AFFAIRE GUY TURCOTTE

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INFANTICIDEMEURTRES EN FAMILLE

5/30/202617 min temps de lecture

Photo : Courtoisie

Affaire Guy Turcotte

Piedmont, Québec, 20 février 2009. La mère de Guy Turcotte se rend au domicile de son fils. La voiture est là, mais personne ne répond. Elle appelle le 911. Quand les policiers entrent, ils découvrent Olivier, 5 ans, et Anne-Sophie, 3 ans, morts dans leur lit — poignardés à 27 et 19 reprises. Leur père est retrouvé inconscient sous son propre lit, ayant bu deux litres de lave-glace. Cette affaire a secoué le Canada entier pendant plus de dix ans.

La découverte

Ce matin-là, la mère de Guy Turcotte se rend au 240, chemin Beaulne à Piedmont, dans les Laurentides, à environ 45 kilomètres de Montréal. La voiture de son fils est garée dans l'allée, mais personne ne répond à la porte. Inquiète, elle appelle le 911. Quand les policiers forcent l'entrée, la maison est calme, apparemment en ordre. C'est à l'étage que l'horreur se révèle.

Olivier, 5 ans, est retrouvé dans son lit. Il a reçu 27 coups de couteau : 16 à l'abdomen, 4 dans le dos, 7 aux mains et aux poignets. Ces dernières blessures révèlent qu'il s'est défendu — il a essayé de parer les coups. Anne-Sophie, 3 ans, est retrouvée dans sa chambre. Elle a reçu 19 coups de couteau à l'abdomen et dans le dos. Un détail glace particulièrement les enquêteurs : la petite a encore dans ses mains des touffes de cheveux qu'elle s'est elle-même arrachées — signe qu'elle était éveillée pendant l'attaque, ou qu'elle s'est réveillée au cours de celle-ci, et qu'elle a vécu une partie de cette horreur dans un état de panique absolue.

Guy Turcotte, lui, est retrouvé sous son lit, pratiquement inconscient, couvert de vomi, le teint pâle et le pouls très faible. Il est emmené en urgence à l'hôpital Saint-Jérôme, où il travaille, et soigné par ses propres collègues.

Guy Turcotte — Portrait d'un homme discret

Guy Turcotte naît le 21 avril 1972 dans la campagne québécoise. Troisième d'une fratrie de neuf enfants, il grandit dans une ferme isolée avec ses parents Marguerite Fournier et Réal Turcotte. Dès l'enfance, il apprend la rigueur — les levées à l'aube, les corvées partagées entre frères et sœurs, le rythme du travail manuel. À l'école primaire, il se fait moquer parce qu'il porte des lunettes. Il se forge alors un tempérament discret, efface, qui ne cherche pas à prendre de la place. Mais c'est un garçon appliqué, consciencieux, qui cache une ambition croissante : aider les autres, prendre soin d'eux.

Après le lycée, il rejoint l'Université Laval à Québec pour un cursus de médecine. Il s'oriente rapidement vers la cardiologie — une spécialité exigeante, tournée vers la précision du geste et le rapport humain. Pour cet homme rigoureux, c'est une évidence.

Isabelle Gaston

En 1999, alors qu'il termine sa résidence en médecine interne, Guy rencontre Isabelle Gaston lors d'un 5 à 7 entre internes et résidents sur la Grande Allée à Québec. Isabelle est née en 1973. D'abord infirmière diplômée en 1994, elle poursuit vers un doctorat en médecine avant de se spécialiser en médecine de famille. Ce soir-là, Guy est dans son coin, fidèle à lui-même. Isabelle, extravertie et spontanée, remarque cet homme discret et va lui parler. Une conversation s'engage. Guy est séduit. Ils emménagent ensemble l'année suivante à Prévost.

En 2003, Guy décroche un poste de cardiologue à l'hôpital Saint-Jérôme. Le 27 avril, Isabelle accouche de leur premier enfant, Olivier. Ils se marient le 23 août. Isabelle termine sa spécialisation et intègre à son tour l'hôpital de Saint-Jérôme en 2004 — cette fois comme urgentiste, aux côtés de son mari. Une vie à deux, au travail comme à la maison. Le 8 décembre 2005, Anne-Sophie vient au monde. Le foyer semble complet.

La fissure

En 2007, le couple bat de l'aile. Ils travaillent en horaires décalés, se voient peu, et leurs rares moments ensemble se transforment en disputes. Ils évoquent l'idée d'une séparation. Mais Guy refuse d'abandonner. Isabelle lit des livres sur la communication dans le couple. Ils consultent Luc Tanguay, un coach de vie spécialisé en communication. La thérapie semble porter ses fruits. Tout paraît stabilisé.

Au fil des mois, les deux couples — Guy et Isabelle d'un côté, Martin Huot et Patricia Giroux de l'autre — deviennent amis. Martin est coach sportif dans la salle que tient le père de Patricia. Isabelle a commencé à fréquenter la salle en 2007, Guy quelques mois plus tard. Ils se retrouvent environ une fois par semaine, pour dîner ou pour des activités communes.

En juillet 2008, lors d'un voyage à Whistler avec les enfants et les parents de Guy, le couple se dispute de nouveau tout au long du séjour. Isabelle pense que son mari pourrait être attiré par les hommes — elle le pense parce qu'elle sait qu'il consulte parfois des vidéos pour adultes à caractère masculin. En octobre 2008, Martin et Patricia devaient se rendre à Québec avec leurs amis. Patricia a un empêchement au dernier moment, et Guy ne peut pas se libérer. Isabelle et Martin partent seuls. C'est là, selon les versions retenues, que leur liaison commence.

À Noël, Guy est de garde à l'hôpital. Isabelle passe la semaine à Cuba avec les enfants et sa mère. Guy est profondément malheureux de ne pas être avec ses enfants pour les fêtes. Le 31 décembre, lors du réveillon du Nouvel An, Patricia remarque qu'Isabelle et Martin échangent un baiser sur la bouche — rapide, mais suffisant pour faire naître un doute. Elle recoupe avec ce qu'elle a observé ces dernières semaines : Martin est plus distant, il passe beaucoup de temps avec Isabelle. Elle consulte ses courriels et y trouve des échanges explicites — des messages d'amour, des rendez-vous organisés pendant les absences de Patricia et de Guy. La liaison dure depuis plus de deux mois.

La trahison révélée

Le 14 janvier, Patricia se rend à l'hôpital pour prévenir Guy. Ils ont tous deux été trahis. Guy apprend la nouvelle mais ne dit rien. Il préfère garder ça pour lui — ils partent dans deux jours au Mexique avec les enfants, il ne veut pas tout gâcher. Sur la route de l'aéroport direction Cancún, Isabelle et les enfants sont surexcités. Ils mettent Les hirondelles des Cowboys Fringants à fond dans la voiture. Isabelle a des gestes tendres avec son mari. Lui reste silencieux et pleure en silence. Elle ne voit pas à quel point il est dévasté.

Dès le lendemain de leur arrivée au Mexique, Isabelle reçoit un message de Patricia sur Facebook — direct, sans ménagement. Furieuse, Isabelle le montre à Guy et lui reproche de ne rien avoir dit. L'ambiance devient glaciale. L'idée de la séparation est évoquée clairement. Mais les enfants sont avec eux. Le couple fait bonne figure.

Dès le retour, le 24 janvier 2009, Guy cherche un logement. Il trouve rapidement une maison meublée à Prévost et signe un bail de trois mois. Le lendemain, il déménage avec quelques effets personnels. Il aménage les chambres pour ses enfants — le thème Dora l'exploratrice pour Anne-Sophie, les super-héros pour Olivier — pour que ses enfants se sentent bien chez leur papa quand ils viendraient le voir.

Mais la situation se détériore. Guy apprend par un voisin que Martin a quasiment emménagé chez Isabelle depuis son départ. Le mardi suivant, en passant récupérer un chandail à son ancienne maison, il tombe sur Martin dans la cuisine, un café à la main. Guy explose, l'insulte, lui dit qu'il l'a trahi, qu'il a volé sa femme. Et lui donne un coup de poing. Martin ne réplique pas.

Guy envoie plusieurs courriels à Isabelle dans les jours qui suivent. Dans l'un d'eux :

« J'espère que Martin saura combler les désirs de madame et qu'il saura l'endurer. Je souhaite seulement que les deux se rappellerons à chaque jour de leurs vies ce que leurs actions auront fait à mes deux innocents enfants… Je suis déjà suffisamment détruit. »

Puis le lendemain :

« Je suis moins en colère, je suis surtout blessé et démoli. J'aurais aimé que ça fonctionne et je trouvais en toi quand même plein de choses que j'aimais... S'ils sont si géniaux (les enfants), c'est beaucoup à cause de toi. »

Le 6 février, il part à Mont-Tremblant pour un congrès médical de trois jours. Dès la première soirée, il s'isole dans sa chambre d'hôtel. Il boit. Il fouille la boîte courriel de sa femme et relit leurs échanges avec Martin en boucle. Le dimanche 8 février, à son retour, il s'assoit dans la neige devant sa maison, incapable d'en franchir la porte. Il appelle Olivier. Son fils lui apprend qu'Isabelle et Martin ont emmené les enfants au Carnaval de Québec — tous ensemble. Guy dira plus tard qu'un coup de masse en plein front aurait fait moins mal.

Le vendredi 13 février, il signe une contre-proposition d'achat pour une maison à Prévost. Il veut tourner la page et commencer sa nouvelle vie. Mais Patricia Giroux revient lui apporter de nouveaux échanges de courriels entre Martin et Isabelle. Guy n'a pas envie de nourrir cette haine. Il les met dans la corbeille sans les lire — du moins, c'est ce qu'il dira.

Son coach de vie Luc Tanguay, au vu de son état — Guy lui parle de ses idées noires, de l'envie d'en finir — lui conseille de consulter un psychiatre. Le lendemain, il passe à la pharmacie acheter le traitement pour l'asthme d'Olivier et une crème pour l'eczéma d'Anne-Sophie. Les enfants doivent passer le week-end chez lui.

La nuit du 19 au 20 février 2009

Le matin du 19 février, Guy se lève vers 5h et part s'entraîner à la salle de sport. En repassant devant son ancienne maison, il voit la voiture de Martin garée devant — mais pas celle d'Isabelle. Il entre sans sonner. Isabelle est là. Une dispute éclate. Guy reprend ses esprits, tourne les talons et repart. Dans la matinée, il est de garde à l'hôpital. À 10h13, il envoie un courriel à Isabelle :

(CITATION)

« Je ne comprends pas pourquoi tu t'entêtes à vouloir qu'on se parle au-delà du strict minimum fonctionnel nécessaire. J'essaie de me protéger en ayant le moins de contact possible avec toi, ce qui devrait aussi être bénéfique pour toi… Est-il nécessaire de continuer de se faire du mal de la sorte ? »

Puis à 13h24 :

« SVP, pourrais-tu me laisser vivre mon deuil en paix et cesser de me harceler. Tu as si habilement et sournoisement réussi à te débarrasser de ton mari. Tu n'en as pas assez et tu veux maintenant te débarrasser du père de tes enfants ? En tous cas, tu es bien parti. Quoique ça devrait faire bien ton affaire si je n'étais plus dans tes jambes, tu as déjà trouvé le père qui prendra ma place. »

Dans l'après-midi, Guy va chercher Anne-Sophie à la garderie et Olivier à l'école. Isabelle lui apprend qu'elle a fait changer les serrures de la maison suite à son intrusion de la veille. Guy explose au téléphone : « Tu n'avais pas le droit, c'est ma maison. Tu veux la guerre, tu vas l'avoir. » Isabelle est déjà en route pour le Massif de Charlevoix avec ses amies. Elle pense brièvement à faire demi-tour pour lui apporter les raquettes des enfants, mais Guy refuse de la voir.

Entre 16h00 et 16h21, Guy est au club vidéo de Prévost avec les enfants. Ils choisissent des cassettes de Caillou et de Winnie. Guy prend pour lui le coffret Les Cités d'Or et achète des chips pour les petits. De retour chez lui, il leur prépare des spaghettis. Assis sur le canapé avec ses enfants devant Caillou, il ne peut pas s'empêcher de pleurer. Olivier pose la main sur son bras et lui dit : « Je t'aime, moi, papa. » Anne-Sophie ajoute : « Moi aussi je t'aime, papa. »

Après avoir couché les enfants, Guy allume son ordinateur. Il relit les courriels d'Isabelle et Martin — et cette fois, plus moyen de nier l'évidence. Ils s'aiment vraiment. Et lui n'a jamais eu droit à autant d'amour. Il ouvre une page internet et cherche des informations sur des moyens de s'endormir sans douleur. Ses recherches se concentrent sur l'éthylène glycol — un liquide antigel utilisé notamment dans le lave-glace. Il se repenche ensuite sur les échanges échangés entre Martin et Isabelle pendant et après les vacances au Mexique. Et il boit. Il boit du lave-glace comme on boirait un verre de whisky.

À 20h15, sa mère l'appelle. Il décroche, puis raccroche aussitôt. Marguerite pense qu'elle appelle au mauvais moment et laisse tomber. À 20h27, Guy laisse un message sur le répondeur de son agent immobilier pour annuler une inspection prévue le lendemain. Il appelle la gardienne pour lui dire qu'elle n'a plus besoin de venir. Puis rappelle sa mère. Marguerite entend quelque chose dans sa voix. Elle s'inquiète. Mais quand son mari rentre vers 23h30, il lui dit qu'il est tard, que leur fils a probablement bu, que tout ira mieux demain matin. Ils iront le voir au réveil.

Guy, lui, continue de ruminer. Il ne veut pas laisser ses enfants à leur mère et à ce qui deviendra leur nouveau père. Et il ne s'imagine pas qu'ils puissent vivre avec le traumatisme de sa mort — ni qu'ils le découvrent eux-mêmes en se réveillant. Alors il décide de les emmener avec lui. Il monte dans la chambre d'Olivier avec un couteau. Il se tient au-dessus de son fils endormi et donne un premier coup. Olivier crie. Guy panique. Et s'acharne — jusqu'à 27 fois. Puis il se rend dans la chambre d'Anne-Sophie. Il ouvre la porte. Et emporté par ce qu'il a commencé, il se jette sur elle. Quand il a terminé, il rejoint sa chambre, se glisse sous son lit et attend que la mort vienne le chercher. Ce n'est pas elle qui arrive, mais les policiers.

À l'hôpital

À l'hôpital, Guy refuse de dire ce qu'il a ingéré. Il prétend d'abord avoir pris du Tylenol. Puis il supplie les médecins de le laisser s'endormir, signe des refus de soins, demande les résultats de ses analyses pour savoir combien de temps il lui reste. Il pleure, parle d'Isabelle sans cesse — il l'aime, puis l'insulte, dans un état de confusion extrême. Et il craque :

« J'ai tué mes enfants… J'aurais jamais dû faire ça… Laissez-moi m'endormir, je suis un criminel. »

À 14h30, il consent enfin à révéler ce qu'il a vraiment pris, à condition qu'on lui communique le pH de son sang — pour savoir si c'est irréversible. Il a bu deux litres de lave-glace, vers 20h la veille. Le méthanol, une fois absorbé, se transforme dans le foie en formaldéhyde puis en acide formique — deux substances extrêmement dangereuses pour le système nerveux, les yeux et les reins. Vers 15h, un traitement à base d'alcool est administré pour contrecarrer les effets. Guy devient confus, agité, presque ivre. En soirée, il est transféré à l'hôpital du Sacré-Cœur de Montréal — à Saint-Jérôme, tout le monde le connaît et il y a conflit d'intérêts.

Pendant ce temps, Isabelle Gaston se trouve à Charlevoix avec ses amies. En rentrant d'une journée de ski, elle réalise qu'elle a manqué une série d'appels de sa famille. En les rappelant, elle apprend la nouvelle.

Le premier procès — 2011

Dans les jours qui suivent, Guy est transféré au pavillon Albert-Prévost puis à l'Institut Philippe-Pinel pour une expertise psychiatrique. Son comportement étonne : il dresse une liste d'objets à récupérer chez lui — dont des billets de spectacle et un chèque-cadeau pour un spa offert à Isabelle — et contacte sa gestionnaire de finances pour retirer le nom de son ex-conjointe de son testament et de sa police d'assurance-vie. En novembre 2009, il est envoyé à la prison provinciale de Rivière-des-Prairies, où il fait une tentative d'endormissement en avalant des dizaines de calmants.

Le procès s'ouvre le 18 avril 2011. L'expertise psychiatrique de la défense révèle que Guy souffrait d'un trouble de l'adaptation combiné à une crise d'endormissement, un état susceptible de produire des distorsions cognitives — aggravé par l'ingestion de méthanol dont les effets psychotropes, similaires à ceux de l'alcool, auraient pu altérer son discernement. Le Dr Louis Morissette, psychiatre expert de la défense, invoque même la notion d'altruisme homicidaire : Guy aurait tué ses enfants pour les "épargner" du traumatisme de sa propre mort.

Du côté de l'accusation, le Dr Pierre Bleau conteste fermement. Le trouble de l'adaptation, dit-il, est le "rhume de la psychiatrie" — un diagnostic mineur qui n'altère pas la capacité à distinguer le bien du mal. Guy a agi de manière structurée et méthodique : il a passé près d'une heure à chercher des informations en ligne sur des moyens de s'endormir, a appelé sa gardienne pour annuler sa venue, a laissé un message à son agent immobilier. Il a montré une forme de contrôle émotionnel après les faits — en appelant sa collègue Nathalie pour gérer les dossiers en cours, en organisant le financement de ses avocats. Pour l'accusation, Guy savait ce qu'il faisait. Il n'était ni fou, ni délirant — il était en colère, et blessé dans son orgueil.

En juillet 2011, le jury rend son verdict : Guy Turcotte a commis les actes, mais n'était pas en possession de toutes ses facultés mentales au moment des faits. Il est déclaré non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux, et transféré à l'Institut Philippe-Pinel pour une durée indéterminée. Ce verdict provoque une onde de choc dans tout le Canada.

La libération

Le 4 juin 2012, Guy est présenté pour la première fois devant la Commission d'examen des troubles mentaux du Québec. Les psychiatres confirment un trouble d'adaptation lié à une dépression sévère, mais aucun trouble psychotique. Il obtient des permissions de sortie d'abord encadrées, puis sans supervision. En décembre 2012, à l'unanimité, les trois membres de la Commission estiment que le risque est désormais "acceptable". Guy Turcotte est libéré sous conditions après moins de quatre ans en institution psychiatrique. La réaction de l'opinion publique est immédiate et violente.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales avait déjà demandé, en septembre 2012, la tenue d'un nouveau procès. L'argument : l'intoxication au méthanol étant essentiellement un geste volontaire d'endormissement, elle est incompatible avec le principe de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux. En novembre 2013, la Cour d'appel du Québec accède à cette demande. Selon l'article 16 du Code criminel, l'intoxication ne suffit pas à écarter la responsabilité pénale — il faut prouver l'existence d'un trouble mental distinct et incapacitant.

Guy tente un recours en justice en mars 2014, invoquant le principe du non bis in idem — on ne peut pas être poursuivi deux fois pour les mêmes faits. La Cour suprême du Canada rejette sa demande. Il y aura un nouveau procès. Guy retourne derrière les barreaux, puis est à nouveau remis en liberté sous caution en septembre 2014 — ce qui déclenche une nouvelle vague d'indignation. Le juge André Vincent justifie la décision : il n'existe aucune preuve qu'il risque de fuir ou qu'il représente un danger immédiat, et la Charte canadienne des droits et libertés garantit le droit à la liberté sous caution.

Le deuxième procès — 2015

Le nouveau procès s'ouvre le 14 septembre 2015, près de six ans après le drame. Dès l'ouverture, Isabelle Gaston prend la parole et lit une lettre devant la salle. Elle dit :

« En tuant Olivier et Anne-Sophie, Guy Turcotte a brisé mon cœur et une grande partie de ce que j'étais. Il a anéanti le précieux choix de vie que j'avais fait, soit celui d'être une maman. La femme qui existait en 2009 n'existe plus et n'existera plus jamais. Socialement, psychologiquement, financièrement et professionnellement. Olivier était le plus merveilleux des petits garçons et Anne-Sophie la plus extraordinaire des petites filles. »

« J'ai voulu avoir d'autres enfants. J'ai subi au moins 10 ponctions ovariennes. On vous rentre dans le ventre une énorme aiguille. Combien j'ai pleuré à l'idée que mes enfants avaient enduré bien pire supplice. Aujourd'hui, je dois réaliser que je ne serai peut-être jamais maman à nouveau. J'ai cessé d'espérer. »

« En terminant, je veux que tu saches, Guy Turcotte, que tu as atteint ton objectif. Tu m'as brisé à jamais le cœur. Par contre, malgré tous les préjudices que j'ai encaissés à cause de toi, je veux que tu saches que tu n'as pas tué ma résilience, tu n'as pas tué ma capacité à m'émerveiller et ma capacité d'aimer. Même brisé, mon cœur battra toujours très fort pour Olivier et Anne-Sophie. Grâce à eux, je suis une meilleure personne. »

La défense maintient sa ligne : Guy traversait une détresse psychologique extrême, il était dépressif, désespéré, et voulait "protéger" ses enfants en les emmenant avec lui. L'accusation rappelle le caractère méthodique des actes — les recherches en ligne, les appels passés pour annuler les rendez-vous du lendemain, le contrôle émotionnel après les faits — et soutient que Guy a agi par vengeance et humiliation, pas par maladie.

Après sept jours de délibérations, le verdict tombe le 6 décembre 2015 : Guy Turcotte est reconnu coupable de meurtre non prémédité pour les deux enfants. Le verdict s'appuie notamment sur la jurisprudence établie dans l'affaire Tommy Bouchard-Lebrun, où la Cour suprême avait clairement établi que l'intoxication ne suffit pas à excuser un acte grave et qu'il faut prouver un trouble mental distinct. Le 6 janvier 2016, Guy tente un appel, estimant que les instructions données au jury n'étaient pas claires. La Cour d'appel du Québec rejette sa demande.

Le 15 janvier 2016, Guy Turcotte est condamné à la prison à vie, avec une peine minimale de 17 ans avant toute possibilité de libération conditionnelle. Il est d'abord transféré au Centre régional de réception de l'Établissement Archambault, puis en juin 2016, envoyé à la prison à sécurité maximale de Port-Cartier, au nord du Québec. Quelques jours après son arrivée, il est agressé par d'autres détenus. En juillet 2018, il renonce à porter l'affaire devant la Cour suprême — il accepte sa peine telle quelle. Il ne pourra demander une libération conditionnelle qu'en 2033, au plus tôt, sans garantie qu'elle lui soit accordée.

Isabelle Gaston, après

Isabelle a dû quitter son poste aux urgences, un métier qu'elle aimait profondément et exerçait à plein temps depuis près de douze ans. Le manque de sommeil, les horaires instables, les flashs d'horreur liés aux derniers moments de ses enfants — elle n'y arrivait plus. Le stress post-traumatique fonctionne ainsi : n'importe quel détail peut tout raviver. Elle a vu ses enfants. Leurs blessures. Leurs corps abîmés, quelques jours après leur mort. Elle les a bercés une dernière fois. Depuis, ces images ne la quittent plus. Et chaque procès, chaque audience, chaque décision judiciaire l'a forcée à tout revivre.

Au fil des années, elle a décidé de transformer sa douleur en engagement. Elle s'est impliquée publiquement dans des causes liées à la justice, à la santé mentale, au deuil parental. Elle a pris la parole dans les médias, participé à des conférences, témoigné. Toujours dans l'idée que la mort de ses enfants ne devait pas être vaine — qu'il faut en tirer des leçons pour éviter que d'autres familles traversent le même cauchemar. Et elle se bat pour que la mémoire d'Olivier et d'Anne-Sophie ne disparaisse pas. Elle parle d'eux avec tendresse — leur douceur, leur curiosité, leur joie de vivre. Avant d'être deux victimes, ce sont des enfants. Des enfants qui méritaient de grandir.

➡️ En mai 2026, Guy Turcotte veut sortir de prison, 17 ans après avoir poignardé ses enfants à 46 reprises

Résumé des faits

  • Victimes : Olivier Turcotte, 5 ans (27 coups de couteau) et Anne-Sophie Turcotte, 3 ans (19 coups de couteau), tués dans la nuit du 19 au 20 février 2009 à Piedmont, Québec.

  • Auteur : Guy Turcotte, 36 ans, cardiologue à l'hôpital Saint-Jérôme, père des deux enfants.

  • Mobile retenu : état de détresse extrême lié à l'infidélité de sa femme Isabelle Gaston, aggravé par l'ingestion de deux litres de lave-glace contenant du méthanol.

  • Premier procès (juillet 2011) : déclaré non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux — transféré à l'Institut Philippe-Pinel.

  • Libération (décembre 2012) : après moins de quatre ans en institution psychiatrique — décision qui provoque une indignation nationale.

  • Nouveau procès ordonné (novembre 2013) : la Cour d'appel du Québec juge que l'intoxication volontaire ne peut justifier la non-responsabilité criminelle.

  • Deuxième procès (septembre à décembre 2015) : reconnu coupable de meurtre non prémédité pour les deux enfants.

  • Condamnation (15 janvier 2016) : prison à vie, liberté conditionnelle possible à partir de 2033 au plus tôt.

  • Depuis : Guy Turcotte purge sa peine à Port-Cartier. Il a renoncé en juillet 2018 à tout recours devant la Cour suprême.

Sources principales

  • Radio-Canada / CBC — couverture intégrale des deux procès et des décisions judiciaires (2009-2018)

  • Le Devoir, La Presse, Journal de Montréal — reportages sur l'affaire et les réactions de l'opinion publique

  • Cour d'appel du Québec — arrêt de novembre 2013 ordonnant un nouveau procès

  • Lettre d'Isabelle Gaston — lue devant la Cour lors du deuxième procès (septembre 2015)