Affaire du monstre de Pont-Rouge : 4 garçons enterrés


Le dimanche 26 mai 1963, à Québec, il fait beau, et Pierre Marquis, 13 ans, part se baigner à l'Anse-au-Foulon, une plage au bord du Saint-Laurent, alors que depuis la fin du mois d'avril, 3 autres garçons ont déjà disparu dans la région. Vers 14h30, il quitte ses cousins pour aller vérifier que ses vêtements sont toujours à l'endroit où il les a laissés, parce qu'il y a beaucoup de monde sur la plage ce jour-là. Vers 20h, son grand frère, Jacques, rentre à la maison, et Pierre n'est pas avec lui.
Guy Luckeniuk, le jeune musicien de Kénogami
À Kénogami, une ville ouvrière du Saguenay, Guy vit avec ses parents et sa grande sœur, Madeleine. C'est un jeune musicien, au point que pour suivre ses cours au Conservatoire de musique de Québec, il fait régulièrement le trajet jusqu'à la capitale avec d'autres jeunes de sa région.
Ce samedi-là, Guy doit rejoindre les autres garçons du groupe pour rentrer, alors quand vient l'heure du départ et qu'il n'est pas là, les responsables le cherchent. Ils ne le trouvent pas, et ils finissent par prévenir la police. À Kénogami, sa famille apprend que Guy a disparu, quelque part dans une ville qu'il connaît à peine.
Un après-midi sur les plaines d'Abraham
Pendant 2 semaines, la police cherche Guy, et elle ne trouve rien. Un garçon de 12 ans qui ne rentre pas, ça arrive, alors beaucoup pensent encore à une fugue, ou à une escapade de quelques jours. Sauf que le dimanche 5 mai 1963, en plein après-midi, 2 autres garçons disparaissent à leur tour.
Ils s'appellent Alain Carrier et Michel Morel, ils ont 10 et 8 ans, et ce jour-là, ils sont partis jouer sur les plaines d'Abraham, le grand parc de Québec où les enfants du quartier ont l'habitude de se retrouver. Le soir venu, aucun des 2 ne rentre chez lui, alors leurs familles alertent la police, et les recherches reprennent, mais encore une fois, on ne retrouve aucune trace d'eux.
Pierre Marquis, un dimanche à la plage
Avec 3 enfants disparus en 2 semaines, ça commence à faire beaucoup, et à Québec, les parents ont peur de laisser sortir leurs enfants. Pourtant, le dimanche 26 mai 1963, il fait beau, et Pierre Marquis, 13 ans, veut aller se baigner à l'Anse-au-Foulon, une plage au bord du fleuve Saint-Laurent, au pied de Québec.
Pierre vit à Québec avec sa mère, Gabrielle Plante-Marquis, et ses frères et sœurs. Son père, Lucien, est mort quand il avait 3 ans, et depuis, Gabrielle élève seule ses 7 enfants. Ce jour-là, sa sœur Monique doit l'accompagner à la plage, mais au dernier moment, elle change d'avis, et son grand frère, Jacques, part de son côté avec des copains, et Pierre y va sans eux. Sur la plage, il retrouve des cousins, et vers 14h30, il les quitte pour aller vérifier que ses vêtements sont toujours à l'endroit où il les a laissés, parce qu'il y a beaucoup de monde ce jour-là.
Pierre ne revient pas.
Des sonneries dans le vide
À l'heure du souper, Gabrielle ne s'inquiète pas encore vraiment. Elle se dit que Pierre est parti avec des copains, ou qu'il ramasse des bouteilles consignées pour gagner un peu d'argent, comme elle le faisait elle-même au Foulon quand elle était jeune. Mais vers 20h, Jacques rentre à la maison, et Pierre n'est pas avec lui. Le soir même, la police est prévenue, et des recherches commencent autour de la plage et des plaines d'Abraham.
Cette fois, 4 garçons ont disparu en un peu plus d'un mois. À part Alain et Michel, ils ne se connaissent pas, et ils ont disparu à des dates et dans des quartiers différents, alors ça ne ressemble plus du tout à des fugues. Dans les journaux, on parle d'enfants qui se volatilisent, et à Québec, les rumeurs vont bon train.
Pour les familles, l'attente devient insupportable. Chez les Marquis, Gabrielle entend sans cesse sonner le téléphone ou la porte d'entrée, et à chaque fois, il n'y a personne. Le 16 juin 1963, Le Petit Journal consacre un long article à ces disparitions, et il se termine sur une seule question, "Mais pourquoi ?". Pourtant, à ce moment-là, la police a déjà un homme en détention depuis 3 semaines.
Le garçon qui a dit non
Avant la disparition de Pierre, un homme aborde un autre garçon et lui propose de le suivre. Le garçon refuse, il réussit à s'éloigner, et surtout, il est capable de donner aux policiers une description de cet homme.
Le 27 mai 1963, au lendemain de la disparition de Pierre Marquis, la police arrête un habitant de Pont-Rouge, une petite ville au bord de la rivière Jacques-Cartier, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Québec. C'est un apprenti ébéniste de 43 ans, il s'appelle Léopold Dion, et on l'appelle aussi Léo-Paul.
Il est gardé au quartier général de la Sûreté provinciale, et en consultant son dossier, les policiers découvrent que cet homme n'en est pas à son premier crime, au point qu'au moment de son arrestation, il est en liberté conditionnelle.
Une jeune femme laissée pour morte
Dans ce dossier, la première peine remonte à ses 17 ans, avec 4 mois à la prison de Québec pour grossière indécence. Peu après, il est accusé d'avoir tenté de tuer une femme, et il est acquitté. En 1940, avec son demi-frère, Roland, il agresse une jeune femme de Pont-Rouge, Marie-Marthe Jobin. Les 2 frères la violent, ils la poignardent près de la voie ferrée, et ils la laissent pour morte. Sauf que Marie-Marthe survit, et elle témoigne contre eux. Léopold est condamné à la prison à vie et au fouet, son demi-frère, à 10 ans de prison, et Marie-Marthe, elle, garde toute sa vie de lourdes séquelles de cette agression.
En 1956, après 16 ans de détention, Léopold Dion obtient une libération conditionnelle, mais un mois plus tard, il est arrêté pour grossière indécence sur un garçon de 15 ans, et il retourne en prison. En septembre 1962, il est libéré de nouveau, ce qui veut dire que l'homme arrêté le 27 mai 1963 n'est sorti que depuis quelques mois.
Léopold Dion est né le 25 février 1920 à Saint-Sauveur, au Québec, et son enfance, on ne la connaît en grande partie que par ce qu'il en a écrit lui-même en prison, dans des carnets qu'il a confiés à son avocat. Il y raconte que jusqu'à ses 2 ans, sa mère l'habillait en fille et l'appelait Pauline, que son père, un militaire, le battait, et qu'il a été violé par des religieux à l'orphelinat, puis par des détenus et des gardiens en prison. Au quartier général de la Sûreté provinciale, pendant près d'un mois, cet homme ne dit rien aux enquêteurs.
Une corde près d'une dune de sable
Au bout d'un mois de silence, Léopold Dion finit par passer aux aveux, et le 5 juillet 1963, il conduit lui-même 2 policiers de la Sûreté provinciale, l'inspecteur Martin Healy et le sergent-détective André Sainte-Marie, jusqu'aux endroits où il a enterré les 4 garçons.
Dans un rang de Pont-Rouge, près d'une petite dune de sable, les policiers retrouvent le corps de Pierre Marquis, enterré dans le sol, et non loin de là, celui de Guy Luckeniuk. À une vingtaine de kilomètres de là, dans une fosse commune, ils retrouvent ensemble les corps d'Alain Carrier et de Michel Morel. Pour les familles, l'attente se termine ce jour-là, dans un champ, devant une fosse, une image que la France avait déjà connue près d'un siècle plus tôt, à Pantin, quand on avait découvert les enfants de la famille Kinck, dans l'affaire Troppmann.
Près de la fosse de Pierre, il y a aussi une corde d'environ 2 mètres. Pourtant, il n'y a aucune maison à plus d'un kilomètre à la ronde, ni aucun endroit où l'on pourrait se procurer ce genre de corde.
Un appareil photo sans pellicule
Dans ses aveux, Léopold Dion décrit la même ruse, à chaque fois. Il se présente comme un photographe professionnel, avec un vieil appareil photo autour du cou, mais dans cet appareil, il n'y a pas de pellicule. Il propose aux enfants de poser pour des photos, d'abord en ville, puis il leur explique que les photos seront plus belles à la campagne, et il les fait monter dans sa voiture.
C'est comme ça qu'il emmène Guy, le 20 avril, jusqu'aux bois près de Pont-Rouge. Le 5 mai, il conduit Alain et Michel jusqu'à un bâtiment délabré de Saint-Raymond-de-Portneuf, et le 26 mai, il propose à Pierre une séance de photos, avant de le conduire à l'endroit même où repose déjà Guy. Il agresse sexuellement les enfants, puis il les tue, en les étranglant ou en les étouffant, avant de les enterrer. Selon ses propres déclarations, il laisse à Guy le temps de prier avant de le tuer.
Un accusé qui sourit
Le procès s'ouvre fin novembre 1963, au palais de justice de Québec, devant le juge Gérard Lacroix. L'accusation est menée par Me Jean Bienvenue, et la défense, par un jeune avocat encore inconnu, Me Guy Bertrand. Léopold Dion a été renvoyé à son procès pour les 4 meurtres, mais il n'est jugé que pour un seul, celui de Pierre Marquis. Me Bienvenue demande donc au juge de laisser le jury entendre ce qui est arrivé aux 3 autres garçons, parce que les 4 ont disparu dans des conditions presque identiques et qu'ils ont été tués de la même façon, et pour lui, c'est la preuve que le crime était prémédité. Dans la salle, la famille de Pierre apprend qu'avant de mourir, il a supplié qu'on ne le tue pas, en parlant de sa mère.
À l'audience, Me Bertrand demande à plusieurs reprises à l'inspecteur Martin Healy si son client a tenté de mettre fin à ses jours pendant sa détention, et l'inspecteur répond que non. Ensuite, c'est l'accusation qui lui demande s'il a déjà rencontré des prisonniers plus comédiens que d'autres, et l'inspecteur répond que oui. Dans le box, Léopold Dion, resté impassible jusque-là, se met à sourire.
Un monstre à face humaine
Toute la question du procès, c'est de savoir si cet homme est fou. Pour la défense, il est malade, et le psychiatre Camille Laurin, appelé par Me Bertrand, le décrit comme un "monstre à face humaine", malade mental depuis au moins 10 ans. Pour le psychiatre Paul Larivière, au contraire, Léopold Dion est un criminel, qui sait très bien ce qu'il fait. Des années plus tard, les familles québécoises retrouveront cette même question, terrible, quand un père qui a tué ses 2 enfants sera jugé dans l'affaire Guy Turcotte.
Les experts estiment aussi que s'il n'avait pas été arrêté, Léopold Dion aurait continué à tuer, et son quotient intellectuel est évalué à 140. Devant le tribunal, il explique lui-même pourquoi il a tué Guy. Il ne voulait pas que l'enfant parle, parce qu'il ne voulait pas retourner au pénitencier.
15 minutes de délibéré
En décembre 1963, le jury ne délibère que 15 minutes, et Léopold Dion est reconnu coupable du meurtre qualifié de Pierre Marquis. Avant d'entendre sa peine, il prend la parole. Il parle de ses "maudites mains", qui ont pris la vie de 4 enfants, il dit que ce qu'il est devenu, il ne l'a pas fait lui-même, et qu'à 43 ans, il n'a jamais vécu sa vie.
Le juge Gérard Lacroix lui répond que 4 enfants sont morts, et que ces 4 enfants avaient droit à la vie. Ensuite, il prononce la seule peine que la loi prévoit à l'époque pour ce crime, et il fixe la date.
Le 10 avril 1964, Léopold Dion doit être pendu.
Un sursis venu d'Ottawa
Me Guy Bertrand, lui, se bat pour éviter la corde à son client, jusque devant le gouverneur général. Au Canada, en 1963, la peine de mort existe toujours dans la loi, et les tribunaux continuent de la prononcer, mais plus personne n'est exécuté depuis décembre 1962, parce que le gouvernement fédéral commue presque toutes ces peines. Celle de Léopold Dion est finalement commuée en prison à vie, et à Québec, cette décision d'Ottawa choque une partie de l'opinion, qui voulait voir pendre l'homme qui avait tué 4 enfants. La peine de mort, elle, n'est abolie au Canada qu'en 1976.
En prison, Léopold Dion écrit sans arrêt, et il noircit des milliers de pages, d'une écriture soignée. Il y parle de la NASA, du mouvement souverainiste, de son enfance et des 4 garçons qu'il a tués au printemps 1963. Le 17 novembre 1972, au pénitencier Archambault, à Sainte-Anne-des-Plaines, au nord de Montréal, il est tué par un codétenu, à 52 ans. Ses carnets, eux, restent entre les mains de Me Guy Bertrand, et pendant près de 50 ans, ils ne sont jamais rendus publics.
Une boîte remplie de souvenirs
Plus de 60 ans après, le Québec n'a pas oublié ces 4 garçons. En 1994, la télévision raconte leur histoire dans la série Les grands procès, et en 2020, une série documentaire fait entendre pour la première fois des extraits des carnets de Léopold Dion. La même année, à l'Institut Philippe-Pinel, des psychiatres en parlent encore, parce que les questions posées par ce procès, sur la peine de mort, sur la folie et sur la libération d'un homme qu'on savait dangereux, n'ont jamais vraiment trouvé de réponse.
En 2014, à la télévision de Radio-Canada, Monique Marquis parle pour la première fois de son frère, aux côtés de Madeleine Luckeniuk, la sœur de Guy. Pour Monique, on ne passe jamais par-dessus une peine comme celle-là, et si leur mère, Gabrielle, a fini par pardonner à l'homme qui avait tué son fils, elle, elle n'y arrive pas. Madeleine, elle, a gardé pendant toutes ces années une boîte remplie de souvenirs de son petit frère.
Guy avait 12 ans, Alain, 10 ans, Michel, 8 ans, et Pierre, 13 ans. Ils étaient partis un jour de printemps, pour un cours de musique, pour jouer sur les plaines ou pour se baigner dans le fleuve, et aucun d'eux n'est rentré à la maison.
L'affaire Léopold Dion en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
L'Action (Québec), « Au procès de Dion : la Couronne tente de présenter une preuve de faits similaires », 3 décembre 1963 : https://leo-ferre.eu/bio/annees60/1963/1963-12-03-LAction_Pages_3_19.pdf
Le Petit Journal, « La disparition d'enfants bouleverse Québec », 16 juin 1963 (BAnQ numérique) : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4251083
Radio-Canada, témoignage de Monique Marquis, sœur de Pierre Marquis, 7 mai 2014 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/665952/meurtre-leopaul-dion-pierre-marquis-soeur-temoignage
La Presse, « Révélations d'outre-tombe du monstre de Pont-Rouge », 3 novembre 2020 : https://www.lapresse.ca/arts/television/2020-11-03/revelations-d-outre-tombe-du-monstre-de-pont-rouge.php
Toronto Sun, « Monster of Pont-Rouge escaped rope, not justice », 24 juin 2023 : https://torontosun.com/news/national/crime-hunter-monster-of-pont-rouge-escaped-rope-not-justice
Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel et CICC, conférence « Retour en 1963 : l'affaire Dion », 18 mars 2020 : https://www.cicc-iccc.org/public/media/files/prod/banque_fichiers_events/681/18-mars-2020-mercredi.pdf
