AFFAIRE ARTHUR LABINJO-HUGHES
Retour complet sur l'affaire Arthur Labinjo-Hughes, 6 ans, torturé et tué par son père et sa belle-mère pendant le confinement à Birmingham.
Nous sommes le 16 juin 2020, à Solihull, dans les West Midlands, en Angleterre. Une femme compose le numéro des urgences, la voix affolée. Elle explique que son beau-fils est tombé, que sa tête a heurté le sol, et que depuis, il ne respire plus. Les ambulanciers arrivent vite. Quand ils entrent dans la maison, tout est figé. Au sol, un petit garçon de 6 ans ne bouge plus. Ils n'ont pas le temps de réfléchir, chaque seconde compte. Ils le prennent en charge et l'emmènent à l'hôpital, où les médecins se battent pour lui sauver la vie. Les premiers policiers appelés sur place pensent à un accident domestique. Un enfant qui chute, une tragédie, ça arrive. Sauf que derrière cette apparence d'accident se cache une histoire beaucoup plus sombre, une vérité que personne, ce soir-là, n'a encore imaginée.
La vérité sous l'accident
Notre tête-à-tête du jour se déroule à Shirley, un quartier de Solihull, dans les West Midlands, en Angleterre. C'est une banlieue tranquille, pavillonnaire, le genre d'endroit où les drames restent d'ordinaire derrière les portes fermées. Et c'est dans l'une de ces maisons, au 39 Cranmore Road, que la vie d'un enfant vient de s'arrêter.
Pendant qu'Arthur est conduit à l'hôpital, une patrouille se rend au domicile, en même temps que Thomas, le père du petit garçon. Les policiers de West Midlands interrogent le couple sur place. La belle-mère explique que son beau-fils était difficile, colérique, qu'il se frappait lui-même quand il était contrarié. Ce jour-là, dit-elle, Arthur a fait une crise, il s'est mis à crier, et il a cogné sa tête contre le sol, plusieurs fois. Thomas confirme la version. Son fils pouvait être turbulent. Mais lui n'était pas là, il venait de rentrer, et Arthur était déjà inconscient.
En inspectant le salon, les policiers remarquent un détail qui les intrigue, une caméra de vidéosurveillance installée à l'intérieur de la maison. D'habitude, ce genre de caméra se place dehors. Là, elle filme le salon. Dans le doute, ils récupèrent les enregistrements. Des dizaines d'heures d'images, mais aussi des centaines de vidéos, de fichiers audio et de photos trouvés sur les téléphones du couple, et des milliers de messages échangés entre eux. Tout est saisi, tout sera analysé.
Pendant ce temps, à l'hôpital, les médecins ne parviennent pas à le sauver. Vers 1 heure du matin, dans la nuit du 17 juin 2020, Arthur Labinjo-Hughes s'éteint. Les premières analyses concluent à un traumatisme crânien sévère, causé par des impacts violents de la tête contre une surface dure.
C'est en approfondissant que l'histoire de l'accident se fissure. Les résultats sanguins montrent un taux de sodium anormalement élevé, un déséquilibre si extrême qu'il ne peut pas être accidentel. Et l'examen du corps est encore plus glaçant. Arthur porte plus de 130 blessures, des bleus, des ecchymoses, certaines récentes, d'autres anciennes. Son thymus et ses reins présentent les signes d'un stress physique prolongé, comparable à celui d'un enfant atteint d'un cancer. Ce ne sont pas des blessures qu'un enfant s'inflige seul. Les légistes sont formels, Arthur a été violemment secoué, et sa tête a heurté une surface dure à plusieurs reprises.
Ce n'est pas un accident. C'est l'aboutissement de quelque chose qui a commencé bien avant ce 16 juin. Il faut revenir en arrière, et d'abord se demander qui était ce petit garçon.
Qui était Arthur ?
Arthur Labinjo-Hughes voit le jour le 4 janvier 2014, à Birmingham. Ses parents, Olivia et Thomas, se séparent peu avant ses 2 ans. La garde est partagée, et Arthur vit surtout avec sa mère. C'est un garçon décrit comme joyeux, curieux, toujours souriant. Il adore les super-héros et passe des heures à jouer au football. Un enfant que sa famille qualifie de coquin, jamais de méchant.
Sa mère, Olivia Labinjo-Halcrow, s'installe dans un appartement à Harborne. Elle refait sa vie et rencontre Gary Cunningham lors d'un programme de sensibilisation à l'alcoolisme. Mais leur relation tourne vite au poison. Tous les deux boivent beaucoup, les disputes deviennent violentes, et les coups pleuvent, parfois devant Arthur. En novembre 2018, alors que l'enfant est dans l'appartement, Olivia poignarde Gary au bras.
Et le 23 février 2019, tout bascule. Après une soirée d'alcool et de drogue, dans leur logement de Harborne, Olivia s'empare d'un couteau de cuisine et s'acharne sur son compagnon. Elle le frappe 4 fois, une fois à la poitrine, 3 fois à la jambe gauche. L'un des coups, profond de 11 centimètres, atteint l'arrière du genou et sectionne une artère. Gary s'effondre. Un chauffeur-livreur retrouve son corps dans le couloir du dernier étage de l'immeuble et alerte la police. Malgré les secours, Gary est déclaré mort sur place.
Quand les policiers arrivent, Olivia n'exprime rien. Elle prétend que son compagnon s'est donné la mort. Et tandis qu'on l'emmène, elle enjambe son corps sans un regard. Arthur, lui, n'était pas là ce soir-là. Mais sa vie va changer pour toujours. Sa mère est arrêtée et placée en détention. Le parcours judiciaire sera long, une première condamnation, puis un appel, puis un nouveau procès. Il faudra attendre juillet 2021 pour qu'elle soit définitivement acquittée du meurtre et reconnue coupable d'homicide involontaire, puis condamnée à 11 ans de prison. Mais ça, c'est plus tard, et c'est même après la mort d'Arthur.
Ce qu'il faut retenir, c'est qu'en ce début 2019, sa mère est en prison, et Arthur est confié à son père, Thomas. Pour ne pas ajouter au choc, on lui raconte que sa maman est partie s'engager dans l'armée. Il change d'école pour la Dickens Heath Community Primary School et emménage dans une annexe, derrière la maison de ses grands-parents paternels. Au début, il est nerveux, puis il retrouve peu à peu son sourire.
L'été suivant, en août 2019, Thomas, alors âgé de 28 ans, s'inscrit sur un site de rencontres. C'est là qu'il fait la connaissance d'Emma Tustin, une femme de 31 ans, mère de 4 enfants nés de relations différentes. Très vite, c'est sérieux. Thomas présente Emma à son fils, et sur le moment, tout paraît bien se passer. Emma se montre chaleureuse, et Arthur, en manque de repères, s'attache à elle.
Il garde malgré tout un lien avec sa mère. 3 fois par semaine, il l'appelle, sans savoir, évidemment, qu'elle est en prison. Puis, en octobre 2019, Thomas décide de couper ce lien, les appels comme les lettres. Et c'est à peu près à ce moment que le comportement d'Arthur commence à changer.
Les signaux ignorés
À l'automne 2019, l'école s'inquiète. Arthur devient anxieux, il développe une fixation pour la mort et les armes, il a des crises de colère. Il se persuade même que son père va mourir, ou qu'il va le tuer. Les enseignants alertent, et en janvier 2020, son médecin l'oriente vers un service de santé mentale pour enfants. Le 4 mars 2020, il est évalué. Aucun trouble n'est diagnostiqué, et aucune prise en charge ne suivra. Le même jour, un agent de médiation familiale le rencontre. Quelques semaines plus tard, la décision tombe, plus de contact direct avec sa mère, seules des lettres sont autorisées.
Sa grand-mère, Joanne, remarque elle aussi que quelque chose ne va pas. Arthur se replie, il est parfois violent, parfois mutique. Un enfant espiègle qui, du jour au lendemain, s'éteint. Tout le monde met ça sur le compte de l'absence de sa mère et des bouleversements de sa vie. C'est une explication logique, rassurante même. Sauf qu'elle est fausse.
Le 23 mars 2020, Boris Johnson annonce le confinement total du pays. Emma et Thomas sont ensemble depuis 8 mois. Pour ne pas être séparés, ils emménagent ensemble, chez Emma, à Solihull. Arthur quitte la maison de ses grands-parents et s'installe avec sa belle-mère et les 2 jeunes enfants d'Emma, âgés de 4 et 5 ans. La maison est petite, 2 chambres pour 5 personnes. Les écoles ferment, les contacts sont interdits, et du jour au lendemain, tout ce petit monde se retrouve enfermé, jour et nuit, dans un espace réduit. Arthur a 6 ans. Il ne comprend pas ce qui se passe. Il pleure, il s'agite, il fait des crises, comme n'importe quel enfant de son âge.
Le 14 avril, moins d'un mois après l'emménagement, le couple se déchire. Après une violente dispute, Thomas quitte la maison avec Arthur et se réfugie chez ses parents. Le lendemain, Emma lui envoie un ultimatum, s'il ne revient pas, elle mettra fin à ses jours. Thomas, excédé, l'envoie balader. Puis il la rappelle, mais elle ne répond plus, son téléphone reste muet. Il panique, et alerte la police pour signaler sa disparition. Quelques heures plus tard, Emma est retrouvée vivante, marchant dans les rues de Birmingham.
Le 16 avril, Thomas décide de retourner chez elle, avec Arthur, contre l'avis de ses propres parents. Les grands-parents trouvent l'environnement malsain, l'enfant pleure, il ne veut pas partir. Thomas insiste, et père et fils rentrent chez Emma. Ce soir-là, la grand-mère, Joanne, n'est pas tranquille. Pendant les jours passés avec eux, elle a vu des ecchymoses sur le dos d'Arthur et des égratignures sur son visage. Elle en a parlé à Thomas, qui a balayé l'inquiétude, un garçon de 6 ans qui chahute, ça arrive. Mais il y a autre chose. Arthur lui a confié qu'Emma l'avait plaqué contre un mur en le traitant de sale gosse horrible. Alors Joanne contacte les services sociaux de Solihull.
C'est là que commence une série d'occasions manquées qui donne le vertige. La police, prévenue, estime qu'aucune intervention n'est nécessaire, puisque des agents ont vu Arthur la veille et qu'il allait bien. Le 17 avril, une assistante sociale se déplace tout de même. Elle note une égratignure sur le visage, une ecchymose atténuée sur le dos, et conclut qu'Arthur est un enfant heureux, en sécurité, dans un cadre familial idéal. L'oncle d'Arthur, révolté, renvoie lui-même à la police la photo prise par la grand-mère. Le 24 avril, les services sociaux réexaminent le dossier, reconnaissent que les blessures sont plus graves que prévu, puis décident qu'une nouvelle visite est inutile, parce que ces bleus seraient compatibles avec une chamaillerie entre enfants. On propose un accompagnement psychologique à Thomas, qui le refuse. Le dossier est classé.
En mai, un nouveau signalement arrive. Cette fois, c'est le grand-père d'Arthur, John, qui tire la sonnette d'alarme. Les visites familiales sont de nouveau autorisées, et ce qu'il voit le glace. Arthur a énormément maigri. Son visage est creusé, ses joues sont vides. Il reste assis à la table de la cuisine, immobile, à fixer le mur. Pendant que les autres enfants mangent, lui n'a pas le droit de toucher à la nourriture, c'est sa punition, explique son père. En discutant, John comprend que Thomas est dépassé. Le père avoue même qu'il lui arrive de frapper son fils quand la colère l'emporte, avant d'aller pleurer dans sa chambre. Malgré ce signalement, les services sociaux classent encore le dossier. Le confinement est une période difficile pour tout le monde, dit-on, et Arthur a été vu, il va bien.
Le 8 juin, les écoles rouvrent. Arthur ne s'y présente pas. Thomas écrit à la direction qu'il ne mange plus, qu'il a beaucoup maigri, qu'il pourrait s'évanouir à tout moment, et qu'il préfère le garder à la maison. Tout le monde imagine un enfant fragilisé par l'absence de sa mère. La réalité, derrière la porte, est d'un autre ordre.
Le cauchemar derrière la porte
Depuis son emménagement, Arthur est coupé du monde, plus d'école, plus de grands-parents, plus rien. Et dans ce huis clos, sa belle-mère ne cache pas son rejet. Dans un texto à Thomas, elle écrit qu'elle le veut, lui, mais pas l'enfant. Arthur est devenu un encombrement dont elle veut se débarrasser.
En quelques semaines, il est traité comme un intrus. On l'expulse de la chambre des enfants, il dort à même le sol du salon pendant que les autres dorment dans leurs lits. Sur les images de vidéosurveillance, les enquêteurs découvrent un petit garçon affaibli, qui pleure, qui appelle sa grand-mère et son oncle Blake, qui répète qu'il a faim et que personne ne l'aime. Parce que dans cette maison, Arthur est privé de nourriture et d'eau. Et quand il a le droit de manger, ce qu'on lui donne est délibérément saturé de sel, au point d'être immangeable. Son corps fond.
Au quotidien, il est forcé de rester debout, immobile, dans le couloir ou sur la première marche de l'escalier, parfois pendant des heures. Sur une vidéo, on entend même Thomas lui ordonner de garder les bras le long du corps, comme une statue. Entre le 12 et le 14 juin, sur ces 3 jours, Arthur passe au total 35 heures debout. La pédiatre entendue au procès, le docteur Sarah Dixon, spécialiste de la protection de l'enfance, dira qu'elle n'a jamais vu, de toute sa carrière, un enfant contraint de tenir debout de cette manière. C'est une forme de torture par immobilisation, infligée à un enfant de 6 ans, affamé et déshydraté.
Les images de la maison content la même chose, jour après jour. Un jour de canicule, l'un des plus chauds de l'année, Emma est allongée sur le canapé et Thomas lui apporte une glace. À quelques mètres, Arthur est debout dans l'escalier, sans eau, épuisé. Son père passe devant lui pour aller acheter ces glaces, et ne lui en rapporte aucune. Une autre fois, Emma prépare un menu pour ses enfants, et Arthur, encore, n'aura rien. Le couple va même plus loin. Ils détruisent sous ses yeux le peu qui lui reste, son ours en peluche, sa couverture, son maillot de Birmingham City déchiré et jeté. Il ne lui reste plus rien, ni objet, ni lien, ni espoir. Quelques semaines avant le drame, Thomas fait des recherches sur les points de pression douloureux, puis les applique sur son fils, pour lui infliger un maximum de souffrance avec un minimum de traces. Rien d'un jeu, contrairement à ce qu'il prétendra.
Et il y a les messages. Entre eux, Emma et Thomas s'échangent des textos d'une violence inimaginable. Thomas traite son fils de tous les noms, le surnomme Satan, Hitler, et encourage sa compagne à le punir et à le frapper. Il écrit qu'il faut lui enlever sa mâchoire des épaules, le remplir de coups, lui arracher la nourriture de la tête. La veille de la mort d'Arthur, il envoie même un message où il dit à Emma de l'achever. Le juge le résumera plus tard d'une phrase terrible. À force de le traiter comme un monstre, ils l'ont déshumanisé, et moins il leur paraissait humain, plus ils se sentaient libres de le maltraiter.
On sait peu de choses d'Emma elle-même, sinon qu'elle est mère de 4 enfants nés de pères différents, dont seuls les 2 plus jeunes vivent avec elle. D'anciens compagnons la décrivent comme instable et manipulatrice, et lui prêtent des gestes de chantage affectif, jusqu'à des tentatives de suicide pour retenir un partenaire. Ces récits viennent de son entourage et n'ont pas été établis au procès, donc je les cite avec prudence. Mais le juge, lui, tranchera sur un point, et c'est peut-être le plus dérangeant. Selon lui, ce n'était pas un couple incapable de s'occuper d'enfants. Ils en étaient capables. Ils ont choisi de s'acharner sur Arthur.
Les derniers jours
Le 15 juin, la veille du drame, Emma a rendez-vous chez sa coiffeuse, à domicile. Elle emmène ses enfants, et Arthur. Pendant que les siens jouent, puis pique-niquent dans le jardin, Arthur reste debout devant la porte, avec l'interdiction de bouger, pendant environ 6 heures. Chaque fois qu'il essaie de s'appuyer, Emma le rappelle à l'ordre. La coiffeuse, Catherine Milhench, lui donne un sandwich au jambon, mais il est tellement salé qu'Arthur le recrache. Emma le lui retire, on ne gaspille pas la nourriture. Quand Catherine propose un verre d'eau à l'enfant, Emma refuse.
Et ce qui glace, dans cette scène, c'est que la coiffeuse voit tout. Elle le décrira au tribunal, les vêtements sales, les lèvres craquelées, les mains et les ongles noirs, un enfant qu'elle qualifie de squelettique, incapable d'articuler correctement. Son compagnon, présent lui aussi, dira qu'Arthur avait l'air brisé. À la fin du rendez-vous, Thomas arrive, attrape Arthur par le col et le traîne dans le couloir en l'insultant. Les seuls mots que le petit garçon parvient à dire, ce sont des oui, et un oui ne suffit pas, il doit dire oui monsieur. Catherine regarde l'enfant partir, inerte, et pense qu'il va s'évanouir dans la voiture. Elle ne dira rien.
Je ne vais pas m'acharner sur cette femme, parce qu'il est facile de juger après coup, sans connaître le contexte exact. Peut-être n'a-t-elle pas mesuré, sur le moment, la gravité de ce qu'elle voyait. Peut-être qu'on lui a raconté une histoire. Je n'en sais rien. Mais en écrivant ce passage, je n'ai pas réussi à comprendre comment on peut rester muet devant ça. C'était un acte manqué de plus, dans une longue série.
Le 16 juin, les dernières images d'Arthur vivant sont enregistrées. Le petit garçon peine à se lever. Il boite, il lutte pour tenir debout, il traîne sa couverture. Cette nuit-là, comme les autres, il a dormi par terre. Au matin, Emma se réveille avant lui, attrape les coins de la couverture et la soulève d'un coup pour le renverser sur le sol. Un peu plus tard, le couple retourne chez la coiffeuse pour terminer le rendez-vous, et la scène de la veille se répète, Arthur traîné par le col, planté devant la porte, insulté par l'un puis par l'autre, en public, sans la moindre retenue, comme si c'était devenu normal.
Vers 13 heures, tout le monde rentre. Thomas repart faire des courses. Arthur reste seul avec Emma. Elle est à l'étage à se maquiller quand elle écrit à Thomas qu'Arthur se comporte mal. La veille déjà, dans le flot des messages, Thomas avait écrit qu'elle devait l'achever. Emma descend, attrape Arthur, l'emmène de force dans la salle de bain, et lui fait boire un mélange d'eau et de sel si concentré qu'il ressemble à une pâte. Sur un corps déjà dénutri, déshydraté à l'extrême, ce sel devient un poison. Le juge parlera d'une dose potentiellement mortelle, administrée environ une heure avant l'assaut final.
Dans les minutes qui suivent, l'état d'Arthur se dégrade. Le sodium qui envahit son sang provoque une confusion, des tremblements qu'il ne contrôle plus. Emma prend une photo et l'envoie à Thomas. Sur l'image, Arthur est recroquevillé sur le sol, en position fœtale, sans force. Et vers 14 heures 30, elle l'attrape et le secoue violemment. Sa tête heurte le sol à plusieurs reprises. L'impact est tel que les médecins le compareront à celui d'un accident de voiture à grande vitesse.
Quand elle s'arrête, Arthur est inconscient. Emma ne tente pas de le ranimer. Elle ne crie pas, elle ne panique pas. Elle reprend son téléphone, prend d'autres photos, et les envoie à Thomas. Ce n'est qu'à son retour, quelques minutes plus tard, qu'elle se décide à appeler les secours.
Au téléphone, elle parle vite, trop vite, comme si elle voulait remplir le silence et justifier la scène avant même qu'on ne l'interroge. Elle répète qu'Arthur était en colère, qu'il a crié, qu'il a frappé sa tête tout seul, une fois, deux fois, peut-être plus. Elle se met en victime dépassée. Et lorsque les secours et la police arrivent, tout est enregistré. Emma ne montre aucune émotion, aucune inquiétude pour l'enfant. Elle tient son récit, Arthur se serait cogné trois, quatre, cinq fois, tout seul. Derrière elle, le visage de Thomas apparaît un instant, impassible. Puis elle tente de pleurer, cherche les sanglots, et aucun ne vient. Le couple est arrêté le soir même.
Le procès et après
Les examens révèlent l'ampleur des sévices subis en 3 mois sous ce toit. Plus de 130 blessures des pieds à la tête, un thymus et des reins marqués par un stress prolongé, un taux de sodium qui reste critique 7 heures après l'admission, parce que le corps n'a pas pu absorber l'excès de sel. Le docteur Sarah Dixon parlera d'un enfant en détresse absolue, prisonnier d'un isolement où chaque jour ressemblait à une punition sans fin.
Le procès s'ouvre à l'automne 2021 à la Coventry Crown Court et dure environ 8 semaines. Le 2 décembre 2021, les verdicts tombent, et le lendemain, 3 décembre, les peines. Emma Tustin est reconnue coupable du meurtre d'Arthur et condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité, avec une peine de sûreté de 29 ans. Elle est incarcérée à la prison de Peterborough. Thomas Hughes, lui, n'était pas présent lors de l'assaut final. Il est condamné à 21 ans de prison pour homicide involontaire, et incarcéré à Wakefield. Le juge Wall, qui préside, décrit l'une des affaires les plus pénibles et dérangeantes qu'il ait eu à juger.
La justice britannique estime les peines trop clémentes au regard de la barbarie des faits. Le 29 juillet 2022, après appel, la peine de Thomas est portée à 24 ans. Celle d'Emma, elle, n'est pas modifiée.
La mort d'Arthur provoque un scandale national. Les services de protection de l'enfance avaient été alertés à plusieurs reprises, et à chaque fois, rien de sérieux n'a suivi. Une revue locale, puis une enquête nationale, sont lancées pour établir comment un enfant a pu passer entre les mailles d'un système censé le protéger. Quant à la coiffeuse, elle n'a pas été inquiétée, et s'est présentée au procès comme témoin.
L'histoire d'Arthur n'est pas un cas isolé. Elle rappelle celle de Star Hobson, une petite fille de 16 mois tuée à la même période par la compagne de sa mère, dans des circonstances troublantes de ressemblance, un enfant maltraité par le nouveau partenaire d'un parent, une famille qui tente d'alerter, et un confinement qui a permis de tout cacher. En France aussi, des affaires d'enfants morts de faim ou de coups ont marqué l'actualité récente.
Chaque année en France, des dizaines de milliers d'enfants sont victimes de maltraitances, et selon les chiffres avancés par les associations de protection de l'enfance, un enfant mourrait en moyenne tous les 5 jours, tué par un membre de sa propre famille. Derrière ces chiffres, ce sont des drames qui se jouent dans le silence des foyers, sous les yeux d'un entourage souvent impuissant, ou qui n'a pas su lire les signes.
Si vous pensez qu'un enfant est en danger, vous pouvez contacter le 119, un service national gratuit et anonyme dédié à la protection de l'enfance. Un simple appel peut sauver une vie. Vous trouverez aussi, en description, un article qui détaille les différentes formes de maltraitance et les recours possibles.
Cette histoire a été éprouvante à raconter, et si j'ai choisi de la publier, c'est pour une raison simple. Dans le cas d'Arthur, comme dans d'autres, ce ne sont pas les signaux qui ont manqué, c'est le courage de les regarder en face. Un doute, une alerte, un coup de fil peuvent tout changer. Un enfant qui souffre ne compte pas sur notre silence, il compte sur l'adulte qui, un jour, refuse de détourner le regard.



