Affaire Phoenix Sinclair : morte, elle rapporte encore


Le 6 mars 2006, à Winnipeg, au Canada, un travailleur social reçoit l'appel d'une femme dont les fils viennent enfin de lui raconter ce qu'ils ont vu dans une maison de la réserve de Fisher River, et cet appel, il le qualifiera plus tard de "macabre". La police se lance aussitôt à la recherche de Phoenix Sinclair, une petite fille que les services de protection de l'enfance connaissent depuis sa naissance, et dont le dossier s'est ouvert et refermé plusieurs fois. Dans un rapport de décembre 2005, une travailleuse sociale a même noté 2 lettres à côté de son prénom, "A+W", pour "vivante et en bonne santé". Pourtant, la dernière fois qu'un travailleur social l'a vue, c'était en juillet 2004.
Phoenix Sinclair, une naissance cachée
Le 23 avril 2000, à Winnipeg, la capitale du Manitoba, une petite fille vient au monde dans une maternité où rien n'est prêt. Il n'y a eu aucun suivi médical pendant la grossesse, et il n'y a ni vêtements ni projet pour elle. Elle s'appelle Phoenix Victoria Hope Sinclair.
Ses parents, Samantha Kematch et Steve Sinclair, sont très jeunes, et ils ont déjà un lourd passé. Steve a grandi en famille d'accueil, et un rapport rédigé à sa majorité le décrit comme un jeune homme très perturbé, qui "ne devrait pas avoir la charge d'enfants". Samantha, elle, a déjà eu un petit garçon, qui lui a été retiré et qui vit sous la tutelle permanente des services sociaux, et cette grossesse-là, comme la précédente, elle l'a cachée.
Les services de l'enfance et de la famille de Winnipeg s'inquiètent de l'état psychologique de Samantha et de son propre passé, et pour eux, ces parents ne sont pas prêts. À sa sortie de la maternité, Phoenix ne rentre pas chez elle, elle part en famille d'accueil. Pourtant, 4 mois et demi plus tard, le 5 septembre 2000, on la rend à ses parents.
Des promesses sur le papier
Sur le papier, ce retour est très encadré, puisque Samantha doit passer une évaluation psychologique, et qu'une aide doit venir régulièrement à domicile. Sauf que tout ça reste sur le papier. L'évaluation n'est jamais faite, le suivi n'est jamais vraiment appliqué, et pendant 4 mois, aucun travailleur social n'a de contact direct avec la famille.
Et pendant toute la courte vie de Phoenix, ça va se passer de la même façon. Quelqu'un s'inquiète, on ouvre un dossier, on fixe des conditions, puis personne ne vient vérifier, et le dossier se referme. En Californie, un petit garçon de 8 ans connaîtra lui aussi ces alertes qui ne mènent nulle part, dans l'affaire Gabriel Fernandez.
Le 29 avril 2001, Samantha accouche d'une autre petite fille, Echo, et encore une fois, elle a caché sa grossesse. Le 15 juillet 2001, Echo meurt d'une infection respiratoire, à moins de 3 mois, et rien n'indique qu'elle a été maltraitée. Sauf que ce drame fait exploser le couple, et Samantha et Steve se séparent. En octobre 2001, le dossier de Phoenix est fermé, alors qu'aucun travailleur social ne l'a vue depuis des mois.
Un morceau de polystyrène
Après la séparation, Phoenix reste avec son père. Seulement, Steve boit, il vit de l'aide sociale et il fait la fête, si bien qu'il confie souvent sa fille à d'autres, à sa sœur, et surtout à Kim Edwards, au point qu'après la mort d'Echo, Phoenix passe chez elle des jours, parfois des semaines entières. Steve dira plus tard que Kim "était toujours là pour moi".
En février 2003, Phoenix, qui a presque 3 ans, est hospitalisée pour une infection, et dans son nez, les médecins découvrent un morceau de polystyrène, coincé là depuis environ 3 mois. L'hôpital signale une possible négligence, mais la travailleuse sociale chargée de vérifier se heurte à des rendez-vous manqués et à des portes qui ne s'ouvrent pas.
En juin 2003, Steve organise chez lui une fête qui dure toute une journée, avec de l'alcool, de la drogue et des invités soupçonnés d'appartenir à des gangs, alors que Phoenix, 3 ans, est dans la maison. Cette fois, les services sociaux la retirent et la confient temporairement à Kim Edwards, et pour la récupérer, Steve doit suivre un programme pour son problème d'alcool. Sauf que personne ne s'assure qu'il le fait, et quelques mois plus tard, Phoenix retourne vivre chez son père.
Une visite sans retour
En avril 2004, Samantha réapparaît. Elle passe chez Kim Edwards, où se trouve Phoenix, et elle repart avec elle. Officiellement, c'est une visite, et une travailleuse sociale lui avait bien demandé de prévenir les services avant de reprendre sa fille. Samantha ne prévient personne, et elle ne ramène pas Phoenix.
Steve ne s'y oppose pas. Ce mois-là, il voit sa fille pour la dernière fois, puis il part vivre en Ontario, et à partir de là, il ne lui parle plus jamais.
Samantha, elle, vit avec un nouveau compagnon, Karl Wesley McKay, qu'elle appelle Wes. Il a plusieurs enfants d'une précédente union, et un passé que les services sociaux auraient pu découvrir en quelques clics, avec des antécédents documentés de violences conjugales et de consommation de drogue. Devant la commission d'enquête, une responsable du service d'accueil de Winnipeg expliquera que ses équipes étaient débordées. "Les gens se sentaient dépassés, incapables de répondre aux besoins de leurs clients." Alors ces quelques clics, personne ne les fait.
Phoenix, l'enfant que personne ne voit
Le 13 mai 2004, une travailleuse sociale se présente chez Samantha. C'est Wes qui ouvre, et il explique qu'ils sont sortis. Le 13 juillet 2004, 2 travailleuses sociales reviennent, et cette fois, Samantha est là, avec Phoenix. L'appartement est propre, la petite a l'air en bonne santé, et Samantha présente son compagnon comme son principal soutien, mais personne ne relève son identité. Le mois suivant, le dossier est fermé.
À l'automne 2004, Phoenix est inscrite en maternelle à l'école Wellington, mais le personnel de l'école ne la voit jamais, pas plus que sa mère. En décembre 2004, Samantha accouche d'un bébé dont Wes est le père, et un nouveau dossier s'ouvre, puis se referme, sur la base de la visite de juillet.
En mars 2005, des proches inquiets de la façon dont Phoenix est traitée essaient de faire un signalement anonyme, mais on leur répond qu'ils doivent donner leur nom, alors c'est une mère d'accueil qui finit par appeler à leur place. Le 9 mars 2005, des travailleurs sociaux se rendent dans l'appartement. Ils voient un bébé bien soigné, le dossier est fermé, et c'est la dernière fois que les services sociaux passent la porte de chez elle.
Ce jour-là, ils repartent sans avoir vu Phoenix.
Loin de Winnipeg
En avril 2005, Samantha et Wes quittent Winnipeg pour une maison de la réserve crie de Fisher River, à environ 2 heures au nord de la ville. Ils emmènent avec eux Phoenix, le bébé et le fils de Wes, qui a 12 ans.
Là-bas, loin de tout, Phoenix est enfermée dans le sous-sol, une pièce non aménagée et froide. On l'y punit pendant des heures, parfois dans un enclos de fortune, et on la prive de nourriture. Wes la frappe régulièrement, il lui tire dessus avec un pistolet à plombs, et il l'étrangle, dans un "jeu" qu'il a lui-même inventé. Samantha, elle, l'oblige à manger son propre vomi, et elle admettra aussi l'avoir frappée à la jambe avec une barre.
En mai 2005, une personne qui se présente comme un membre de la famille signale aux services sociaux une possible négligence, et un nouveau dossier est ouvert, sans que rien ne change.
Le fils de Wes, lui, voit tout. En cachette, il apporte à Phoenix du pain et de l'eau, et quand Samantha s'en aperçoit, elle s'en prend à lui. Au procès, l'adolescent se souviendra que chaque fois qu'il lui donnait à manger, Phoenix lui disait "merci".
Plus de 15 minutes
Le 11 juin 2005, dans le sous-sol, Wes s'en prend une dernière fois à Phoenix. Selon le témoignage de son fils, il la frappe pendant plus de 15 minutes, sous les yeux de Samantha. Ensuite, le couple s'en va, et quand le garçon descend, Phoenix ne respire plus.
Elle avait 5 ans.
Samantha et Wes enveloppent son corps dans du plastique et l'enterrent dans une tombe peu profonde, sans aucune marque, dans un bois près de la décharge de la réserve. Ils saupoudrent du poivre sur le corps pour masquer l'odeur, une idée que Samantha aurait trouvée dans une émission de télévision, selon Wes, et ensuite, ils reprennent leur vie, comme si Phoenix n'avait jamais existé.
2 lettres dans un dossier
En juillet 2005, les fils de Wes retournent vivre chez leur mère, à Winnipeg, et ils emportent avec eux ce qu'ils ont vu. À la fin de l'année, Samantha et Wes reviennent eux aussi à Winnipeg.
Pendant ce temps, le couple continue de toucher l'aide sociale pour Phoenix. Aux connaissances qui posent la question, ils répondent qu'elle vit chez son père, ou chez un autre membre de la famille, et personne ne vérifie. Phoenix n'est plus scolarisée, elle n'a plus de médecin ni de dossier ouvert, alors pour le système, elle n'existe plus.
Samantha, elle, est de nouveau enceinte. Elle accouche en décembre 2005, et aux soignants, elle affirme que Phoenix est vivante, si bien que dans un rapport, à côté du nom de la petite fille, une travailleuse sociale note 2 lettres, "A+W", pour "Alive and well", c'est-à-dire vivante et en bonne santé.
Une croix dans la neige
Le 6 mars 2006, une femme appelle Randy Murdock, un travailleur social d'un organisme autochtone de protection de l'enfance. C'est l'ancienne compagne de Wes, la mère de ses fils, et ses garçons viennent enfin de lui raconter ce qu'ils ont vu à Fisher River. Randy Murdock qualifiera cet appel de "macabre", et il prévient la police.
La Gendarmerie royale du Canada se lance à la recherche de Phoenix, et Samantha essaie de faire passer la fille d'une amie pour la sienne. Mais la supercherie ne tient pas, et elle est arrêtée, tout comme Wes.
Environ une semaine après son arrestation, Wes conduit les enquêteurs dans le bois de Fisher River. Il se souvient d'une branche cassée qu'il avait gardée comme repère, et à l'endroit où il pense avoir enterré la petite, il trace une croix dans la neige. Sur la vidéo de la police, il dit "Je fais ça pour Phoenix, pour qu'on retrouve son corps. Elle mérite un enterrement digne de ce nom." Le caporal de la GRC Robert Baker témoignera plus tard qu'il avait "espéré que ce n'était peut-être pas vrai", et qu'on pourrait "peut-être encore la retrouver".
Le 18 mars 2006, le corps de Phoenix Sinclair est retrouvé.
Chacun accuse l'autre
Le 5 novembre 2008, à Winnipeg, le procès s'ouvre, et Samantha Kematch et Karl Wesley McKay sont tous les 2 accusés de meurtre au premier degré. "Cette petite fille est morte après des mois de maltraitance", dit le procureur, Rick Saull.
Devant les enquêteurs, chacun a accusé l'autre. Wes a reconnu avoir "fait une grosse erreur", mais il charge Samantha. Selon lui, c'est elle qui frappait Phoenix, elle qui la détestait, et il dit "Elle n'a pas de cœur", même s'il admet qu'ils étaient "tous les deux impliqués". Son avocat suggère même que les blessures auraient pu être accidentelles, lors de jeux de bagarre.
Samantha, elle, a affirmé qu'elle n'était pas à la maison quand Phoenix est morte, et sur la vidéo de son interrogatoire, elle répète "Je ne l'ai pas tuée". Restée seule dans la pièce, elle s'adresse à sa fille.
"Je suis tellement désolée, Phoenix. Tu ne méritais pas ça. Personne ne le mérite."
Ce que le système savait
En décembre 2008, le jury les déclare tous les 2 coupables de meurtre au premier degré. Samantha Kematch et Karl McKay sont condamnés à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, la peine automatique pour un meurtre au premier degré au Canada, et en 2010, la Cour d'appel du Manitoba rejette leur appel. En avril 2009, près de 4 ans après sa mort, Phoenix est enfin inhumée, au cimetière Brookside de Winnipeg.
Tous ces adultes qui l'ont croisée, la province veut maintenant les entendre. En mars 2011, le Manitoba confie une commission d'enquête publique à un ancien juge, Ted Hughes, et à partir de septembre 2012, pendant 92 jours, 126 personnes viennent raconter ce qu'elles ont vu ou pas vu, des travailleurs sociaux, des responsables, des proches et des policiers.
Le 31 janvier 2014, Ted Hughes rend son rapport. Il demande surtout qu'on aide les familles avant que les enfants soient en danger, et parmi ses 62 recommandations, il y a ces mots sur Phoenix, "Tout ce que nous savons nous dit que Phoenix courait un risque élevé de maltraitance", et plus loin, "Malheureusement, le système n'a pas agi en fonction de ce qu'il savait, avec des conséquences tragiques." Ce jour-là, le gouvernement du Manitoba présente ses excuses. "Le système de protection de l'enfance a laissé tomber Phoenix Sinclair." Aux États-Unis, une autre petite fille confiée à un nouveau foyer sous le regard des services sociaux n'a pas été protégée non plus, dans l'affaire Laila Daniel.
Des sorties sous escorte
Samantha Kematch et Karl McKay sont toujours en prison. En juillet 2022, pourtant, Samantha obtient le droit de sortir sous escorte, pour voir des membres de sa famille et rencontrer un aîné autochtone. "Le comité estime qu'une plus grande exposition à votre culture vous aidera dans votre chemin de guérison", lui écrit la Commission des libérations conditionnelles du Canada, qui note qu'elle a reconnu sa responsabilité et suivi des thérapies. Ces sorties ne raccourcissent pas sa peine, et Kim Edwards, celle qui a gardé Phoenix des semaines entières et qui est devenue sa marraine, s'y oppose publiquement. En décembre 2025, la commission accorde quand même de nouveau ces sorties à Samantha Kematch.
Phoenix Sinclair a passé sa courte vie entre ses parents, une famille d'accueil, une amie de la famille et une mère condamnée pour son meurtre. Des dizaines d'adultes ont croisé sa route, et celui qui a essayé de la nourrir en cachette n'était qu'un garçon de 12 ans.
L'affaire Phoenix Sinclair en vidéo ⬇️

À lire aussi :
➡️ Affaire Isabella Jonas-Wheildon
➡️ Affaire Arthur Labinjo-Hughes
Sources :
Global News, “Key events in the life of Phoenix Sinclair”, 2014 : https://globalnews.ca/news/504866/key-events-in-the-life-of-phoenix-sinclair
CBC News, “Social worker recalls tip about Phoenix Sinclair’s death”, 2013 : https://www.cbc.ca/news/canada/manitoba/social-worker-recalls-tip-about-phoenix-sinclair-s-death-1.1387051
CTV News Winnipeg, “More graphic evidence at Sinclair trial”, 2008 : https://winnipeg.ctvnews.ca/more-graphic-evidence-at-sinclair-trial-1.342045
CTV News Winnipeg, “McKay marked an X where Phoenix was buried”, 2008 : https://winnipeg.ctvnews.ca/mckay-marked-an-x-where-phoenix-was-buried-1.343726
Global News, “Mother convicted of killing Phoenix Sinclair granted escorted outings”, 8 août 2022 : https://globalnews.ca/news/9045072/mother-convicted-of-killing-phoenix-sinclair-granted-escorted-outings
Global News, “Phoenix Sinclair’s mother granted escorted prison absences”, 11 décembre 2025 : https://globalnews.ca/news/11573699/phoenix-sinclair-mother-escorted-prison-absences
