce que tout le monde l'entende. "Il faut que Rosalie devienne un emblème de solidarité."
Rosalie avait 2 ans. Le jour où la police la cherchait, l'avis de recherche précisait qu'elle portait souvent une tuque rose.
L'affaire Rosalie Gagnon en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
Radio-Canada, plaidoyer de culpabilité et déclaration commune des faits, 11 mars 2020 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1658943/rosalie-audrey-gagnon-plaide-coupable-meurtre
Le Soleil, les dernières heures de Rosalie d'après les requêtes déposées à la cour, 11 mars 2020 : https://www.lesoleil.com/2020/03/11/les-dernieres-heures-de-rosalie-5469a2e8423b94a2f7e53dded01059b9/
La Presse, le rapport de la coroner Géhane Kamel, 16 mars 2021 : https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2021-03-16/meurtre-de-rosalie-gagnon/des-drapeaux-rouges-auraient-du-etre-souleves-dit-la-coroner.php
La Presse canadienne dans L'actualité, le témoignage d'Audrey Gagnon à l'enquête publique, décembre 2020 : https://lactualite.com/actualites/meurtre-de-la-petite-rosalie-jetais-desesperee-et-je-ne-savais-plus-quoi-faire/
La Presse canadienne dans L'actualité, la première journée de l'enquête publique, 7 décembre 2020 : https://lactualite.com/actualites/mort-de-rosalie-2-ans-audrey-gagnon-une-bonne-mere-qui-consommait-de-la-drogue/
La Presse, le dernier jour de l'enquête publique, 11 décembre 2020 : https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2020-12-11/enquete-publique-du-coroner/un-coup-de-telephone-pour-sauver-rosalie.php
Radio-Canada, la découverte du corps de Rosalie à Charlesbourg, 18 avril 2018 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1095867/operation-policiere-parc-charlesbourg-quebec-decouverte-poussette
