Affaire Troppmann : une mère et 5 enfants dans une fosse

Photographies mortuaires d’Hortense Kinck et de ses enfants, victimes du massacre de Pantin en 1869, affaire Troppmann
Photographies mortuaires d’Hortense Kinck et de ses enfants, victimes du massacre de Pantin en 1869, affaire Troppmann

Le 20 septembre 1869, à l'aube, à Pantin, aux portes de Paris, un cultivateur, Jean-Louis Auguste Langlois, remarque une trace de sang dans son champ, à côté d'un monticule de terre remuée, et en creusant, il tombe sur un corps. Dans la fosse, recouverte à la hâte, les enquêteurs en sortent 6, une femme, une petite fille de 2 ans et 4 garçons, et sur aucun d'eux, il n'y a le moindre papier. Grâce à l'étiquette d'un tailleur de Roubaix, sur les habits des garçons, la police finit par leur donner un nom, celui de la famille Kinck. Seulement, il manque toujours 2 personnes, le père et le fils aîné, et personne ne sait où ils sont.

Une terre fraîchement retournée

Ce cultivateur s'appelle Jean-Louis Auguste Langlois, il vient de La Villette, et ce matin-là, il travaille son champ au lieu-dit du Chemin-Vert, près des Quatre-Chemins. Quand il voit le sang et le monticule de terre remuée, il se met à creuser, et très vite, il tombe sur un corps.

Les autorités arrivent sur place. La fosse est peu profonde, elle a été recouverte à la hâte, et les enquêteurs en sortent 6 corps, celui d'une femme, celui d'une petite fille de 2 ans prénommée Marie, et ceux de 4 garçons, tous tués avec une violence inouïe. Une famille presque entière, tuée en une fois, c'est le genre de scène que des policiers du Texas découvriront eux aussi, bien plus tard, chez un couple et leur fils aîné, dans l'affaire Trey Sesler. Ici, sur les 6 corps, il n'y a aucun papier, rien qui dise qui sont cette femme et ces enfants.

L'étiquette d'un tailleur de Roubaix

Comme il n'y a pas de papiers, il reste les vêtements, et c'est par là que commence Antoine Claude, le chef de la police de sûreté. Sur les habits des garçons, il y a l'étiquette d'un tailleur de Roubaix, alors il remonte cette piste jusqu'au bout, et les victimes de Pantin finissent par avoir un nom.

La femme, c'est Hortense Kinck, qui est enceinte d'environ 6 mois, et les enfants retrouvés avec elle sont 5 de ses enfants. La famille vit à Roubaix, et le père, Jean Kinck, est un fabricant originaire de Guebwiller, en Alsace. Le plus jeune enfant, lui, n'était pas avec sa mère, parce qu'il est resté chez sa nourrice.

Seulement, il manque toujours 2 membres de la famille. Jean Kinck, le père, et Gustave, le fils aîné, qui a presque 16 ans, sont introuvables.

Un jeune mécanicien de 19 ans

À Roubaix, Jean Kinck a une quarantaine d'années, et il rêve de prendre sa retraite en Alsace, la région où il est né. C'est à Roubaix qu'il rencontre un jeune ouvrier mécanicien venu installer des machines, qui s'appelle Jean-Baptiste Troppmann et qui a 19 ans.

Troppmann est né le 5 octobre 1849 à Brunstatt, dans le Haut-Rhin, et quand il a 11 ans, sa famille s'installe à Cernay. Il travaille pour son père, Joseph, qui dirige une petite entreprise, Troppmann & Kambly, sauf que Joseph boit, au point que ses dépenses mettent l'affaire en péril. Fin 1868, Jean-Baptiste part travailler à Pantin, puis il se rend à Roubaix, et c'est là que sa route croise celle de Jean Kinck.

Les 2 hommes se lient, et ensemble, ils projettent de trouver une propriété en Alsace pour Jean Kinck, puis d'exploiter à l'étranger les brevets du père Troppmann. Pour ce projet, c'est Jean Kinck qui doit apporter l'argent.

Un plongeon dans le port du Havre

Le 23 septembre 1869, 3 jours après la découverte de Pantin, Jean-Baptiste Troppmann est au Havre, et il s'apprête à embarquer pour l'Amérique. Un gendarme, Ferrand, le contrôle pour une simple vérification d'identité, le genre de contrôle qui ne prend que quelques instants quand on n'a rien à cacher. Sauf que Troppmann prend la fuite, et il se jette dans l'eau du port.

Un calfat, Hauguel, plonge à son tour et le ramène sur le quai. Quand les enquêteurs fouillent Troppmann, ils trouvent sur lui de la correspondance, mais aussi des objets qui appartiennent aux victimes.

Le père et le fils aîné

Face aux enquêteurs, Troppmann a une explication. Pour lui, les meurtriers, ce sont les 2 absents, Jean Kinck et son fils Gustave, et comme le père et le fils sont introuvables depuis la découverte de la fosse, sa version tient, au moins pour quelques jours.

Le 26 septembre 1869, à Pantin, un autre corps est retrouvé, tout près de la fosse où reposaient Hortense, ses fils et sa fille. C'est celui de Gustave.

Avec ce corps, la version de Troppmann s'effondre en partie, mais il continue d'accuser le père, et Jean Kinck, lui, reste introuvable.

Toute la France suit l'enquête

Pendant ce temps, à Paris, Le Petit Journal, un quotidien populaire fondé par Moïse Millaud, raconte l'affaire au jour le jour, comme un roman à épisodes, dans des articles signés d'un nom inventé, "Thomas Grimm", derrière lequel écrivent plusieurs journalistes. Pendant des semaines, la France entière attend la suite dans ses pages. Au printemps, le journal tirait à environ 250 000 exemplaires, et le 23 septembre, le jour où Troppmann se jette dans le port du Havre, ils sont environ 357 000 à l'acheter. Le 28 septembre, 2 jours après la découverte du corps de Gustave, ils sont 448 000.

C'est l'une des premières fois que les Français suivent un crime presque en direct, et dans les pages du journal, Troppmann devient le visage même du monstre, au point que les journalistes s'attardent sur ses mains, "énormes", aux pouces "anormalement longs".

Jean Kinck, le père introuvable

En novembre 1869, le corps de Jean Kinck n'a toujours pas été retrouvé, et Troppmann continue de l'accuser. Antoine Claude décide de lui tendre un piège, en lui faisant croire que le corps de Jean Kinck a été retrouvé.

Le 13 novembre, Troppmann avoue.

Le 25 novembre 1869, il conduit lui-même les enquêteurs en Alsace, près de Cernay, la ville où il a grandi, jusqu'aux ruines du château du Herrenfluh, et c'est là qu'il a enterré Jean Kinck.

Une promenade vers Uffholtz

D'après ses aveux, tout commence par un mensonge. Depuis le début, Troppmann veut s'emparer de l'argent de la famille Kinck, et pour attirer Jean Kinck en Alsace, il lui fait miroiter la visite d'un atelier clandestin de fausse monnaie. Pendant une promenade vers les hauteurs d'Uffholtz, il l'empoisonne avec un breuvage qui contient de l'acide prussique. Sur le corps, Troppmann pensait trouver 5 500 francs, sauf qu'il n'en trouve que 212, alors il garde ses papiers, sa montre en or et 2 chèques. Jean Kinck est donc la première victime, bien avant la nuit de Pantin.

Une lettre au nom d'un mort

Ces 2 chèques, Troppmann ne peut pas les toucher lui-même, alors il dicte une lettre au nom de Jean Kinck. Dans cette lettre, Jean Kinck serait blessé à la main, et il demanderait à Hortense de retirer l'argent et de l'envoyer à la poste de Guebwiller.

À la poste de Guebwiller, Troppmann essaie de se faire passer pour un membre de la famille, mais il n'y parvient pas, parce qu'on le trouve trop jeune. Il fait venir à la place Gustave, le fils aîné.

Un télégramme pour Hortense

Sans procuration, l'adolescent ne peut rien retirer non plus. Gustave part pour Paris, et il télégraphie à sa mère de le rejoindre avec "tous les papiers". Près du champ de Pantin, Troppmann le tue.

Le télégramme, lui, arrive à Roubaix, et dans la nuit du 19 au 20 septembre 1869, Hortense Kinck et 5 de ses enfants arrivent à Paris. Troppmann les conduit en voiture jusqu'à Pantin, et là, il les tue tous. Quelques heures plus tard, à l'aube, Jean-Louis Auguste Langlois remarque une trace de sang dans son champ.

Une foule aux assises

Le 28 décembre 1869, le procès s'ouvre devant la cour d'assises de la Seine, à Paris, et la foule se presse pour y assister. Dans le public, il y a des écrivains comme Gustave Flaubert et Alexandre Dumas fils, et sur le banc de la défense, Charles Lachaud, l'un des avocats les plus célèbres de son temps.

Peu avant le procès, Troppmann affirme qu'il avait des complices, sans jamais les nommer, alors que l'acte d'accusation, lui, le tient pour seul responsable des 8 meurtres. Le 30 décembre 1869, Jean-Baptiste Troppmann est condamné à mort.

Un matin devant la Roquette

Son pourvoi est rejeté, et l'empereur refuse sa grâce. Le 19 janvier 1870, devant la prison de la Roquette, à Paris, la foule est immense, puisqu'on parle d'environ 25 000 personnes, et parmi les témoins, il y a l'écrivain russe Ivan Tourgueniev, qui racontera la scène dans un texte célèbre, "L'Exécution de Troppmann".

Jusqu'au bout, Troppmann se débat, et selon la légende, il aurait mordu la main du bourreau, Jean-François Heidenreich, au moment où il est guillotiné. Le numéro du Petit Journal qui raconte son exécution approche les 600 000 exemplaires.

Hortense, Jean et leurs enfants

Plus de 150 ans plus tard, on parle encore de l'affaire Troppmann comme de l'un des crimes les plus célèbres du XIXe siècle en France, parce qu'avec elle, des centaines de milliers de lecteurs ont suivi un crime dans leur journal comme on suit un roman. Aujourd'hui, un crime se raconte aussi sur les réseaux sociaux, et dans l'affaire Bianca Devins, ce sont les photos d'une jeune fille de 17 ans qui se répandent sur Instagram et sur Twitter. Mais derrière le feuilleton de 1869, il y avait une famille. Pour quelques milliers de francs, Jean Kinck, Hortense, l'enfant qu'elle portait et 6 de leurs enfants ont été tués.

Marie avait 2 ans. Seul le plus jeune des enfants Kinck, resté chez sa nourrice, n'était pas dans la voiture qui roulait vers Pantin cette nuit-là.

L'affaire Troppmann en vidéo ⬇️

Sources :

RetroNews (BnF), l’affaire Troppmann en 1869 : https://www.retronews.fr/faits-divers/long-format/2018/03/20/laffaire-troppmann-en-1869
La Grande Bibliothèque du Droit, le crime de Pantin et la plaidoirie de Me Lachaud : https://www.lagbd.org/Troppmann,_le_crime_de_Pantin._Avocat:_Me_Charles_Lachaud,1869
Criminocorpus, “Le Crime de Pantin”, 1870 : https://criminocorpus.org/fr/bibliotheque/doc/4669/
Wikipédia, “Affaire Troppmann” : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Troppmann