Affaire Gulchekhra Bobokulova : une tête d'enfant au métro


Le lundi 29 février 2016, vers 9h30, à Moscou, les pompiers éteignent le feu d'un appartement de la rue Narodnogo Opolcheniya, et en fouillant les pièces, ils découvrent le corps d'une petite fille de 4 ans, Nastya, qui ne pouvait pas se déplacer seule. À quelques kilomètres de là, devant la station de métro Oktiabrskoïe Pole, une femme vêtue de noir fait les cent pas en criant qu'elle va se faire exploser. C'est la nounou à qui les parents de Nastya confiaient leur fille chaque matin, et quand les policiers lui demandent ses papiers, elle leur montre ce qu'elle tient dans son sac.
Nastya, une naissance difficile
Le 18 août 2011, quand Anastasia Meshcheryakova vient au monde, l'accouchement se passe mal, et le bébé manque d'oxygène pendant trop longtemps. Pour sa mère, Ekaterina, c'est une erreur médicale, et la petite fille va en garder des séquelles lourdes. Celle que tout le monde appelle Nastya grandit avec une épilepsie, un retard de développement et des troubles moteurs, au point qu'à 4 ans, elle ne peut toujours pas se déplacer seule.
Ekaterina est comptable, et son mari, Vladimir, installe des lignes pour une entreprise de téléphonie. Ils viennent tous les 2 de la région d'Orel, au sud de Moscou, et ils ont aussi un grand fils de 15 ans. La famille a fini par s'installer à Moscou, en Russie, dans un appartement qu'elle loue rue Narodnogo Opolcheniya, dans le nord-ouest de la ville.
Dès 2012, Ekaterina demande de l'aide pour payer des soins en Allemagne, et selon leurs proches, tout l'argent de la famille part dans les soins de Nastya. Pour payer tout ça, les 2 parents doivent travailler, alors il leur faut quelqu'un à la maison.
Une femme venue de Samarcande
Gulchekhra Bobokulova, qu'on écrit aussi Goultchekhra Bobokoulova, est née dans la région de Samarcande, en Ouzbékistan, dans une famille nombreuse. Elle quitte l'école jeune, elle se marie tôt, et elle a 3 fils. Au début des années 2000, d'après son père, elle commence à entendre des voix et elle devient agressive, si bien qu'on l'hospitalise en psychiatrie à Samarcande, avant de la laisser sortir, et pendant qu'elle est à l'hôpital, son premier mari la quitte.
Depuis 2003, elle est suivie au dispensaire psychiatrique de la région de Samarcande pour un épisode schizophrénique aigu, ce que les autorités ouzbèkes confirmeront plus tard. Pour gagner de l'argent et en envoyer à son plus jeune fils, elle part travailler à Moscou. Elle commence dans un entrepôt de légumes, puis sur un marché, avant de devenir nounou dans une famille moscovite, et c'est cette famille qui la recommande aux Meshcheryakov. Sauf qu'à Moscou, personne ne sait qu'elle est malade.
Une nounou qu'on appelle Goulia
Vers 2013, les Meshcheryakov engagent Gulchekhra, et elle vient vivre chez eux, dans sa propre chambre. Elle s'occupe de la maison et de Nastya, toute la famille l'appelle "Goulia", et elle part même en vacances avec eux, dans leur région natale.
Ses amis parlent d'une femme gentille, modeste et raisonnable, et d'après Ekaterina, pendant tout ce temps, la nounou se comporte normalement et ne prend aucun médicament. Les parents ne savent rien de sa maladie, et pour eux, Gulchekhra, c'est la personne qui leur permet de partir travailler l'esprit tranquille, celle à qui ils confient, chaque matin, leur enfant la plus fragile.
Un passeport à renouveler
Fin 2015, Gulchekhra rentre en Ouzbékistan pour refaire son passeport, et là-bas, elle apprend que son compagnon s'est remarié avec une autre femme. Fin janvier 2016, elle revient à Moscou, et à partir de ce moment-là, elle n'est plus la même.
D'après Ekaterina, la nounou échange maintenant des messages avec un inconnu sur un réseau social russe, et elle suit de près l'actualité de l'État islamique en Syrie et en Irak, au point de poser des questions sur Al-Qaïda. Elle porte maintenant de longs vêtements noirs, elle prie dans sa chambre, et elle va sur des sites en arabe. Une amie proche raconte qu'elle passe beaucoup de temps sur Internet, et qu'elle a ramené un tapis de prière à la maison. Personne ne pense à sa maladie, et pour cause, à la maison, personne ne sait qu'il y a une maladie.
Seule avec Nastya
Le lundi 29 février 2016, au matin, Vladimir et Ekaterina quittent l'appartement avec leur fils, et comme chaque jour, Gulchekhra reste seule avec Nastya. Ce matin-là, elle tue la petite fille.
Ensuite, elle répand du liquide inflammable dans l'appartement, elle met le feu, et elle s'en va avec un sac. Vers 9h30, les secours sont appelés pour un appartement en feu, rue Narodnogo Opolcheniya. Les pompiers éteignent l'incendie en quelques dizaines de minutes, et en fouillant les pièces, ils découvrent le corps sans tête d'une enfant. Pendant ce temps, avec son sac, Gulchekhra a pris un taxi jusqu'à la station de métro Oktiabrskoïe Pole, à quelques kilomètres de là.
Une femme en noir devant le métro
Devant l'entrée de la station, Gulchekhra s'agenouille sur un tapis de prière. Vêtue de noir, elle se met à crier qu'elle est terroriste, kamikaze, elle hurle "Allahu akbar", et elle dit qu'elle déteste la démocratie et qu'elle va se faire exploser. Quand des policiers s'approchent et lui demandent ses papiers, elle leur montre ce qu'elle tient.
Dans son sac, il y a la tête de Nastya.
Des passants filment la scène, la police ferme les sorties du métro, et de peur qu'il y ait une bombe, on évacue des magasins et des centres commerciaux du quartier. Pendant une vingtaine de minutes, Gulchekhra fait les cent pas devant la station, jusqu'à ce que les policiers arrivent à la convaincre de s'allonger par terre. Quand elle se relève, ils la maîtrisent, et elle est arrêtée. Sur elle, il n'y a aucun explosif.
Des explications qui changent
Après son arrestation, Gulchekhra avoue, seulement ses explications changent tout le temps. Le 2 mars 2016, au tribunal, elle lance aux journalistes, "C'est ce qu'Allah a ordonné." Le lendemain, dans une vidéo, elle parle de se venger des bombardements russes en Syrie, "Poutine bombarde. Des bombes depuis les avions. Pourquoi bombardez-vous les musulmans ?"
Pendant ce temps, on reproche beaucoup à la police de l'avoir laissée aussi longtemps devant la station. Les grandes chaînes de télévision russes, elles, ne parlent pas de l'affaire, alors que c'est l'une des plus choquantes que la Russie ait connues ces dernières années, et pour le Kremlin, le sujet est sans doute "trop monstrueux pour être montré à la télévision".
Gulchekhra, elle, dit qu'elle préparait son geste depuis environ un mois. Elle voulait partir vivre en Syrie, explique-t-elle, mais elle n'avait pas d'argent, et quand on lui parle de ses propres enfants, elle répond qu'elle n'a "pas besoin d'eux", parce qu'ils ne lisent pas le Coran.
Des proches interpellés
Les autorités, elles, appellent tout de suite à la prudence. Le porte-parole du Comité d'enquête, Vladimir Markin, rappelle que Gulchekhra est schizophrène depuis longtemps, et que chez ces malades, ce qu'ils racontent après coup correspond souvent mal à ce qui les a poussés à agir. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, est plus direct, "Il est évident que nous parlons d'une personne dérangée."
Pourtant, selon une source policière citée par la presse, un homme qu'elle aurait rencontré l'aurait endoctrinée. Son ancien compagnon est interpellé au Tadjikistan, un autre ex en Ouzbékistan, et son fils aîné, qui a 19 ans, est retenu quelque temps en Ouzbékistan, puis relâché sans poursuites. On n'accusera jamais personne de l'avoir aidée. Et selon Ekaterina, la nounou aurait dit aux enquêteurs qu'elle voulait tuer toute la famille.
Une expertise au centre Serbski
Le 4 mars 2016, Gulchekhra Bobokulova est inculpée pour le meurtre d'une enfant, pour l'incendie de l'appartement et pour une fausse alerte à la bombe. En Russie, une femme ne peut pas être condamnée à la prison à vie, mais elle risque de passer de très longues années en prison.
Sauf qu'une question pèse sur tout le dossier, celle de savoir si elle était responsable de ses actes. On l'envoie donc au centre Serbski, l'institut de psychiatrie légale de Moscou, et pour les experts qui l'examinent, elle souffre d'un trouble psychique chronique, et au moment des faits, elle n'avait pas sa raison.
Pas de procès pour Nastya
Le 24 novembre 2016, le tribunal du district de Khoroshevsky, à Moscou, déclare Gulchekhra Bobokulova pénalement irresponsable. Il n'y aura donc ni procès ni condamnation, et le tribunal ordonne qu'elle soit internée en psychiatrie, de force, pour une durée indéterminée.
En Russie comme en France, on ne peut pas condamner une personne si, au moment des faits, sa maladie l'empêchait de comprendre ce qu'elle faisait ou de se contrôler. Elle n'est pas acquittée pour autant, puisqu'on reconnaît qu'elle a fait ce qu'on lui reproche, mais on ne la juge pas responsable. D'autres familles ont vécu cette même question, en France, dans l'affaire Dominique Cottrez, et aux États-Unis, dans l'affaire Gannon Stauch et l'affaire des enfants Yates. En France, depuis 2008, il peut y avoir une audience publique, et les familles peuvent au moins entendre les experts et voir les faits établis.
C'est justement ce qui manque aux parents de Nastya, puisqu'à Moscou, tout se décide sans procès. Ils demandaient 5 millions de roubles de dommages et intérêts, sauf qu'une fois Gulchekhra déclarée irresponsable, le tribunal ne peut pas juger leur demande dans ce dossier, et il la rejette.
La peur d'une mère
En janvier 2017, Ekaterina Meshcheryakova écrit au parquet de Moscou. Elle veut savoir où se trouve la femme qui a tué sa fille, et elle demande qu'on réexamine l'expertise du centre Serbski. Si elle insiste autant, c'est parce qu'elle a peur que Gulchekhra soit renvoyée en Ouzbékistan, soignée, libérée, et qu'elle revienne un jour.
Gulchekhra Bobokulova est placée dans un hôpital psychiatrique de Kazan, à plus de 700 km à l'est de Moscou. En Russie, ce genre d'internement n'a pas de fin fixée d'avance, alors des psychiatres revoient régulièrement la patiente, et c'est un juge qui décide, sur leur avis, de prolonger ou d'alléger les soins.
En 2021, la presse russe parle d'une possible sortie, suivie d'une expulsion vers l'Ouzbékistan, et l'idée inquiète la famille, parce qu'une fois là-bas, plus personne ne pourrait garantir qu'on la surveille encore.
Toujours à Kazan
En mai 2026, la presse russe rapporte qu'un tribunal a décidé de garder Gulchekhra Bobokulova en soins psychiatriques à Kazan, et de ne pas l'envoyer en Ouzbékistan, notamment parce qu'elle risquerait d'y être libérée. Mais à chaque nouvel examen, la question peut revenir, et son sort dépendra toujours de l'avis des médecins et de la décision d'un juge.
10 ans après, il n'y a toujours eu ni procès, ni verdict, ni peine. Pour la famille de Nastya, il n'y a eu qu'une expertise et la décision d'un tribunal de district, et une question qui ne les quittera jamais, celle de savoir comment une femme soignée pour schizophrénie depuis plus de 10 ans a pu se retrouver seule, chaque jour, avec l'enfant la plus fragile de la famille, sans que personne ne le sache.
Nastya avait 4 ans, et elle ne pouvait pas se déplacer seule.
L'affaire Gulchekhra Bobokulova en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
The Times of Israel (AFP), “Russia says nanny beheaded girl in revenge for Syria airstrikes”, 3 mars 2016 : https://www.timesofisrael.com/russia-says-nanny-beheaded-girl-in-revenge-for-syria-airstrikes/amp/
Inquirer (AFP), “‘Allah ordered’ child beheading, nanny says in Moscow court”, 2 mars 2016 : https://newsinfo.inquirer.net/?p=770181
Meduza, “What we know about Gyulchekhra Bobokulova”, 4 mars 2016 : https://meduza.io/en/feature/2016/03/04/what-we-know-about-gyulchekhra-bobkulova
Mediazona, décision du tribunal de Khoroshevsky (en russe), 24 novembre 2016 : https://zona.media/news/2016/24/11/bobo_lechenie
Mediazona, démarche de la mère de Nastya (en russe), 13 janvier 2017 : https://zona.media/news/2017/13/01/vuzbekistan
OSN, maintien en soins psychiatriques à Kazan (en russe), 6 mai 2026 : https://www.osnmedia.ru/proisshestviya/nyanyu-ubivshuyu-devochku-v-moskve-ostavili-na-lechenii-v-kazani/
