Affaire Dominique Cottrez : elle tue ses 8 nouveau-nés


Au fond du jardin de la maison qu'il vient d'acheter à Villers-au-Tertre, un village du Nord de moins de 600 habitants, un homme creuse un bassin, le 24 juillet 2010, quand sa pelle bute sur un sac plastique, beaucoup trop lourd pour être un déchet oublié par les anciens propriétaires. Quand les gendarmes déplient le plastique, ils découvrent un petit bras et des doigts minuscules, et dans un second sac, il y a un autre bébé. 3 jours plus tard, au commissariat de Douai, une femme du village dont la famille a vécu dans cette maison reconnaît qu'elle est leur mère, et quelques heures après, elle prend la parole avant même qu'on l'interroge, pour dire "Il y en a d'autres. Il y en a beaucoup d'autres."
Un sac trop lourd
En juillet 2010, un couple vient de s'installer à Villers-au-Tertre, dans une maison qui a longtemps appartenu à la même famille, les Lempereur. Le village compte moins de 600 habitants et se trouve près de Douai, et ici, les maisons se ressemblent et les familles se connaissent depuis des générations.
Le 24 juillet, le nouveau propriétaire décide de creuser un bassin dans le jardin. Il plante sa pelle, il retourne quelques mottes de terre, et quelque chose résiste. C'est un sac plastique, lourd, beaucoup trop lourd pour être un déchet oublié par les anciens propriétaires, alors il en ouvre un coin, et une odeur de décomposition lui saute au visage. Un peu plus loin, il trouve un second sac.
Il appelle la gendarmerie d'Arleux. Quand les gendarmes déplient le plastique, ils découvrent d'abord une masse grisâtre, impossible à identifier, puis, en regardant mieux, un petit bras et des doigts minuscules, et ils comprennent que c'est un bébé.
Dans le second sac, il y en a un autre.
Une question qu'elle ne pose pas
Les 2 corps sont là depuis bien plus de 10 ans, ce qui écarte les nouveaux propriétaires, et les enquêteurs se tournent vers la famille qui a vécu ici avant eux. Le père, Oscar Lempereur, est mort en 2007, et il a eu 5 enfants. La plus jeune, Dominique, 46 ans, vit toujours dans le village, à environ un kilomètre de là, avec son mari.
Le 26 juillet 2010, les enquêteurs frappent à sa porte, et Dominique Cottrez leur ouvre calmement. Quand ils lui expliquent qu'ils s'intéressent à la maison de son père, elle accepte de venir au commissariat dès le lendemain matin. Normalement, quand des enquêteurs viennent vous parler de la maison de vos parents, la première chose qu'on fait, c'est demander ce qui se passe. Sauf que Dominique, elle, ne demande pas pourquoi, et ce détail, les enquêteurs le notent tout de suite.
"Il y en a d'autres"
Le 27 juillet, Dominique se présente au commissariat de Douai avec son mari, Pierre-Marie, et tous les 2 sont entendus comme simples témoins. L'audition commence par des questions sans importance. Dominique raconte son mariage et ses 2 filles, Émeline, née en 1987, et Virginie, née en 1988. Puis elle parle de son premier accouchement, à l'hôpital, pendant lequel les soignants lui reprochent son poids, jusqu'à cette sage-femme qui la traite de "gros boudin" et qui lâche qu'il "faut retirer le gras du passage", et ça, elle ne l'a jamais oublié.
Petit à petit, les questions se rapprochent du jardin. Dominique hésite, les enquêteurs insistent, et elle finit par reconnaître qu'elle est la mère des 2 bébés. Les enquêteurs lui demandent ensuite s'il y a d'autres sacs, et d'abord, elle ne répond pas.
Quelques heures plus tard, lors d'une nouvelle audition, elle prend la parole avant même qu'on l'interroge, et elle dit "Il y en a d'autres. Il y en a beaucoup d'autres." Ils sont chez elle, dans son garage.
Des sacs dans d'autres sacs
Dominique a trop honte pour retourner chez elle avec les enquêteurs, alors c'est Pierre-Marie qui les conduit jusqu'à la petite maison du couple, une maison modeste où rien ne laisse imaginer ce qu'elle renferme. Dans le garage, les enquêteurs trouvent des sacs poubelles, et dans ces sacs, il y a d'autres sacs, et dans ceux-là, d'autres encore. Ils en sortent 6 corps de nourrissons.
Avec les 2 bébés du jardin, ça fait 8 nouveau-nés, nés entre 1989 et 2000, dont personne n'a jamais su qu'ils avaient existé. Des enfants gardés en secret par leur propre mère, pendant des années, dans la maison même où elle vit, c'est aussi ce qu'on découvre aux États-Unis, au fond d'un congélateur, dans l'affaire Mitchelle Blair. Ici, les 6 corps du garage sont restés privés d'air dans un milieu humide, si bien que les graisses se sont transformées en une matière cireuse, qui a empêché la décomposition habituelle.
Les 2 bébés du jardin, eux, posent une autre question. Ce sont les 2 premiers, et Dominique pensait qu'ils étaient toujours cachés dans le grenier de la maison de ses parents. Pourtant, quelqu'un les a sortis de là pour les enterrer dans le jardin.
8 grossesses que personne ne voit
Si Dominique a pu cacher ses 8 grossesses, c'est d'abord parce que son obésité dissimulait son ventre, et parce qu'elle n'a jamais vu de médecin pendant toutes ces années, si bien que personne autour d'elle n'a remarqué quoi que ce soit. Elle est d'ailleurs incapable de dire exactement quand chaque bébé est né, donc ce sont les enquêteurs qui reconstituent la chronologie, à partir des corps et des analyses.
Plus tard, devant les jurés, elle décrit un même enchaînement, répété pendant plus de 10 ans. "Ça se passe toujours de la même façon, dans les toilettes", explique-t-elle. Elle accouche seule, elle enveloppe le nouveau-né dans une serviette et elle le serre au niveau du cou. Elle ne coupe pas le cordon ombilical, parce que, dit-elle, "J'avais peur de lui faire mal." Puis elle place le corps dans un sac. "Après je vais me recoucher, comme si de rien n'était." Le lendemain, elle part travailler, et elle avoue "Plus ça avançait, plus c'était facile."
La petite dernière de la ferme
À 15 ans, Dominique Lempereur pèse déjà 85 kilos, et à l'école, les moqueries ne s'arrêtent jamais, au point que même certains enseignants lui font remarquer que son poids l'empêche de courir en sport. Elle est née en 1963 à Villers-au-Tertre, c'est la plus jeune de 5 enfants, et elle grandit dans une ferme, au rythme des bêtes et des récoltes, dans une famille où l'on parle peu. Son père est taiseux, sa mère sévère, et pourtant, elle décrit une enfance heureuse. Elle a très peu d'amis, et elle apprend très tôt à se taire et à se faire oublier, dans un corps que tout le monde regarde.
À 18 ans, en discothèque, elle rencontre Pierre-Marie Cottrez. Il s'intéresse à elle, et son poids ne semble pas le déranger. "Pour lui, j'étais une femme comme une autre, ça ne le dérangeait pas que je sois forte." Ils se marient, et Dominique continue de prendre du poids. Elle sort de moins en moins, et elle cache son corps sous de grands t-shirts et des gilets amples.
Elle travaille comme aide-soignante à domicile auprès de personnes âgées, et tous ceux qui l'ont connue dans ce métier la décrivent comme dévouée et attentionnée, au point qu'elle leur paraît irremplaçable. "Dès que j'arrivais, ils étaient sales, je repartais, ils étaient propres, levés, lavés. Les personnes âgées sont dans le besoin. Et moi, j'aime quand je peux apporter quelque chose aux gens."
À la maison, Pierre-Marie est souvent absent, entre son travail de charpentier, la pêche et les verres avec ses amis, et Dominique gère tout, les filles, les repas, le ménage et les comptes. Elle n'a ni loisirs ni amies, et le couple se parle très peu.
Un examen impossible
Pendant toute l'enquête, la même question revient, celle de la contraception, puisque Dominique n'en a jamais pris. Sa réponse ne varie pas. Pour avoir une contraception, il faut voir un gynécologue, se déshabiller et se laisser examiner, et après son premier accouchement, celui de la sage-femme et du "gros boudin", elle en est incapable. D'ailleurs, sa deuxième fille, Virginie, naît à la maison, et à partir de là, Dominique refuse tout contact avec l'hôpital.
Tout part de cette peur des médecins, parce que tant qu'aucun médecin ne constate la grossesse, Dominique peut faire comme si elle n'existait pas, jusqu'au moment où l'accouchement arrive. Et même là, elle dit qu'elle aurait voulu que quelqu'un s'en aperçoive, parce qu'à ce moment-là, elle n'aurait plus été seule avec ce secret. Il aurait suffi d'une phrase, "Tiens, tu es enceinte".
Une conversation sur écoute
Pendant l'instruction, tout commence par une écoute téléphonique, dans laquelle un beau-frère de Dominique évoque des relations entre elle et son père. Le 2 février 2011, devant la juge d'instruction, son avocat, Me Frank Berton, lui demande si elle sait ce qu'est l'inceste. Elle hésite, il lui explique, et elle répond "Mon papa m'a violée."
Elle affirme que les viols ont commencé quand elle avait 8 ans, et qu'ils ont continué après son mariage. "Je n'arrivais pas à en parler. Je suis timide… Une chose comme ça, c'est une honte. Et puis mon père, je l'aimais. Même s'il a fait ça… ça reste mon papa." Si c'est vrai, Dominique aurait tué ses bébés parce qu'elle avait peur qu'ils soient les enfants de son père.
L'affaire Cottrez devant la plus haute cour
Sauf qu'une autre question se pose, et elle pourrait tout arrêter. À l'époque, passé 10 ans, on ne peut plus poursuivre personne pour un crime, or la plupart de ces bébés sont nés bien plus de 10 ans avant qu'on les retrouve. Alors la défense demande que ces morts-là ne soient pas jugées.
Le 7 novembre 2014, la plus haute juridiction française, la Cour de cassation, refuse. Pour elle, personne ne pouvait poursuivre un crime dont personne ne savait rien, puisque les grossesses ne se voyaient pas, que Dominique accouchait seule et que ces enfants n'avaient jamais été déclarés. Selon ses mots, "nul n'a été en mesure de s'inquiéter de la disparition d'enfants nés clandestinement". C'est la première fois que la Cour juge ainsi, et pour ces 8 bébés, le droit français change.
Les 10 ans ne commencent donc qu'en juillet 2010, le jour où l'on a retrouvé les corps. 7 mois plus tard, Dominique Cottrez sera devant les jurés.
Sur la tête de ses filles
Le 25 juin 2015, l'une des plus graves affaires d'infanticide jamais jugées en France s'ouvre devant la cour d'assises du Nord, à Douai. Dominique comparaît libre, parce qu'après 2 ans de détention provisoire, elle a été remise en liberté sous contrôle judiciaire en août 2012, avec l'obligation de se faire soigner. Dès son entrée, elle se tourne vers son mari et ses filles, assis sur les bancs des parties civiles, et elle se met à pleurer. Elle raconte ses accouchements, l'un après l'autre, et elle répète qu'elle a agi seule. "J'ai fait ça toute seule, je l'affirme."
Sauf que devant la cour, c'est son propre avocat, Me Frank Berton, qui revient sur son père. Il lui demande "Madame, vous jurez sur la tête de vos filles que votre père vous a violée ?", et elle répond "Non, je jure pas." Il insiste, "Il vous a violée, ou il ne vous a pas violée ?", et elle répond "Non." La salle reste sans voix, et Dominique reconnaît avoir menti.
"J'ai tout inventé."
Un mari qui n'a rien vu
Les analyses ADN ont établi que 6 des 8 bébés sont les enfants de Pierre-Marie Cottrez, et pour les 2 bébés du jardin, l'ADN était trop dégradé pour conclure avec certitude. Pierre-Marie, lui, a toujours affirmé qu'il n'avait rien vu. Il n'a jamais été poursuivi, et il s'est même constitué partie civile au procès. À la barre, il ne varie pas. "J'ai jamais rien vu", répète-t-il, et il n'a jamais eu, dit-il, "l'ombre d'un doute". Quand on lui demande s'il s'intéressait à la contraception de sa femme, il répond "Non, franchement non", et quand on lui demande s'il était proche d'elle, "Peut-être que j'étais pas trop près d'elle."
Pourtant, certains détails troublent la salle. Il affirme n'avoir jamais remarqué les sacs contenant les bébés, rangés un temps dans le panier à linge. Il reconnaît qu'il y avait une odeur, mais il pensait qu'elle venait de ses pieds, ou du matelas. Cet homme qui se réveillait dès que le chien quittait le lit n'a pas réagi non plus quand sa femme a perdu les eaux à côté de lui.
À l'audience, il reconnaît aussi qu'il réveillait souvent sa femme la nuit pour avoir des relations sexuelles, et que lorsqu'elle refusait, il la "forçait un peu", des propos qui n'ont donné lieu à aucune poursuite. Les experts ont jugé son ignorance crédible, en raison de son profond désintérêt pour la vie de son foyer. Dominique, elle, ne partage pas cet avis. "Je pense qu'il savait."
5 heures de délibéré
Pendant une semaine, les experts se succèdent à la barre, et aucun ne parle de folie. Ils décrivent un déni de grossesse répété, une peur extrême des médecins et un isolement total, et ils retiennent une altération de son discernement au moment des faits, c'est-à-dire que sa capacité à contrôler ses actes était diminuée, sans être abolie. Savoir si une femme qui a tué un enfant avait encore toute sa tête, c'est aussi la question qu'un jury américain a dû trancher, et il a répondu oui, dans l'affaire Gannon Stauch. À Douai, l'avocat général requiert 18 ans de réclusion criminelle.
Le 2 juillet 2015, après 5 heures de délibéré, Dominique Cottrez est reconnue coupable du meurtre de ses 8 nouveau-nés, et elle est condamnée à 9 ans d'emprisonnement. Les jurés retiennent l'altération de son discernement. Pour le premier bébé, ils écartent la préméditation, et pour les suivants, ils retiennent un "dessein arrêté". Selon la cour, elle n'a tiré de ces gestes "aucun plaisir pervers ou sadique".
Ni le parquet ni les parties civiles ne font appel. Son avocat, Me Frank Berton, parle d'"une victoire pour la justice", et pour l'association Enfance et partage, partie civile, Dominique Cottrez n'est "ni un monstre, ni une victime". À la sortie, ses filles disent simplement "Elle ne sera plus jamais seule."
Le grenier des Lempereur
En mars 2018, la journaliste Ondine Millot, qui avait suivi le procès, publie Les monstres n'existent pas aux éditions Stock, un livre construit à partir de ses rencontres avec Dominique et ses proches, dans lequel Dominique se décrit comme un monstre. "Quand je revois ce que j'ai fait. Mais quand je pense à mes deux filles, à mes petits-enfants, c'est différent. C'est comme si j'étais deux choses opposées."
Le 29 juin 2018, la cour d'appel de Douai lui accorde une libération sous contrôle judiciaire, avec une obligation de soins, et 4 jours plus tard, le 3 juillet 2018, elle sort de la prison de Bapaume, dans le Pas-de-Calais. Depuis, elle n'a jamais pris la parole publiquement.
Pour les 2 bébés du grenier, la question n'a jamais été tranchée. Interrogée sur le rôle de son père, Dominique a seulement dit "Il a voulu me protéger", or Oscar Lempereur est mort en 2007, et personne ne sait qui les a déplacés. Aujourd'hui encore, personne ne sait expliquer non plus comment 8 grossesses ont pu passer inaperçues pendant plus de 10 ans, aux yeux d'une famille entière, de collègues et de tout un village.
Ils étaient 8, nés entre 1989 et 2000, et pendant plus de 10 ans, personne n'a su qu'ils avaient existé.
L'affaire Dominique Cottrez en vidéo ⬇️

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Sources :
Cour de cassation, assemblée plénière, 7 novembre 2014, pourvoi n° 14-83.739, analyse sur Le Petit Juriste : https://www.lepetitjuriste.fr/infanticides-clandestins-et-prescription-une-continuite-jurisprudentielle-deffets-au-prix-dune-rupture-conceptuelle/
AFP, "Octuple infanticide : Dominique Cottrez condamnée à 9 ans de prison", 2 juillet 2015 : https://www.tendanceouest.com/actualite-109438-douai-afp-octuple-infanticide-dominique-cottrez-condamnee-a-9-ans-de-prison
AFP, "Octuple infanticide : "jamais rien vu", affirme le mari", 26 juin 2015 : https://www.tendanceouest.com/actualite-108738-douai-afp-octuple-infanticide-jamais-rien-vu-affirme-le-mari
Europe 1, "Devant les jurés, Dominique Cottrez raconte son octuple infanticide", 2015 : https://www.europe1.fr/faits-divers/devant-les-jures-dominique-cottrez-raconte-son-octuple-infanticide-1363180
France Bleu, "Dominique Cottrez, condamnée pour huit infanticides, est sortie de prison", 3 juillet 2018 : https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/dominique-cottrez-condamnee-pour-huit-infanticides-est-sortie-de-prison-1530624230
Ondine Millot, Les monstres n’existent pas, Stock, 2018 : https://www.editions-stock.fr/livre/les-monstres-nexistent-pas-9782234080812/
