Affaire Renée Hartevelt : tuée et en partie mangée à Paris


Le samedi 13 juin 1981, au bois de Boulogne, à Paris, des promeneurs remarquent 2 grosses valises en carton abandonnées dans un fourré, près du lac, et comme personne ne revient les chercher, ils s'approchent, et ils voient du sang qui s'en écoule. Dans la première, les policiers trouvent un buste de femme enveloppé dans des chiffons, et dans la seconde, les bras, les jambes et la tête. Cette jeune femme, c'est Renée Hartevelt, une étudiante néerlandaise de 24 ans venue à Paris pour étudier la littérature, et sur la table d'autopsie, le médecin légiste remarque un détail qu'aucun policier n'arrive à expliquer. Il manque des morceaux entiers de son corps.
2 valises au bord du lac
Ce samedi soir, le commissaire René-Georges Querry, de la brigade de recherche et d'intervention, est chez lui. Il est de permanence pour tout le Quai des Orfèvres ce week-end, ce qui veut dire qu'au moindre appel, c'est lui qui part. Alors quand on lui signale qu'on a trouvé 2 valises pleines de sang au bois de Boulogne, il se rend sur place, avec son collègue de la brigade criminelle, le commissaire Ange Mancini.
À la Crim', ce week-end-là, la permanence de chef adjoint est tenue par Olivier Foll. Des morts violentes, il en voit toutes les semaines, c'est le quotidien du service, et pourtant, des années plus tard, il écrira que cette affaire a marqué toute sa vie de policier.
Les valises sont en carton, et elles sont lourdes. Dans la première, il y a un buste de femme, enveloppé dans des chiffons et couvert de sang. Dans la seconde, les policiers trouvent les bras, les jambes et la tête, ou du moins ce qu'il en reste, parce que le corps a été mutilé. Sur place, personne ne peut dire qui est cette femme, ni pourquoi quelqu'un a pris la peine de la découper avant de la transporter jusqu'ici. Le corps part aussitôt à l'institut médico-légal de Paris, et sur la table d'autopsie, le médecin légiste remarque un détail qui va changer la nature de l'enquête.
Il manque des morceaux entiers du corps.
Une jeune femme sans nom
À l'institut médico-légal, le médecin décrit une jeune femme d'environ 1,62 m, âgée de 25 à 30 ans. Elle a été tuée d'une balle de calibre .22 long rifle, tirée dans la nuque, et après sa mort, elle a subi des violences sexuelles. Ensuite, on a découpé son corps, sans doute avec une scie, et plusieurs parties ont été prélevées, dont les seins, une cuisse entière, le nez, une partie des lèvres et le sexe. À un endroit, l'os du fémur est à nu.
Un meurtre, les policiers de la Crim' savent l'enquêter. Une femme découpée pour être transportée plus facilement, c'est déjà plus rare, mais ça arrive. Sauf que là, les morceaux qui manquent ne servent à rien pour cacher un corps, et ce détail, aucun des policiers n'arrive à l'expliquer.
Pendant ce temps, au bois de Boulogne, les enquêteurs interrogent les promeneurs, et plusieurs d'entre eux se souviennent d'un homme. Le samedi après-midi, ils l'ont vu passer près du lac avec 2 grosses valises en carton, qu'il avait du mal à porter. Il était très petit, d'origine asiatique, et il avait le visage marqué. Sur le moment, personne n'y a prêté attention, parce qu'un homme qui porte des valises dans un parc, ça n'a rien d'inquiétant.
Les policiers ont donc un signalement, mais pas de nom, ni pour la victime, ni pour l'homme aux valises. Or à Paris, quelqu'un a vu ces 2 valises de beaucoup plus près, parce qu'il les a eues dans son coffre.
Le souvenir d'un chauffeur de taxi
C'est un chauffeur de taxi qui se manifeste. Il raconte aux enquêteurs que le samedi 13 juin, il a pris en charge un client d'origine asiatique, qui transportait 2 grandes valises, et il se souvient de l'endroit où il l'a fait monter, dans le 16e arrondissement de Paris.
Pour la police, c'est le premier vrai fil. Un chauffeur qui se rappelle une adresse, ça veut dire un immeuble, des voisins, une boîte aux lettres, et peut-être un nom. Les policiers se rendent donc dans ce quartier tranquille de l'ouest parisien, près de la porte d'Auteuil, rue Erlanger.
Dans cet immeuble vit un étudiant japonais. Il est arrivé en France l'année précédente, il prépare une thèse, et à l'université, on le décrit comme un étudiant brillant et plutôt timide. Rien, dans ce portrait, ne ressemble à l'homme que les policiers cherchent depuis 2 jours, à part sa taille et ses origines. Pourtant, 48 heures après la découverte des valises, les policiers l'arrêtent au pied de son immeuble, au 10 rue Erlanger, et très vite, il reconnaît les faits. La jeune femme des valises a enfin un nom.
Renée Hartevelt, venue de Heemstede
Elle s'appelle Renée Hartevelt, et elle vient de Heemstede, une petite ville de la province de Hollande-Septentrionale, juste à côté de Haarlem. Si elle est à Paris, c'est pour ses études, puisqu'elle suit des cours de littérature comparée à l'université Paris-III, sur le site de Censier, dans le 5e arrondissement.
Pour Olivier Foll, le chef adjoint de la Crim', c'était "une fille rayonnante". Renée a un petit ami, et autour d'elle, à l'université, on le sait.
D'elle, on sait peu de choses de plus, parce que pendant 40 ans, ce qui a été publié sur cette affaire, ce sont surtout les mots de l'homme qui l'a tuée, ses livres et ses interviews, et presque jamais ceux de ses proches. Ce qui reste de Renée, ce sont quelques détails, une étudiante étrangère venue seule à Paris pour la littérature, et qui accepte de rendre service à un camarade quand il le lui demande.
Ce camarade, elle l'a rencontré à Censier, un mois plus tôt à peine, et un soir de juin, quand il lui demande de l'aider sur un poème, elle accepte de venir chez lui.
Un camarade de Censier
Il s'appelle Issei Sagawa, il a 32 ans, et il est né le 26 avril 1949 à Kobe, au Japon, dans une famille très aisée, puisque son père est un riche industriel. Il mesure 1,52 m et il pèse 35 kg, si bien qu'à côté des autres étudiants, il paraît fragile, presque un enfant.
Sagawa arrive en France en 1980, pour préparer une thèse de littérature comparée à l'université Paris-III. C'est là, sur les bancs de Censier, qu'il remarque Renée, et il tombe amoureux d'elle, alors qu'il sait très bien qu'elle a déjà quelqu'un.
Un étudiant étranger qui se lie avec une autre étudiante étrangère, dans une grande ville où ils ne connaissent presque personne, c'est assez logique finalement. Ils suivent les mêmes cours, ils lisent les mêmes livres, et ils ont tous les 2 quitté leur pays pour Paris. Sauf que pour Sagawa, cette amitié n'a rien d'ordinaire, et devant les enquêteurs, puis devant le juge d'instruction, il le dira sans détour. Depuis toujours, il rêve de manger une femme.
Renée, elle, n'est pas amoureuse de lui. Pour elle, Sagawa reste un camarade de cours, et quand il a besoin d'aide pour ses travaux, elle l'aide. Le jeudi 11 juin 1981, il l'invite à dîner dans son studio de la rue Erlanger, à l'autre bout de Paris.
Le soir du poème allemand
De ce qui se passe ce soir-là, il n'existe qu'une seule version, celle de Sagawa, celle qu'il donne aux policiers, puis au juge, puis, des années plus tard, dans ses livres. Il n'y a aucun autre témoin.
D'après lui, il invite Renée sous prétexte de travailler un poème pour ses études. C'est un texte en allemand, de Johannes Robert Becher, un poète expressionniste, et il lui demande de le lire à voix haute. Renée s'installe au bureau, dos à lui, et elle commence sa lecture.
Plus tôt, il lui a avoué ses sentiments, et elle l'a repoussé. Pour une jeune femme qui a déjà un petit ami, dire non à un camarade de cours, c'est normal, et ça n'a rien de cruel. Mais pour lui, ce refus ne règle rien.
Pendant qu'elle lit, il prend une carabine de calibre .22 long rifle, il s'approche d'elle par derrière, et il tire. La balle l'atteint dans la nuque, et Renée meurt dans ce studio du 16e arrondissement, au milieu d'un poème qu'elle lisait pour lui rendre service.
Ce qui suit, Sagawa ne l'a jamais caché. Après sa mort, il viole son corps, puis il commence à le découper, et à chaque étape, il prend des photos. Il a 2 jours devant lui avant de devoir sortir de chez lui avec ce qu'il reste d'elle.
3 jours rue Erlanger
Pendant 3 jours, dans son studio, Sagawa mange des parties du corps de Renée, et les morceaux qui manquaient sur la table d'autopsie, ce sont ceux-là. Le reste, il le découpe pour le faire tenir dans 2 valises en carton.
Le samedi 13 juin, il appelle un taxi, il fait charger les valises, et il demande au chauffeur de l'emmener au bois de Boulogne. D'après ce qu'il racontera, son idée, c'est de jeter les valises dans le lac et de laisser leur poids les entraîner au fond. Seulement, les valises sont trop lourdes pour lui, il peine à les traîner, et autour du lac, en ce samedi de juin, il y a des promeneurs, alors il les laisse dans un fourré et il s'éloigne.
Quand les policiers perquisitionnent son studio, après son arrestation, ils trouvent des morceaux du corps de Renée dans son réfrigérateur. Face à eux, Sagawa ne cherche pas à se défendre. Selon la presse, il leur aurait dit qu'il l'avait tuée pour manger sa chair, et il aurait ajouté que s'il avait eu un congélateur, on ne l'aurait jamais retrouvé.
Le 17 juin 1981, après son interrogatoire, des policiers l'escortent jusqu'au siège de la préfecture de police de Paris, sous l'objectif des photographes, et il est ensuite incarcéré à la prison de la Santé.
Un meurtre avoué, des morceaux du corps dans un réfrigérateur, des aveux répétés devant la police et devant le juge, pour les enquêteurs, le dossier semble complet. Très vite, une seule question va compter, celle de savoir si cet homme était en état de comprendre ce qu'il faisait ce soir-là.
3 experts et un non-lieu
L'instruction est confiée au juge Jean-Louis Bruguière. Devant lui, Sagawa répète qu'il a toujours rêvé de manger une femme, et le juge ordonne une expertise psychiatrique. 3 experts désignés par la justice l'examinent, avec une seule question à trancher, celle de sa responsabilité pénale.
Ce que Sagawa a fait, personne ne le conteste, et lui le premier. Le problème, c'est qu'en France, en 1981, la loi est très claire, puisque selon l'article 64 du code pénal, il n'y a "ni crime ni délit" quand l'auteur était "en état de démence au temps de l'action". Autrement dit, si les experts disent qu'il n'avait plus sa raison ce soir-là, il ne pourra jamais être condamné.
Et c'est ce que disent les 3 experts. Pour eux, Issei Sagawa était en état de démence au moment où il a tiré sur Renée. Sa famille pourrait encore demander l'avis d'autres experts, mais le juge Bruguière suit leurs conclusions, et il prononce un non-lieu, si bien qu'il n'y aura jamais de procès. Des années plus tard, à Moscou, c'est la même décision qui privera une autre famille de procès, dans l'affaire Gulchekhra Bobokulova, en 2016.
Sagawa ne sort pas libre pour autant. Il est interné jusqu'à nouvel ordre à l'unité pour malades difficiles de l'hôpital Paul-Guiraud, à Villejuif, dans le Val-de-Marne. Pour la famille de Renée, ce non-lieu veut dire que l'homme qui l'a tuée ne s'expliquera jamais devant une cour d'assises.
Sagawa, lui, demande déjà à rentrer au Japon.
Un vol pour Tokyo
Grâce à son avocat, Sagawa obtient d'être renvoyé dans son pays. Le 21 mai 1984, à peine 3 ans après la mort de Renée, il prend l'avion pour Tokyo. À la télévision, l'avocat Philippe Lemaire justifie ce départ en expliquant qu'il était "anormal qu'il soit à la charge des contribuables français".
À son arrivée au Japon, Sagawa est conduit à l'hôpital psychiatrique Matsuzawa, à Tokyo. Là-bas, des psychiatres japonais l'examinent à leur tour, et ils n'arrivent pas du tout aux mêmes conclusions que leurs collègues français. Pour eux, il souffre de troubles de la personnalité, mais il ne présente aucun symptôme psychotique qui justifierait de le garder interné.
Normalement, un homme jugé sain d'esprit après avoir tué quelqu'un, on le juge. Sauf qu'au Japon, c'est impossible, parce qu'en France, le dossier est refermé pour toujours, et qu'entre les 2 pays, personne ne peut le rouvrir. D'après Sagawa lui-même, la justice japonaise a bien tenté de l'inculper, mais sans les pièces du dossier français, qui ne lui ont jamais été transmises, elle n'a rien pu faire.
Alors en août 1985, Issei Sagawa sort de l'hôpital Matsuzawa. Personne ne peut l'y retenir, et aucun tribunal ne l'attend, si bien que 4 ans après le soir du poème allemand, l'homme qui a tué Renée Hartevelt est libre.
Un homme libre qui raconte
À Tokyo, Sagawa ne se cache pas, au contraire, il raconte. Il publie un livre sur son crime, Dans le brouillard, dans lequel il décrit en détail ce qu'il a fait à Renée, et c'est un succès. Un écrivain et metteur en scène japonais, Jûrô Kara, reçoit même le prix Akutagawa, l'une des plus hautes récompenses littéraires du pays, pour un roman inspiré de l'affaire, La Lettre de Sagawa.
Le succès ne s'arrête pas aux librairies. Sagawa écrit dans des magazines, il passe à la télévision, il apparaît dans des films pornographiques, et en 2009, il a déjà publié une vingtaine de livres. Au Japon, on l'interroge comme un auteur, et c'est sa version à lui qu'on lit, encore et encore. Un homme qui raconte lui-même ce qu'il a fait, pendant que la victime n'a plus de voix, on le retrouve en Suède, où l'homme interné en psychiatrie légale parle de son crime sur un blog, dans l'affaire du cannibale de Skara.
Cette année-là, un journaliste du magazine Vice, Tomokazu Kosuga, va le rencontrer. Sagawa lui explique qu'il a pensé pour la première fois à manger quelqu'un quand il était en première année d'école, en regardant les cuisses d'un camarade. Il dit aussi qu'au moment où Renée est morte, il a eu l'impression de perdre une amie précieuse, et que ce qu'il voulait vraiment, c'était la manger vivante. Quand le journaliste lui demande s'il a encore ces envies, il répond que oui, et qu'elles deviennent plus fortes chaque année, vers le mois de juin.
Le mois de juin, c'est aussi celui où Renée est morte.
Les dernières années d'un homme jamais jugé
Dans la même interview, Sagawa se plaint. Pour lui, la vie dehors est dure, parce que tout le monde le regarde et le surveille, et il assure qu'une condamnation à perpétuité aurait été plus facile, parce qu'en prison, au moins, on est logé, nourri, et on a un travail. Il se décrit comme un lâche, qui a tué quelqu'un mais qui n'a pas le courage de se donner la mort.
En 2017, un documentaire, Caniba, le filme avec son frère cadet, Jun, et Sagawa y parle encore de son crime et de son obsession. Ses dernières années, il les passe dans la banlieue de Tokyo, auprès de ce frère.
Issei Sagawa meurt d'une pneumonie le 24 novembre 2022, dans un hôpital de Tokyo, à 73 ans. Son frère et un ami l'annoncent dans un communiqué, le 2 décembre, et seuls quelques proches assistent à ses obsèques. Il a vécu 41 ans après la mort de Renée, dont 37 en homme libre, sans avoir jamais été jugé pour ce qu'il lui a fait, alors qu'aux Pays-Bas, la famille de Renée n'a jamais cessé de réclamer un procès.
Ce qui reste de Renée Hartevelt
Pendant plus de 40 ans, l'affaire a surtout porté le nom de l'homme qui l'a tuée. On l'a appelé "le Japonais cannibale", on a lu ses livres et regardé ses interviews, et dans beaucoup d'articles, la jeune femme qu'il a tuée n'est plus qu'une "étudiante néerlandaise", sans prénom.
Pourtant, Renée Hartevelt avait une vie bien à elle. Elle avait quitté Heemstede pour étudier la littérature à Paris, elle avait un petit ami, des camarades de cours, et le soir où elle est morte, elle rendait service à l'un d'eux, parce qu'il le lui avait demandé.
Si l'homme qui l'a tuée n'a jamais comparu devant un tribunal, c'est parce qu'en France, des experts l'ont jugé dément au moment des faits, et qu'au Japon, une fois jugé sain d'esprit, il était trop tard pour le poursuivre. Entre ces 2 décisions, il n'y a jamais eu de place pour un procès, ni pour la parole de sa famille.
Renée avait 24 ans. Elle était venue à Paris pour étudier la littérature.
L'affaire Renée Hartevelt en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
ICI (Radio France), Sur la Seine de crime, une déception amoureuse et des valises sanglantes, 2 avril 2023 : https://www.ici.fr/emissions/sur-la-seine-de-crime/une-deception-amoureuse-mal-digeree-et-des-valises-sanglantes-issei-sagawa-le-cannibale-japonais-1502758
Le Figaro, Olivier Foll, comment la police a arrêté le Japonais cannibale, 9 novembre 2024 : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/le-desir-de-manger-de-la-chair-humaine-comment-la-police-a-arrete-issei-sagawa-le-japonais-cannibale-20241109
INA, le cannibale qui avait suscité horreur et fascination, 2 décembre 2022 : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/issei-sagawa-cannibale-cannibalisme-paris
Jiji Press via Nippon com, mort du meurtrier de l'étudiante néerlandaise, 5 décembre 2022 : https://www.nippon.com/fr/news/yjj2022120200725/
AFP via Gulf News, mort à 73 ans du cannibale jamais emprisonné, 2 décembre 2022 : https://gulfnews.com/world/japanese-cannibal-who-walked-free-dies-age-73-1.1669954251332
NH Nieuws, le film sur la mort de l'étudiante de Heemstede, 18 août 2018 : https://www.nhnieuws.nl/nieuws/229881/japanse-kannibaal-vertelt-in-film-over-opeten-van-heemsteedse-24
Larousse, Journal de l'année 1982, les conclusions des experts psychiatres : https://www.larousse.fr/archives/journaux_annee/fin_1982/149/hippisme
