AFFAIRE CANNIBALE DE SKARA

INFANTICIDEFÉMINICIDEMASCULINICIDE

5/30/202610 min temps de lecture

Skara, Suède, 12 novembre 2010. Helle Christensen disparaît. Deux jours plus tard, son compagnon appelle la police pour se dénoncer. À leur arrivée, les agents découvrent son corps décapité, sa tête dans l'évier de la cuisine, et des morceaux de chair dans une poêle. L'affaire cannibale de Skara venait de commencer. Quinze ans plus tard, la fille d'Isakin Jonsson a décidé de parler.

Helle Christensen : Qui était-elle ?

Helle Christensen naît en 1970 à Borås, une ville industrielle du sud-ouest de la Suède. Elle grandit dans un foyer modeste, troisième d'une fratrie, avec un père ouvrier textile et une mère employée de cantine. Dès l'enfance, elle se distingue par une grande sensibilité émotionnelle : elle peut passer du rire aux larmes en quelques secondes, incapable de contenir ce qu'elle ressent. À l'école, la moindre remontrance la fait fondre en larmes.

À l'adolescence, les choses se compliquent progressivement. Elle s'isole, décroche à l'école, entre en conflit avec ses parents, commence à fuguer. À 16 ans, les autorités interviennent et la placent dans un internat spécialisé pour jeunes en difficulté. Là-bas, encadrée, suivie par un psychologue, elle se stabilise en moins de six mois. Elle se découvre une passion pour le dessin et les travaux manuels, des activités qui lui permettent de poser ce qu'elle a dans la tête quelque part de concret.

À 18 ans, elle quitte l'internat et enchaîne les petits emplois : serveuse dans un café, aide à domicile auprès de personnes âgées et handicapées, vendeuse dans une boutique de vêtements. Mais les crises d'angoisse s'intensifient, les absences s'accumulent, les relations de travail se compliquent. Au fil des années, elle enchaîne les relations sentimentales et devient mère de cinq enfants, nés de cinq pères différents. Faute de stabilité financière et émotionnelle, chaque enfant est confié à son père respectif. Elle lutte quotidiennement contre des troubles dépressifs et des épisodes d'anxiété sévère, avec plusieurs hospitalisations psychiatriques à la clé.

C'est à la clinique de Borås, en 2009, qu'elle rencontre Isakin Jonsson. Tous deux patients, ils se lient d'amitié rapidement, puis entament une relation amoureuse. Ils décident de s'installer ensemble à Skara à l'automne 2010, dans un appartement loué au nom de la mère d'Helle. Elle croit à un nouveau départ. Elle dit à ses proches qu'elle va mieux, qu'elle a envie d'avancer. Isakin et elle parlent d'ouvrir un salon de tatouage et de piercing.

Isakin Jonsson — Un parcours chaotique

Isakin Jonsson naît le 14 octobre 1978 à Köping, sous le nom de Jimmy Daniel Isaksson. Tout ce qu'on sait de son enfance tient en peu de lignes : dès l'adolescence, il fait plusieurs passages en psychiatrie. À l'âge adulte, il suit une formation artistique, passionné de dessin et de tatouage, mais ne tient pas aux cours. Il déménage de ville en ville, Västerås, Örebro, Skövde, enchaîne les hébergements précaires, les petits boulots qui ne durent pas, les séjours en hôpital psychiatrique. Il prend ses traitements, les arrête, recommence. Parfois, il disparaît de tout radar pendant plusieurs semaines. À un moment, il décide de ne plus se faire appeler Jimmy. Il adopte le prénom Isakin et le nom Jonsson, comme un nouveau départ.

Il a par ailleurs été condamné à plusieurs reprises pour des infractions liées à la drogue et au vol dans différentes régions de Suède. Puis il rencontre la mère de sa fille Jamie-Lee Arrow, qui naît en 2001. Dès qu'il devient père, il est décrit comme attentionné, responsable. Mais sous cette surface plus ordonnée, il reste profondément instable. Sa consommation de drogue s'aggrave, ses accès de colère et de violence augmentent avec elle. En 2009, il est à nouveau interné pour troubles mentaux, notamment de la psychose et des hallucinations. C'est dans cette clinique qu'il rencontre Helle.

Le 12 novembre 2010 — Le dernier repas

Ce vendredi-là, le couple se lève tard. Ils n'ont pas de rendez-vous, aucun des deux ne travaille. Vers midi, ils sortent faire quelques courses au supermarché : quatre bouteilles de bière, une bouteille de Jägermeister et quelques en-cas pour le dîner. En fin d'après-midi, Jamie-Lee, la fille d'Isakin, rend visite à son père comme elle en a l'habitude. Elle adore Helle, qu'elle considère comme une deuxième maman. Ce jour-là pourtant, Helle n'est pas dans son assiette. Elle parle peu, fuit le regard de la petite. Au moment du déjeuner, elle lui tend son assiette et dit : "Profite. C'est le dernier repas que je te prépare. Parce qu'il va me tuer." Jamie-Lee a 9 ans. Elle ne comprend pas vraiment ce qu'elle entend. Pour elle, c'est une expression de grande, peut-être une mauvaise blague. En fin d'après-midi, elle rentre chez sa mère. Ce sera la dernière fois qu'elle verra Helle.

Après le départ de Jamie-Lee, le couple continue de boire. Vers 18h, Helle part s'allonger dans leur chambre pour lire. Isakin reste seul dans le salon avec la bouteille. Vers 19h, il la rejoint. Elle est allongée sur le dos, plongée dans son livre. Il s'allonge à côté d'elle, sort un grand couteau de cuisine. Il se place à califourchon au-dessus d'elle et lui tranche la gorge d'un coup net. Elle meurt sur le coup, dans une mare de sang.

Il restera dans l'appartement avec le corps pendant près de quarante-huit heures. Il boit, consomme du Tramadol en grandes quantités, et découpe une partie du corps. Des morceaux de chair sont prélevés sur un bras et une jambe, emportés en cuisine, cuits à la poêle dans de l'huile d'olive avec du sel et des feuilles de cannabis qu'il cultivait lui-même chez lui. Il mange. La tête d'Helle est découpée et posée dans l'évier. Le dimanche 14 novembre 2010, deux jours après le meurtre, il appelle calmement le commissariat de Skövde pour se dénoncer.

« Ce que j'ai fait… je ne comprends pas. Je suis calme. Quand vous viendrez, vous n'aurez pas besoin de me sauter dessus. »

À leur arrivée, les agents découvrent la scène. Le corps décapité d'Helle dans la chambre, sa tête dans l'évier de la cuisine, des morceaux de chair dans une poêle. Isakin est arrêté sans résistance.

Le procès — Mars 2011

Le procès s'ouvre le 11 mars 2011. Isakin a plaidé coupable dès ses aveux. Il comparaît menotté, derrière une cloison vitrée. Son avocat, Lennart Svensson, défend que le crime a eu lieu uniquement parce que son client souffre d'une maladie mentale grave, et qu'il n'y avait aucun mobile conscient. Il soutient également que l'alcool et les drogues retrouvés dans son sang auraient été consommés après le meurtre. Les analyses à l'arrestation montrent pourtant un taux d'alcoolémie de 1,35 g par litre de sang et 4,1 microgrammes de Tramadol.

Le tribunal ordonne une évaluation psychiatrique complète. L'expertise conclut à de graves troubles mentaux. En Suède, les détails de telles expertises ne sont pas rendus publics. Isakin est déclaré pénalement irresponsable et condamné à des soins psychiatriques obligatoires à l'hôpital Karsudden de Katrineholm. Il est également condamné à verser environ 6 850 euros de dommages et intérêts aux parents d'Helle, et la même somme à chacun de ses cinq enfants. Il est sans ressources.

L'hôpital psychiatrique

Les vidéos, le blog et la femme vampire

À l'hôpital Karsudden, Isakin dispose d'un accès à Internet et à un téléphone portable. Il s'en sert pour publier des vidéos dans lesquelles il répond aux questions de ses fans, parle de ses tatouages, de ses goûts, de la nourriture. Dans l'une d'entre elles, quand on lui demande s'il ressent encore le besoin de tuer, il répond simplement : "Pas maintenant." Il y développe aussi une vision du monde où la planète est décrite comme "un immense système digestif, une usine à mort", et où l'être humain n'est qu'une succession de stades de la mort. Il se dit "antihumain", précisant qu'il déteste l'espèce humaine dans son ensemble, à quelques exceptions près.

En novembre 2011, il se lie d'amitié avec une autre patiente : Michelle Gustafsson, connue en Suède sous le nom de "la femme vampire". Elle avait été internée après avoir tranché la gorge d'un père de famille de 24 ans et bu son sang en 2010. Sur son blog, elle postait des photos d'elle déguisée en vampire, du sang coulant des lèvres, en train de lécher des couteaux ensanglantés. Le mois suivant leur rencontre, Isakin lui demande de sortir avec lui sur Messenger. Elle accepte. Le 9 décembre 2011, ils se fiancent.

En février 2012, ils lancent un blog commun depuis l'hôpital. Ils y décrivent leurs crimes comme relevant d'une identité artistique ou philosophique, se moquent de leurs victimes, publient des photographies morbides. La sœur de Daniel Stenman, la victime de Michelle, porte plainte. Isakin et Michelle perdent l'accès à ce blog spécifique. Pas à Internet.

Les permissions, la soignante et les poupées vaudou

En 2015, Isakin bénéficie de congés surveillés : une fois par semaine, quatre heures en ville, sous supervision. En 2016, il obtient une permission de trois jours complets pour aider un proche à déménager et assister à un mariage. Selon le médecin-chef de Karsudden, tout se passe bien. Isakin ne présente aucun signe de rechute. L'objectif affiché est de lui accorder des sorties progressivement plus longues, avec pour seule exigence un suivi en clinique non institutionnelle.

La même année, deux journaux suédois révèlent qu'il vend depuis l'hôpital des poupées vaudou fabriquées avec du papier toilette, des cure-dents, du fil à coudre, et ses propres fluides corporels, sang, cheveux et sperme. Il produit également des masques, des œuvres d'art et des peintures, toutes signées en anglais : "On m'appelle Skara Cannibal."

Au printemps 2017, il entame une relation avec une soignante de son service, censée évaluer sa dangerosité. La relation est découverte. L'employée démissionne et est placée sous ordonnance restrictive. Isakin, furieux du refus de sortie qui s'ensuit, recommence à consommer des substances illicites et interrompt son programme de désintoxication. La même année, il change officiellement de nom : il veut désormais s'appeler Drabbad, un mot suédois qui signifie "frappé" ou "atteint par le destin". La lettre qu'il envoie à l'Office national des brevets commence par "Hé, espèce d'idiot !" Il menace l'administration de ne pas lâcher l'affaire. Le changement de nom est accordé.

En 2016, une motion a été déposée au Parlement suédois pour restreindre l'accès à Internet des patients internés en hôpital psychiatrique. Depuis les rechutes de 2017, Isakin reste hospitalisé, avec un comportement toujours instable.

Jamie-Lee Arrow — La fille du cannibale de Skara

Jamie-Lee Arrow avait 9 ans quand Helle lui a dit, le dernier jour, que c'était le dernier repas qu'elle lui préparerait. Elle n'avait pas compris sur le moment. Aujourd'hui, elle a 24 ans, elle est mère de deux enfants, et elle a décidé de parler.

En octobre 2023, elle publie un livre intitulé La fille du cannibale de Skara. Le 27 avril 2025, elle apparaît dans un épisode de la série documentaire diffusé sur Investigation Discovery, intitulé "Mon père ce cannibale". Elle y évoque son enfance marquée par la violence de son père, son lien affectif avec Helle qu'elle considérait comme sa belle-mère, et les conséquences psychologiques de ce que son père a commis. Elle ne l'avait pas vu depuis cinq ans avant ce tournage.

Dans cette interview, elle met en garde contre la dangerosité de son père, qui bénéficie désormais de sorties sous surveillance. Elle dit qu'elle doit faire le deuil de lui comme s'il était mort, pour protéger sa propre vie et celle de ses enfants. Et pourtant, elle ajoute quelque chose qui dérange profondément :

« Même si j'avais peur de toi, j'ai toujours voulu être avec toi. »

Elle dit ne pas aimer ce qu'il a fait. Mais elle ne peut pas s'empêcher d'éprouver de l'amour pour cet homme qui a fait partie de sa vie. Et elle tient à dire avec force qu'une enfance difficile ne transforme pas systématiquement un enfant en criminel. Que le libre arbitre existe. Qu'on peut choisir d'apprendre, de grandir, et de changer le cours des choses.

Ce que cette affaire pose comme questions

L'affaire cannibale de Skara ne se referme pas avec une condamnation. Elle continue de poser des questions auxquelles le droit suédois, centré sur la réinsertion plutôt que sur la punition, apporte des réponses que beaucoup trouvent insuffisantes. Un homme qui a tué, découpé et mangé sa compagne bénéficie de sorties surveillées, d'un accès à Internet, d'un téléphone. Il vend des objets en ligne depuis l'hôpital. Il blogue sur son crime. Il tombe amoureux de soignantes. Et son médecin dit que tout va bien.

Ce n'est pas un jugement sur le système suédois dans son ensemble. Mais cette affaire en particulier oblige à regarder en face une tension réelle : entre le droit à la réhabilitation d'une personne atteinte de troubles mentaux graves, et la sécurité de ceux qui l'entourent. Isakin a lui-même dit, à la question "ressens-tu encore le besoin de tuer ?" : "Pas maintenant."

Jamie-Lee Arrow, elle, a choisi de ne pas se laisser définir par ce qu'a fait son père. Elle aurait pu tout enterrer, fuir son nom, son passé. Elle a choisi de parler, de comprendre, et d'avancer. Et dans cette affaire qui brouille la frontière entre victime et monstre, entre maladie et responsabilité, c'est peut-être la seule chose qui tienne vraiment debout.

Résumé des faits

  • Victime : Helle Christensen, 40 ans, mère de cinq enfants, tuée le 12 novembre 2010 à Skara, Suède.

  • Auteur : Isakin Jonsson (Jimmy Daniel Isaksson), né le 14 octobre 1978, compagnon de la victime.

  • Crime : meurtre, décapitation, nécrophilie, cannibalisme.

  • Dénonciation spontanée : 14 novembre 2010, par téléphone, depuis l'appartement où le corps se trouvait encore.

  • Procès : 11 mars 2011, tribunal de district de Västmanland.

  • Verdict : soins psychiatriques obligatoires à l'hôpital Karsudden de Katrineholm, pour une durée indéterminée. Condamné à des dommages et intérêts envers la famille d'Helle.

  • Situation actuelle : toujours hospitalisé, avec des comportements instables récurrents depuis 2017. A bénéficié de sorties surveillées entre 2015 et 2017.

  • Jamie-Lee Arrow : fille d'Isakin, aujourd'hui 24 ans, mère de deux enfants. Auteure de La fille du cannibale de Skara (2023). A témoigné publiquement en 2025 dans la série documentaire "Mon père ce cannibale" sur Investigation Discovery.

Sources principales

  • Tribunal de district de Västmanland — jugement du 11 mars 2011

  • Aftonbladet, Expressen — couverture de l'affaire et des sorties (2010-2017)

  • Jamie-Lee Arrow — La fille du cannibale de Skara, octobre 2023

  • Investigation Discovery — "Mon père ce cannibale", 27 avril 2025

Affaire Isakin Drabbad