AFFAIRE DOMINIQUE COTTREZ


Nous sommes le 24 juillet 2010. Dans un petit village du Nord de la France, un couple profite d'une longue soirée d'été pour s'attaquer au jardin. L'idée du jour est simple, creuser un trou pour y installer un bassin d'ornement. L'homme enfonce sa pelle dans la terre, une fois, deux fois. Et puis la pelle bute sur quelque chose. Sous quelques centimètres de terre, il y a un sac plastique bleu. Il le soulève. Le sac est lourd, bien trop lourd pour un simple déchet. Il en écarte un coin, et une odeur épouvantable lui monte au visage, une odeur de décomposition. Un deuxième sac apparaît, juste à côté, avec la même forme, le même poids, la même odeur.
Ce couple ne le sait pas encore, mais il vient de mettre au jour le début d'une des affaires criminelles les plus sombres de l'histoire récente du pays. Une affaire commise par une femme qui aurait pu être votre voisine, la mère du camarade de classe de votre enfant, celle qui préparait les gâteaux pour la kermesse de fin d'année et à qui tout le monde confiait ses parents âgés.
Aujourd'hui, je vous raconte comment une aide-soignante que son village décrivait comme douce et dévouée a caché son secret pendant plus de 20 ans.
La macabre découverte
Notre tête-à-tête du jour se déroule à Villers-au-Tertre, une commune de moins de six cents habitants, dans le département du Nord, en France, à une quarantaine de kilomètres de Douai. C'est un village de campagne, entouré de champs, où tout le monde se connaît et où il ne se passe jamais rien. C'est précisément dans ce décor que deux nouveaux arrivants viennent d'emménager. Appelons-les Thierry et Émilie.
Ils ont acheté un pavillon qu'ils rafraîchissent pièce par pièce, et en ce 24 juillet, ils décident de s'occuper de l'extérieur. La soirée est douce, le jour tombe tard. Thierry creuse pendant que sa compagne l'aide, et c'est là que sa pelle rencontre le premier sac, puis le deuxième. Il défait doucement l'un des deux, l'odeur le prend à la gorge, et il repose tout aussitôt. Il pense d'abord à des carcasses d'animaux, mais quelque chose le retient. Il préfère appeler la gendarmerie d'Arleux pour signaler sa trouvaille et savoir quoi faire.
Il est environ 19 heures quand l'appel est enregistré. Au bout du fil, l'agent note ce qu'on lui décrit, plusieurs sacs plastiques, sans doute des animaux morts. Rien, à ce stade, ne laisse présager la suite. Une patrouille part quand même sur place, par procédure.
Dès leur arrivée, les gendarmes sentent cette odeur que l'un d'eux décrira plus tard comme une puanteur de putréfaction. Deux sacs bleus attendent sur la pelouse. Par acquit de conscience, ils en ouvrent un, bord après bord, jusqu'à ce qu'une masse apparaisse. Elle est grisâtre, lisse, sans poils. Rien, là-dedans, ne ressemble à un animal. Ils la manipulent encore un peu, et des plis se dessinent sous leurs doigts. C'est alors que l'un des gendarmes comprend ce qu'il regarde.
« C'est un bras. »
Son collègue se penche et marque une seconde d'hésitation.
« C'est un bébé. »
Ils dégagent un bras, puis un deuxième, puis le visage d'un nourrisson.
Ce qui commençait comme une corvée de jardinage devient une scène de crime. À 20h55, la brigade de recherches de Douai arrive avec les techniciens en identification criminelle, et l'examen des deux sacs commence sur place. C'est en observant les corps qu'un détail glace toute l'équipe, la présence de deux fontanelles. Les fontanelles, ce sont ces zones molles sur le crâne d'un nourrisson, qui se referment à mesure que les os se soudent. Deux fontanelles, cela veut dire deux crânes, donc deux bébés, deux corps enterrés côte à côte dans ce jardin depuis longtemps.
Reste à comprendre qui les a mis là, et depuis quand. L'enquête démarre logiquement par Thierry et Émilie, puisque ce sont eux qui ont creusé. Mais les analyses médico-légales les mettent très vite hors de cause. Les corps sont là depuis plus de dix ans, bien avant qu'ils n'achètent la maison. Alors les enquêteurs remontent le fil de la propriété.
La bâtisse a appartenu aux Lempereur, une famille d'agriculteurs du village. Le père, Oscar, s'est éteint quelques années plus tôt. La mère aussi. Il reste leurs cinq enfants, quatre filles et un garçon, tous restés dans la région de Douai. Parmi eux, il y a la petite dernière, une femme de 46 ans qui habite toujours à quelques mètres de la ferme où elle a grandi, et donc à quelques mètres de l'endroit exact où les deux corps ont été déterrés. Elle s'appelle Dominique. Le 26 juillet, deux gendarmes se présentent chez elle pour poser quelques questions de contexte. Ils croient faire une simple vérification. Ce qu'ils vont découvrir derrière ce prénom va les marquer pour le reste de leur carrière.
L'horrible vérité
Dominique est dans sa cuisine quand on frappe. Deux gendarmes se présentent, lui expliquent qu'ils enquêtent sur une affaire liée à l'ancienne maison familiale, et lui demandent de venir répondre à quelques questions. Calmement, sans un mot de trop, elle accepte de se rendre au commissariat dès le lendemain. Et déjà, un détail intrigue les enquêteurs. Dominique n'a pas demandé pourquoi on voulait l'entendre.
Le 27 juillet au matin, elle se présente à Douai avec son mari. À cet instant, ils ne sont que des témoins. L'entretien commence par des questions ordinaires, la maison vendue, l'histoire de la famille, les souvenirs de la ferme. Dominique répond sans se dérober. Elle raconte sa rencontre avec son mari dans une discothèque, au début des années 85. Elle avait 18 ans, elle était mal à l'aise dans son corps, elle ne dansait pas, et lui l'a regardée sans la juger. Ils se sont mariés deux ans plus tard, en août 1985. Et en janvier 1987, ils sont devenus les parents d'une petite fille, Émeline.
Mais ce jour censé être le plus beau de sa vie a viré au cauchemar. À la maternité, Dominique s'est sentie humiliée par le personnel. Une sage-femme lui aurait reproché son poids en pleine salle de travail, lui lançant qu'avec tous ces bourrelets, elle reviendrait s'expliquer la prochaine fois. L'accouchement a duré des heures, et pendant des heures on lui a renvoyé que sa corpulence était la cause de tout. À un 1,50 m pour 140 kilos, elle est ressortie de là avec une peur qui ne l'a plus jamais quittée, la peur du corps médical.
C'est pour ça que, tombée de nouveau enceinte en 1988, elle garde le secret. Elle ne dit rien à son mari, et attend le septième mois pour le lui avouer, terrifiée à l'idée de retourner à l'hôpital. Elle finit par s'y résoudre, et donne naissance à une deuxième fille, Virginie. Tout se passe bien cette fois. Mais la peur, elle, est toujours là.
Les enquêteurs écoutent, et une question s'installe dans leur esprit. Et si Dominique avait déjà caché une grossesse, sans que personne ne le sache ? Voire deux ? L'idée paraît impensable, alors ils insistent. Le ton se durcit, les questions se resserrent. Dominique se trouble, cherche ses mots, panique. Et puis, dans un silence tendu, elle lâche tout.
Elle est bien la mère des deux bébés enterrés dans le jardin.
Les enquêteurs encaissent l'aveu, mais quelque chose cloche. Les sacs déterrés sont des sacs bleus. Or, dans ses déclarations, Dominique parle de sacs noirs. Vous vous dites peut-être que c'est un détail, que ce ne sont jamais que des sacs poubelle. Sauf que ce détail de couleur va faire basculer toute l'enquête. Les gendarmes lui montrent les photos des sacs trouvés dans le jardin. Dominique se fige, ne répond plus. Ils insistent, pourquoi cette couleur ne correspond pas ? Elle se mure dans le silence. Alors ils posent la seule question qui compte désormais, y avait-il d'autres sacs enterrés ailleurs ?
Elle ne répond toujours pas. Elle est à bout. Mais quelques heures plus tard, quand l'interrogatoire reprend, elle parle avant même qu'on l'interroge.
« Il y en a d'autres. Il y en a beaucoup d'autres. »
Les gendarmes restent sans voix. Deux bébés, c'était déjà vertigineux. Mais plus ? Où ? Comment ? Dominique se met alors à raconter, longuement, ce qu'elle a vécu. Des grossesses cachées, des accouchements en solitaire, et ce qu'elle en a fait.
À cause de sa terreur des médecins, elle n'a jamais pris de contraception, parce que pour ça il aurait fallu passer par un gynécologue, prendre rendez-vous, se dévêtir, se laisser examiner. Elle en est incapable. Alors elle ne prend rien. Début 1989, quatre mois après la naissance de Virginie, ses règles ne reviennent pas. Elle attend, elle espère, jusqu'au jour où elle sent quelque chose bouger dans son ventre. Elle comprend, mais elle refuse de mettre des mots dessus. Sous sa forte corpulence, personne ne remarque rien.
Et puis les contractions arrivent. Elle confie ses deux filles à ses parents, prétextant un malaise, s'enferme dans sa chambre, s'allonge, et met au monde un petit garçon. Elle le prend contre elle, l'enveloppe dans une serviette. Ce qu'elle fait ensuite, elle le décrit aux enquêteurs sans détour, et c'est insoutenable de simplicité. Le soir, quand son mari rentre, elle lui dit juste qu'elle ne se sent pas bien. Il prépare le repas, ils se couchent. Le lendemain, elle retourne travailler.
Deux ans plus tard, en 1991, tout recommence à l'identique. Elle cache sa grossesse, accouche seule, glisse le corps dans un sac. Et toujours, ce même silence dans la maison. À onze heures, ce 27 juillet 2010, Dominique Cottrez est placée en garde à vue.
La vérité derrière ces aveux
Pour les enquêteurs, une chose devient urgente, savoir combien de bébés Dominique a mis au monde en cachette, et si quelqu'un l'a aidée, son mari peut-être, ou ses parents. Mais elle est incapable de donner un chiffre. Tout ce qu'elle sait, c'est que le reste se trouve dans sa propre maison, à quelques rues de là, du côté de l'ancienne cuve à fuel.
Elle ne peut pas les accompagner sur place, tétanisée par la honte et par ce secret qui, en même temps, la soulage d'un poids porté pendant des années. C'est son mari qui s'y rend avec les gendarmes. Sur la route, tout le monde se doute de quelque chose, mais personne n'imagine l'ampleur de ce qui attend. La maison est modeste, banale, le genre de pavillon devant lequel on passe sans le voir. Les enquêteurs entrent dans le garage, là où Dominique a dit d'aller. À droite de l'entrée, sous des pots de fleurs en plastique, il y a des sacs noirs, qui contiennent d'autres sacs noirs, qui en contiennent d'autres encore.
Le mari tient quelques minutes, puis quitte la pièce. Les gendarmes, eux, continuent de sortir des sacs. Et il y en a tellement qu'ils finissent par en perdre le compte. Ils pensaient enquêter sur un double infanticide, ils sont en train de découvrir une série. Quand la fouille s'achève et que les corps sont alignés sur le sol, le chiffre tombe. Le garage en contenait six. Avec les deux du jardin, cela fait huit bébés au total.
Les six corps sont retrouvés dans un état de saponification, un phénomène rare où les graisses, privées d'air et dans un milieu humide, se transforment en une matière cireuse qui freine la décomposition et conserve les corps pendant des années. C'est le plus lourd dossier d'infanticide connu à ce jour en France.
Le 28 juillet, les gardes à vue reprennent. Les enquêteurs veulent savoir si Dominique a agi seule, et combien de fois exactement. Ils ont huit corps, mais ils ne le lui disent pas, parce qu'elle-même n'a jamais donné de nombre précis. À chaque fois, c'est le même enchaînement qu'elle décrit. Elle ne dit rien à personne. Son corps masque la grossesse. Elle accouche seule, souvent dans les toilettes. Elle tue le nouveau-né aussitôt, le glisse dans un sac, et le cache dans la maison. Elle a répété ce geste huit fois.
Reste la vraie question, celle qui va occuper la justice pendant cinq ans. Qui était vraiment cette femme que tout le village décrivait comme une mère sans histoires, discrète, serviable, présente à l'école de ses filles, presque effacée à force de gentillesse ?
Dominique Lempereur est née le 29 mars 1964, la petite dernière d'une fratrie de cinq enfants, dans une ferme de Villers-au-Tertre. L'éducation y est stricte, la mère sévère, le père presque muet. Dans cette famille, on ne se parle pas. Pourtant, Dominique se dit très proche de son père, elle décrit même une relation privilégiée, comme si elle était la préférée. Son enfance, elle la raconte comme heureuse, rythmée par les vaches à traire et les œufs à ramasser. À l'école, ses résultats sont corrects, mais elle est déjà ronde, autour de quatre-vingt-cinq kilos à quinze ans, et les moqueries commencent tôt. Certains instituteurs eux-mêmes lui renvoient que son poids l'empêche de courir.
Quand elle rencontre son mari en discothèque, c'est le premier homme qui la regarde sans s'arrêter à son apparence. Elle en parle avec une gratitude désarmante. Pour lui, dit-elle, elle était une femme comme les autres, il lui donnait la main en ville, il ne s'en cachait pas. Elle n'avait jamais connu ça. Ils se marient le 3 août 1985. Dans leur foyer, on ne parle presque pas non plus, comme chez ses parents. Dominique s'occupe de tout, les filles, le ménage, les repas, les comptes. Son mari, charpentier, mène sa vie dehors, entre le travail, la pêche et les verres entre amis. Elle, elle ne sort que pour aller travailler, vêtue de longs pulls qui cachent son corps.
Et son travail, justement, elle l'accomplit avec un dévouement que tous saluent. Aide-soignante à domicile auprès des personnes âgées, elle dit aimer cette intimité, ce moment où elle arrive et où quelqu'un a besoin d'elle. Elle les lave, les lève, les écoute. Elle aime apporter quelque chose aux autres. C'est la même femme qui, entre 1989 et le début des années deux mille, va enchaîner grossesse cachée sur grossesse cachée, sans que son mari ni ses deux filles ne remarquent quoi que ce soit.
Vous vous posez sans doute la question que je me suis posée en écrivant cette histoire. Et l'odeur ? Interrogé, le mari s'explique. Il se lave deux fois par semaine, le reste du temps c'est une toilette au lavabo, et une odeur, il y en avait bien une. Sauf qu'il l'a toujours attribuée à ses propres pieds, ou au matelas, à cause de problèmes d'énurésie. Les sacs empilés dans un coin de la chambre depuis des mois, puis des années, avaient fini par faire partie du décor. À force d'être là, ils étaient devenus invisibles.
C'est en écoutant la famille que l'enquête bascule une deuxième fois. Au fil des mois, les proches se divisent, des hypothèses circulent, et remontent jusqu'aux gendarmes, qui décident de placer l'entourage sur écoute. Dans l'une des conversations captées, un beau-frère de Dominique évoque une chose impensable. Dominique aurait entretenu des relations avec son propre père.
Le 2 février 2011, Dominique est reconvoquée devant la justice. La juge d'instruction aborde frontalement la question de l'inceste. Et là, la réponse de Dominique est nette. Non, elle n'a pas été victime d'inceste. Elle adorait son père, elle avait avec lui une relation privilégiée, elle était sa préférée, et elle n'en démordra pas.
Son avocat, lui, veut en avoir le cœur net. Son père savait-il, pour les bébés ? Et là, oui, la réponse vient sans hésiter. Son père savait tout. C'est même lui qui, après le premier accouchement, lui aurait conseillé de placer le corps dans le grenier, puis le deuxième à côté, parce que personne n'irait chercher là. Pour les autres, il savait aussi, et n'a jamais rien dit. C'était, selon elle, un secret entre eux deux.
L'avocat ne lâche pas. Il lui demande si elle sait ce qu'est un inceste. Elle dit que non. Il lui explique. Et Dominique, alors, confirme. Son père l'aurait violée. Elle aurait eu huit ans la première fois. Elle explique avoir tu cela par honte et, dit-elle, par fidélité à cet homme qu'elle aimait malgré tout. Les abus auraient repris après son mariage, jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, quand son père avait déjà largement dépassé soixante-dix ans. Adulte, elle se dit, à ce moment-là, presque consentante. Et elle glisse une autre explication à son geste. Elle aurait tué ces enfants parce qu'elle craignait qu'ils ne soient de son père.
C'est là qu'un premier doute me traverse, et je vous le pose tel quel. Si les abus se sont arrêtés au début des années quatre-vingt-dix, comment ces bébés nés jusqu'au bout des années deux mille pourraient-ils être ceux de son père ? Et surtout, dès le premier jour, Dominique avait affirmé aux enquêteurs que ces enfants ne pouvaient être que ceux de son mari. Je ne tranche pas, parce que la honte et le traumatisme d'un viol peuvent produire des récits contradictoires, décalés, impossibles à aligner. Mais je pose la contradiction, parce qu'elle compte pour la suite.
Ce qui est établi, en revanche, l'est par la génétique. Les analyses ADN confirment que six des huit bébés, ceux du garage, sont bien les enfants de son mari. Pour les deux premiers, l'ADN était trop dégradé pour conclure. Les médias parleront des huit comme s'ils étaient tous de lui, et c'est probable, mais un léger doute subsiste sur les deux plus anciens, et j'aime les choses précises. Que les bébés soient ou non de son père ne dit d'ailleurs rien de la réalité de l'inceste. Sur cet inceste, il n'existe aucune preuve matérielle. Ce qui n'a pas empêché la presse d'en faire, aussitôt, un titre.
Il ne reste plus qu'une voie pour cerner cette femme, les expertises. Les psychiatres et les psychologues qui l'examinent décrivent une femme en quête d'elle-même, perdue entre ce qu'elle est, ce qu'elle croit être et ce qu'elle a fait. Une chose revient dans presque tous les entretiens, son poids, son corps, et le regard des autres sur ce corps. Elle craint d'être un monstre, elle se demande à voix haute si elle n'en est pas un. Et en 2018, une journaliste, Ondine Millot, publie un livre construit à partir de ses visites en prison et des témoignages de ses proches. Son titre à lui seul résume la question posée par toute l'affaire : « Les monstres n'existent pas ». Pour l'autrice, Dominique Cottrez a payé le prix fort d'une société qui fait encore reposer le contrôle des naissances sur les seules femmes, malgré de solides soupçons sur le rôle de son père et de son mari.
Cette étiquette de monstre, personne n'a eu besoin de la lui coller. Elle se l'applique elle-même. Ce qu'elle ne comprend pas, dit-elle, ce n'est pas qu'on la traite d'horreur dans la rue, ça, elle l'accepte. Ce qu'elle ne comprend pas, c'est qu'une psychologue accepte de la soigner, qu'un avocat accepte de la défendre, qu'on accepte encore de l'écouter. Reste maintenant à savoir ce que la justice, elle, va faire de tout ça.
Le procès
Avant même de juger Dominique, la justice doit trancher une question de droit qui va occuper les tribunaux pendant des années. À l'époque des faits, un crime se prescrit au bout de dix ans. Or Dominique est incapable de dater précisément ses accouchements. Il faut donc dater les corps eux-mêmes. Mais les nourrissons sont trop dégradés pour une analyse classique. Les experts se tournent alors vers une méthode différente, chercher dans les cheveux et la peau des bébés la trace des médicaments que prenait leur mère. Dominique est épileptique, elle suit un traitement dont la composition a changé au fil des années. Les résultats montrent que sept des huit bébés seraient nés avant mai 2000, donc plus de dix ans avant la découverte.
Sur cette base, la défense plaide la prescription. Sept meurtres, selon elle, seraient prescrits, et Dominique ne pourrait être jugée que pour le dernier. Sauf que le parquet refuse cette lecture. Pour l'accusation, Dominique a volontairement dissimulé ses grossesses, et tant que personne ne pouvait savoir, le délai ne pouvait pas courir. L'affaire monte jusqu'au sommet. Et le 7 novembre 2014, l'Assemblée plénière de la Cour de cassation rend une décision inédite. Pour la première fois dans une affaire d'homicide, elle juge que la prescription a été suspendue par un obstacle insurmontable, l'obésité de Dominique ayant rendu ses grossesses indécelables par son entourage comme par les médecins. Autrement dit, le compteur n'a commencé à tourner qu'au moment de la découverte des corps. Dominique sera jugée pour ses huit bébés.
Cette décision divise le monde judiciaire. Pour son avocat, Frank Berton, c'est une victoire de la morale sur le droit, une poignée de juges qui contournent la règle sous le coup de l'émotion. Pour le procureur de Douai, Éric Vaillant, quand on tue huit bébés, on doit en répondre, et le contraire aurait été incompréhensible pour les Français. Chacun campe sur sa position, mais le procès aura bien lieu.
Il s'ouvre le 25 juin 2015 devant la cour d'assises du Nord, à Douai, sous la présidence de la juge Anne Segond. Dominique est défendue par Frank Berton et Marie-Hélène Carlier. Elle comparaît libre, elle n'a pas à prendre place dans le box, et elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat de huit mineurs de moins de quinze ans. Enveloppée dans un grand gilet gris, elle se laisse photographier, consciente d'être la curiosité du jour. Quand elle croise le regard de son mari et de ses deux filles, assis côté partie civile, elle se met à pleurer.
Le premier jour revient sur le tout premier bébé. On lui demande pourquoi avoir caché les corps plutôt que de les détruire, alors que la maison était équipée d'une chaudière à charbon.
« Je n'aurais pas pu, ça aurait pu leur faire mal. »
Elle raconte qu'en hiver, elle descendait dans le garage poser une couverture sur ses bébés morts, pour qu'ils n'aient pas froid. Qu'elle les gardait ensemble, près d'elle, pour qu'ils ne soient pas seuls. Dans la bouche d'une femme jugée pour huit assassinats, cet attachement dit quelque chose d'un lien qu'elle n'a jamais voulu nommer.
Le deuxième jour, c'est son mari, Pierre-Marie Cottrez, qui est appelé à la barre. Il arrive calme, presque détaché, et pose à peine une main sur l'épaule de sa femme. Il répète ce qu'il n'a cessé de dire, il n'a jamais rien vu, jamais rien senti, parce que ses propres pieds dégageaient à eux seuls une odeur pestilentielle. Il l'explique le plus sérieusement du monde. Quand il rentrait, dit-il, il enlevait ses chaussettes, et ses pieds sentaient très fort. C'est l'avocat de Dominique qui désamorce la scène, en glissant qu'il hésite à lui demander de se déchausser à la barre. Toute la salle éclate de rire, dans un procès où plus personne ne pensait pouvoir rire.
Derrière l'anecdote, pourtant, Pierre-Marie reste un mystère. Pendant plus de dix ans, il a partagé le lit, le toit et la vie de Dominique sans jamais remarquer une seule de ses grossesses, ni les sacs à deux mètres du lit, ni l'odeur. Un détail intrigue les enquêteurs. Cet homme se réveillait immédiatement quand le chien quittait le lit, mais n'aurait rien perçu de huit accouchements. Le procureur a d'ailleurs, tout au long de l'instruction, réclamé sa mise en examen, en vain, faute d'éléments. Pierre-Marie a gardé son statut de témoin assisté et n'a jamais été inquiété. Et quand la police découvre que deux des corps, d'abord cachés dans le grenier, ont ensuite été déplacés dans le jardin, une question surgit. Si ce n'est pas Dominique qui les a déplacés, qui l'a fait ? Interrogée, elle éclate en sanglots.
« Il a voulu me protéger. »
De qui parle-t-elle ? De son mari ? De son père ? Les enquêteurs n'auront jamais de réponse claire.
Et puis vient le troisième jour, et le coup de théâtre. Depuis le début, tout le récit repose sur l'inceste. Dominique a répété qu'elle avait été violée par son père, enfant puis adolescente, et qu'elle avait tué ses bébés par peur qu'ils soient de lui. Ce jour-là, quand son propre avocat l'interroge, tout s'effondre.
« Madame, vous jurez sur la tête de vos filles que votre père vous a violée ? — Non, je jure pas. — Il vous a violée, ou il ne vous a pas violée ? — Non. »
Un murmure parcourt la salle. Dominique se rétracte. Il n'y aurait jamais eu de relation avec son père, ni enfant, ni adulte. Toute l'explication qu'elle avait donnée à ses gestes vient de se dissoudre en trois répliques. La présidente elle-même la met en garde, lui faisant remarquer qu'elle dit une chose et son contraire en trente secondes. Et Dominique finit par prononcer la phrase qui résume peut-être toute l'affaire.
« Je ne sais pas moi-même où est la vérité. »
Face à cette femme dont plus personne ne sait démêler le vrai du faux, ce sont les experts qui apportent un peu de mesure. Ils sont plusieurs à se succéder à la barre, et ils ne cherchent pas la vérité, ils offrent des pistes. Tous jugent ce passé incestueux crédible, même après la rétractation, mais ils restent partagés sur le lien entre ce passé et les meurtres. L'un d'eux évoque une altération du discernement. Et d'un coup, au milieu de l'irrationnel, une évidence revient. Dominique Cottrez est avant tout une femme, humaine, abîmée.
Ses deux filles sont là chaque jour, l'une brune, l'autre blonde, sur le banc des parties civiles. Il faut que la présidente les pousse à parler, à l'image de toute cette famille silencieuse. Elles disent qu'elles n'ont jamais vu la détresse de leur mère, qu'elles n'osaient pas la questionner. Et malgré tout, elles disent la même chose. C'est leur maman, la grand-mère de leurs enfants, et ça le restera.
Il y a enfin ce que le procès révèle sans le vouloir, la façon dont on regarde Dominique. Son obésité n'est pas un détail, puisque c'est elle qui a rendu les grossesses invisibles. Mais la presse en fait autre chose. Un grand quotidien écrit qu'un esprit fin se cache dans un corps obèse. Un autre parle d'une montagne de chair, puis se demande, noir sur blanc, si c'est encore une femme que l'on regarde ou un simple magma de chair. C'est précisément sur ces humiliations répétées, toute une vie durant, que la défense construit sa plaidoirie.
Le 1er juillet, le procureur requiert dix-huit ans de prison. Le lendemain, 2 juillet 2015, le verdict tombe. Dominique Cottrez est condamnée à neuf ans de réclusion criminelle pour l'assassinat de ses huit bébés. Trois ans plus tard, le 29 juin 2018, la cour d'appel de Douai ordonne sa libération conditionnelle, et elle sort de prison le 3 juillet 2018. Sa condamnation restera dans l'histoire du droit, parce que c'est la première fois qu'un crime a priori prescrit a pu être jugé, au motif que le secret entretenu par l'accusée avait rendu les poursuites impossibles. Si personne ne savait, personne ne pouvait porter plainte.
Une semaine avant l'ouverture du procès, le procureur avait pris une décision rare. Jusque-là, les huit bébés n'existaient dans le dossier que sous forme de scellés numérotés. Il a choisi de donner à chacun un prénom, pour rappeler que ces scellés numérotés étaient des êtres humains, pas des pièces à conviction. Huit enfants ont ainsi reçu un prénom, pour huit vies qui n'ont duré que quelques minutes.
Aujourd'hui, Dominique Cottrez est libre. Mais un dossier pareil ne se referme jamais tout à fait. A-t-elle agi seule, ou y avait-il, autour d'elle, des silences qui savaient ? Son mari n'a-t-il vraiment rien vu, ou choisi de ne rien voir ? Dites-moi en commentaire ce que vous en pensez.
Et si cette histoire nous apprend une chose, c'est celle-ci. On croit toujours qu'on aurait vu, qu'on aurait compris, qu'on aurait agi. La vérité, c'est que le pire se cache le mieux dans ce qu'on regarde tous les jours sans jamais vraiment le voir.

