AFFAIRE GULCHEKHRA BOBOKULOVA

Moscou, 29 février 2016. Une femme vêtue de noir surgit devant une station de métro bondée, brandit un sac plastique en criant qu'elle va tout faire exploser. Quand les forces spéciales l'interpellent, le sac roule au sol. À l'intérieur : la tête d'une petite fille de 4 ans. Sa nourrice depuis trois ans.

Anastasiya : Une petite fille qui dépendait de tout le monde

Le 16 août 2011, Yekaterina Meshcheryakova accouche après un accouchement extrêmement difficile. Anastasiya reste 14 heures en souffrance fœtale — hypoxie prénatale, manque d'oxygène prolongé au cerveau. Les conséquences sont immédiates et définitives : tétraparésie centrale, atteinte motrice des quatre membres, épilepsie multifocale diagnostiquée un an plus tard. Les médecins sont formels : elle ne marchera probablement jamais seule.

Ses parents, Vladimir — programmeur dans un ministère fédéral — et Yekaterina — comptable dans une entreprise privée — se lancent dans une course thérapeutique mondiale. Voyages en Chine, consultations avec des chirurgiens allemands, thérapies coûteuses. Ils investissent tout ce qu'ils ont pour améliorer la qualité de vie de leur fille.

À quatre ans, Anastasiya ne parle pas beaucoup, ne marche pas toute seule. Mais elle communique — avec ses yeux, ses mimiques, son petit rire que ses parents connaissent par cœur. Elle a besoin d'une présence constante, de soins permanents. Yekaterina ne peut pas assumer seule ce niveau de prise en charge tout en travaillant. Il leur faut une nourrice.

Trois ans de confiance absolue

Gulchekhra Bobokulova est ouzbèke, née en 1977. Elle est arrivée à Moscou quelques années plus tôt, enchaînant les petits boulots — fruits sur les marchés, légumes. Elle a élevé trois fils issus de son premier mariage, dissous après qu'on lui a diagnostiqué un trouble psychiatrique. Elle s'est remariée deux fois depuis.

Quand Vladimir et Yekaterina la rencontrent, elle est recommandée par une famille voisine dont elle avait gardé les enfants. Dès la première rencontre, les parents sont séduits : elle est douce, attentive, presque maternelle avec Anastasiya. Elle connaît les protocoles médicaux, elle sait appeler les urgences, elle accompagne la famille dans tous les déplacements médicaux, carnets en main, prête à noter toutes les consignes.

Pendant près de trois ans, Gulchekhra s'occupe d'Anastasiya comme de sa propre fille. Chaque matin après le départ des parents, elle lui donne le bain, la change, prépare sa bouillie. L'après-midi, elles écoutent de la musique douce ou regardent des dessins animés — des activités qui apaisent la petite. Elle lit des histoires, lui montre des images colorées, stimule ses sens. Le soir, un bain pour la détendre avant de dormir.

Les parents l'emmènent en vacances avec eux. Ils lui donnent le surnom de "Galia". Elle est dans les photos de famille. Tout le monde s'accorde : cette femme est précieuse.

Le basculement

En 2015, Gulchekhra retourne en Ouzbékistan pour renouveler son passeport. À peine arrivée, son mari Mamur lui annonce qu'il s'est remarié avec une autre femme. Elle rentre à Moscou en janvier 2016, le cœur brisé.

Au départ, ce ne sont que des petites choses. Elle passe plus de temps dans sa chambre. Elle parle moins. Elle reste assise longtemps, les yeux fixés sur son téléphone. Les parents pensent d'abord à la fatigue. Mais au fil des semaines, le changement s'installe. Son visage est fermé. Ses réponses sont brèves, automatiques. Elle passe des heures sur des sites en arabe — des forums, des vidéos, des textes religieux, des contenus obscurs. Quand Vladimir entre dans la pièce, elle referme son téléphone.

Du jour au lendemain, Gulchekhra change de style vestimentaire. Les jeans et les blouses simples laissent place à des robes longues noires et un voile sombre. Elle ne se maquille plus. Elle ne sourit plus.

Un matin, Vladimir coupe la box Internet en partant travailler — un réflexe courant. Le soir, en rentrant, la box est rallumée. Gulchekhra est devant son téléphone. Anastasiya est seule sur le tapis, sans surveillance. Ce n'était jamais arrivé. Quand on lui pose la question, elle répond vaguement — un moment d'inattention. Mais le malaise est installé. Les parents envisagent de changer de nourrice. Mais trouver une remplaçante prend du temps.

Ce qui s'est passé dans l'appartement

Ce matin-là, Vladimir part travailler au ministère, Yekaterina part peu après, puis le fils aîné pour l'école. Gulchekhra attend que tout le monde soit sorti. Puis elle entre dans la chambre d'Anastasiya. La fillette est allongée dans son berceau, paisible, vulnérable.

Gulchekhra se rend dans la cuisine, prend un grand couteau, revient dans la chambre et tue Anastasiya. Elle replace soigneusement la couverture sur le corps dans le berceau. Elle récupère la tête de la petite fille, la met dans un sac plastique. Puis retourne dans la cuisine, verse un liquide inflammable sur les rideaux et à plusieurs endroits stratégiques de la pièce, allume une allumette et met le feu.

Sans précipitation, elle sort de l'appartement. La porte se ferme automatiquement derrière elle. Elle descend les escaliers, traverse le hall de l'immeuble et marche dans la rue, le sac plastique à la main. À 9h25, les caméras de surveillance la captent qui s'éloigne vers l'arrêt de bus. Elle ne court pas. Elle ne se retourne pas. Elle marche calmement.

Quelques minutes plus tard, les voisins sentent la fumée. Les pompiers arrivent à 9h38. L'incendie est maîtrisé à 10h05. Dans la chambre d'Anastasiya, les secours découvrent le corps dans le berceau. Et comprennent l'horreur.

La station de métro Oktyabrskoye Pole

À plusieurs kilomètres de là, Gulchekhra erre près de la station de métro Oktyabrskoye Pole. Elle est seule, voilée. Puis elle se met à hurler. Elle crie qu'elle est une kamikaze, qu'elle va se faire exploser, que la fin du monde est proche. Elle brandit son sac noir en criant que tout va brûler, que rien ne sera pardonné. Elle prie, lève les bras au ciel.

Les passants filment. La rumeur circule : une femme menace de se faire exploser dans le métro de Moscou. Les forces spéciales sont appelées et encerclent la zone. Elles négocient à distance — le sac pourrait contenir une bombe. Finalement, elles l'interpellent. Dans le mouvement, le sac roule au sol. Les policiers l'ouvrent avec précaution.

À l'intérieur : la tête d'Anastasiya.

L'interrogatoire

Emmenée au commissariat, Gulchekhra frappe d'abord par sa manière d'être. Elle ne pleure pas. Elle n'est pas agitée. Elle parle calmement. Au début de l'audition, elle exige un interprète — elle prétend ne pas parler russe. Quelques minutes plus tard, elle répond à un officier en russe parfaitement fluide, sans accent, sans hésitation.

Quand on lui demande pourquoi elle a fait ça, elle répond sans hésiter que c'est Allah qui le lui avait ordonné. Elle ne parle pas de vengeance, ni de colère. Pour elle, ce n'est pas un crime. C'est une mission. Elle voulait attirer l'attention, réveiller les consciences. Le feu n'était pas pour effacer les preuves — c'était pour marquer les esprits.

Le lendemain, lors de la reconstitution dans l'appartement calciné, elle marche dans les décombres comme dans un endroit qu'elle connaît par cœur. Elle montre où elle a pris le couteau, comment elle est revenue dans la chambre, où était Anastasiya, comment elle a allumé le feu. Chaque geste est mimé sans trembler, sans baisser les yeux. Elle ne détourne jamais le regard.

Quand elle aperçoit une caméra, elle ajuste son voile. Elle demande si elle est bien cadrée.

Une bombe à retardement

Les expertises psychiatriques révèlent un passé lourd. Gulchekhra avait été internée à plusieurs reprises en Ouzbékistan dès la fin des années 1990. Diagnostic : schizophrénie paranoïde avec épisodes hallucinatoires, délires de persécution et visions violentes. Son entourage rapporte qu'elle parlait de voix qui lui ordonnaient de tuer.

Malgré cela, elle avait été laissée libre, sans traitement suivi, sans alerte réelle. Elle était capable de cuisiner, d'organiser une journée, de veiller sur un enfant malade, de simuler une normalité rassurante. Elle avait réussi à trouver du travail comme nourrice, à obtenir la confiance totale d'une famille — sans que personne, dans aucun des systèmes qu'elle a traversés, ne lève le drapeau rouge.

Pas de procès

En avril 2016, le verdict tombe. Gulchekhra Bobokulova est déclarée pénalement irresponsable. Au moment des faits, elle n'était pas saine d'esprit. Il n'y aura ni procès, ni condamnation, ni confrontation avec la famille.

Elle est internée dans un hôpital psychiatrique sécurisé à régime fermé, réservé aux auteurs de crimes d'une extrême violence en état de trouble mental grave. Durée indéterminée, minimum dix ans. Surveillance constante, aucun contact direct avec l'extérieur, aucune sortie sans nouvel avis médical.

Le juge souligne néanmoins un point capital : même si Gulchekhra n'était pas cliniquement lucide, elle a planifié. Elle a attendu que les parents sortent. Elle a choisi le bon moment. Elle a mis le feu de manière méthodique. Elle ne s'est pas enfuie — elle s'est exhibée dans la rue avec la tête de l'enfant en criant que le monde allait brûler. Elle savait ce qu'elle faisait. Elle voulait qu'on s'en souvienne.

Pour Vladimir et Yekaterina Meshcheryakov, cette décision les prive de tout — de justice, de vérité, de confrontation, de réponses. Une sentence médicale ne remplace pas une sentence judiciaire. Elle ne répare rien.

Ce drame n'est ni culturel, ni religieux. Il ne dit rien d'un peuple, il ne dit rien d'une foi. Il raconte l'histoire d'une femme isolée, fragilisée par des pertes successives, des trahisons, et une maladie mentale que personne n'a su — ou voulu — prendre en charge à temps. Gulchekhra avait un dossier psychiatrique. Elle avait été internée plusieurs fois. Elle parlait de voix, de visions, d'ordres. Et pourtant, elle avait traversé des frontières, trouvé un emploi, gagné la confiance entière d'une famille pendant trois ans. Aucun filtre n'avait fonctionné. La question que cette affaire pose — et à laquelle personne ne répond vraiment — est celle-ci : à quel moment un système de santé mentale défaillant cesse-t-il d'être une tragédie individuelle pour devenir une responsabilité collective ?

RÉSUMÉ DES FAITS

  • Victime : Anastasiya Meshcheryakova, 4 ans, atteinte de tétraparésie centrale et d'épilepsie depuis la naissance

  • Auteure : Gulchekhra Bobokulova, 38 ans, nourrice d'Anastasiya depuis trois ans

  • Date : 29 février 2016, district nord-ouest de Moscou

  • Crime : meurtre de la fillette, incendie volontaire de l'appartement, exhibition de la tête dans la rue

  • Diagnostic : schizophrénie paranoïde avec hallucinations auditives — déclarée pénalement irresponsable

  • Décision : internement en hôpital psychiatrique sécurisé pour une durée indéterminée, minimum 10 ans — aucun procès


Sources principales

  • Interfax, TASS — couverture des faits et de la décision judiciaire (février-avril 2016)

  • Comité d'enquête de la Fédération de Russie — déclarations officielles

  • Déclaration de Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin

  • Wikipedia — Gulchekhra Bobokulova (référencée, avec sources primaires)

Affaire Gulchekhra Bobokulova