Affaire Mersina Halvagis : poignardée sur une tombe

Le samedi 1er novembre 1997, jour de la Toussaint, Mersina Halvagis, 25 ans, achète un bouquet de fleurs bleues et blanches au salon de thé du cimetière de Fawkner, à Melbourne, en Australie, et elle marche jusqu'à la tombe de sa grand-mère, qui portait le même prénom qu'elle. Vers 15h50, dans le même cimetière, une autre femme sent qu'on la regarde, et elle aperçoit un homme aux cheveux teints en blond, avec des lunettes, qui marche lentement entre les tombes. Elle détourne les yeux un instant, et quand elle regarde de nouveau, il n'est plus là, alors qu'elle ne l'a pas entendu marcher sur le gravier. Ça ne lui plaît pas du tout, si bien qu'elle s'en va, en passant devant une Ford Telstar rouge, celle que Mersina vient de garer sur le parking.

Un corps sous un carton

Le samedi 4 octobre 1997, en début d'après-midi, un couple ramasse des canettes en aluminium le long de Cliffords Road, à Somerton, au nord de Melbourne. Ce jour-là, ils soulèvent un carton rempli de pièces d'ordinateur, et vers 13h45, en dessous, ils découvrent le corps d'une femme.

Elle n'a pas été tuée là. Elle a été tuée ailleurs, puis son corps a été déposé au bord de cette route, dans un endroit désert, et abandonné. Le légiste, le docteur Lynch, relève un coup au-dessus du sourcil droit, des entailles au bras droit, des lésions au cou et un coup de couteau au poignet gauche. Après sa mort, le corps a aussi été mutilé, puisqu'un de ses seins a été coupé. Elle est morte entre 21h la veille et 7h du matin, et le légiste voit 3 causes possibles, une intoxication aux drogues, une maladie cardiaque avancée ou une compression du cou.

La femme s'appelle Margaret Josephine Maher, elle a 40 ans, et c'est une fille, une sœur et une mère, que sa famille va pleurer pendant des années. Elle vit de la prostitution dans les rues du nord de Melbourne, la deuxième ville d'Australie, dans l'État de Victoria, et elle se déplace souvent le long de la Hume Highway, la grande route qui relie Broadmeadows, Somerton, Pascoe Vale et Fawkner, des banlieues de maisons basses et d'usines. La dernière fois qu'on la voit vivante, il est 0h20, le 4 octobre, et elle quitte le supermarché Safeway du centre commercial de Broadmeadows pour marcher en direction de Pascoe Vale Road. Des années plus tard, un juge la décrira comme une femme inoffensive, qui n'avait aucun moyen de se défendre.

Les enquêteurs n'ont ni témoin du meurtre ni suspect, et l'enquête n'avance pas. Près du corps, selon la presse, les policiers ont tout de même ramassé un gant de laine noir.

Mersina Halvagis et le bouquet de la Toussaint

4 semaines plus tard, le samedi 1er novembre 1997, au matin, le fiancé de Mersina Halvagis n'a aucune envie d'aller travailler au magasin Target d'Epping, et il voudrait se faire porter malade. Mersina ne veut pas en entendre parler, et elle l'oblige à y aller. Elle a grandi dans une famille grecque orthodoxe de Mentone, au sud-est de Melbourne, avec ses parents, George et Christina, et son frère, Nick. C'est une jeune femme menue, qui mesure 1,55 m et pèse moins de 50 kg, et ce garçon, elle l'a rencontré en 1992, au bal de l'université La Trobe. 5 ans plus tard, ils sont toujours ensemble, ils viennent de se fiancer, et ils ont acheté un terrain à Mill Park, au nord de la ville, pour y construire leur première maison.

Ce jour-là, Mersina comptait rentrer chez ses parents en train, mais son fiancé insiste pour lui laisser sa voiture, une Ford Telstar rouge. Sur le chemin, elle décide de passer au cimetière de Fawkner, sur la tombe de sa grand-mère, qui s'appelait Mersina elle aussi et qui a été enterrée l'année précédente. Le soir, elle doit revenir dîner chez les parents de son fiancé.

C'est la Toussaint, et le salon de thé du cimetière ne désemplit pas. La gérante, elle, se souvient très bien de cette jeune femme polie qui lui demande un bouquet de statice, des fleurs à longues tiges bleues et blanches, puis, au dernier moment, 2 bouteilles de Sprite. Le ticket de caisse indique 9,70 dollars, à 15h47. Ensuite, Mersina gare la Telstar sur un petit parking du carré grec orthodoxe, et elle marche une cinquantaine de mètres, en passant devant 32 tombes, jusqu'à la pierre gris foncé de sa grand-mère.

Vers 15h50, dans le même cimetière, une autre femme est assise sur la tombe de son oncle et de sa tante quand elle sent qu'on la regarde. C'est un homme aux cheveux teints en blond, avec des lunettes et la peau marbrée, qui marche lentement. Elle détourne les yeux un instant, et quand elle regarde de nouveau, il n'est plus là, alors qu'elle ne l'a pas entendu marcher sur le gravier. Ça ne lui plaît pas du tout, alors elle décide de partir, et en partant, elle remarque une Ford Telstar rouge garée sur le parking.

Mersina vient tout juste d'arriver.

Une voiture rouge sur le parking

Le soir, Mersina ne vient pas dîner, et comme ce n'est pas du tout son genre, sa disparition est signalée. Son fiancé refait tout le trajet qu'elle a pu faire, de chez lui au cimetière, puis jusqu'à la maison des Halvagis, à Mentone, sans la trouver. En pleine nuit, il escalade la clôture du cimetière, qui est fermé, et sur le parking, il retrouve sa voiture. Les policiers arrivent, et vers 4h35 du matin, ils découvrent le corps de Mersina dans un emplacement vide, à 3 tombes de celle de sa grand-mère.

Selon la reconstitution de la police, elle était penchée sur la tombe, probablement en train de mettre les fleurs dans le vase, quand elle a été attaquée par derrière. Elle a reçu un coup violent au-dessus de l'œil droit, et pourtant, aussi petite qu'elle soit, elle s'est battue, et elle a crié à l'aide. Son agresseur l'a poignardée plus de 30 fois, des genoux jusqu'au cou, avec des coups concentrés autour de la poitrine. Son haut a été relevé jusque sur sa poitrine, et 2 passants de ceinture de son pantalon ont été arrachés pendant la lutte.

Il n'y a ni témoin de l'attaque, ni ADN exploitable. George Halvagis, lui, ne lâche rien, et pendant des années, il fait tout pour que l'histoire de sa fille reste dans les journaux. La récompense promise pour toute information passe de 50 000 à 100 000 dollars australiens, puis à 1 million, et plus de 100 noms sont donnés à la police, sans résultat. Or l'homme qui a fait ça devait être couvert de sang quand il est sorti du cimetière, et personne ne l'a remarqué.

Un client nommé Malcolm

18 mois plus tard, à Northcote, un quartier du nord de Melbourne, une jeune femme de 28 ans reçoit ses clients chez elle, dans sa maison du 21 Harper Street. Elle s'appelle Nicole Amanda Patterson, elle est psychothérapeute et conseillère pour les jeunes, et elle travaille au centre Ardoch, une association qui aide les jeunes sans abri ou en grande difficulté. Elle donne aussi un coup de main à l'Australian Drug Foundation, qui s'occupe de prévention autour de la drogue. Surtout, Nicole a un projet bien à elle, ouvrir son propre cabinet, et en février 1999, elle passe une petite annonce dans le journal local, le Northcote Leader, pour se faire connaître. Elle y propose de l'aide pour les problèmes de couple et de sexualité, et elle précise que tout ce que les clients lui confient restera strictement confidentiel.

Début mars 1999, un homme l'appelle d'une cabine téléphonique. Ensuite, entre le 3 mars et le 12 avril, il appelle plusieurs fois chez elle, alors qu'il a aussi son numéro de portable. Au téléphone, il lui raconte qu'il a des problèmes dans son couple, à cause d'un manque de confiance en lui, et Nicole se montre gentille et attentive. Le 12 avril, le rendez-vous est pris, et sur une note, de sa main, elle écrit qu'elle attend un client qui s'appelle Malcolm et qui souffre de dépression.

La séance est fixée au lundi 19 avril 1999, à 9h du matin, et ce lundi-là, dans une rue ordinaire de banlieue, Nicole n'a aucune raison de se méfier. Pourtant, entre 9h et 9h30, 2 voisins entendent une jeune femme hurler dans sa maison. L'après-midi, son petit ami essaie de la joindre, et elle ne répond pas.

Le soir, une amie arrive chez elle pour dîner. Elle entend la radio, la porte d'entrée n'est pas verrouillée, et elle entre, et dans la pièce de devant, elle découvre Nicole, morte. Le bas de son corps est nu, sa jupe est dans une chambre voisine, et sur son corps, il y a des petits morceaux de ruban adhésif jaune. Nicole a reçu 27 coups de couteau, dans la poitrine et dans le dos, et elle a des blessures aux mains, parce qu'elle a essayé de se défendre. Ses 2 seins ont été coupés, et on ne les retrouvera jamais. Son sac à main et son permis de conduire ont disparu eux aussi, comme le couteau.

Après le meurtre, l'homme a fouillé la maison pour ne rien laisser derrière lui qui puisse l'accuser. Seulement, il n'a pas vu l'agenda de Nicole, glissé sous d'autres affaires, sur le canapé du salon.

Un faux numéro de téléphone

Dans cet agenda, les enquêteurs trouvent le rendez-vous de 9h, et à côté, le numéro de téléphone que le client a laissé. Ce numéro n'est pas le sien. Il appartient à Harry, un étudiant indien de l'université La Trobe, qui n'a rien à voir avec le meurtre. En remontant la piste de ce numéro, les policiers apprennent quand même qu'un homme a proposé à Harry des petits travaux de manœuvre. Cet homme s'appelle Peter Dupas, c'est un ouvrier de 45 ans qui vit à Pascoe Vale avec sa compagne, et le matin du meurtre, elle est partie au travail peu avant qu'il sorte de chez lui.

Le 22 avril 1999, à midi, Peter Dupas est arrêté à l'hôtel Excelsior de Thomastown, au nord de Melbourne, et le jour même, il est inculpé du meurtre de Nicole Patterson. Les policiers remarquent tout de suite des griffures sur son visage et sur sa main. D'après lui, il s'est blessé dans son abri de jardin, avec un morceau de bois, en travaillant sur un tour, sauf qu'il n'a pas de tour. Alors il change de version, et cette fois, il s'est cogné contre un morceau de bois qui dépassait. Il reconnaît avoir appelé Nicole pour une séance, mais d'après lui, il a annulé le rendez-vous.

Chez lui, les enquêteurs trouvent des vêtements tachés de sang, du ruban adhésif semblable à celui de la scène de crime, une cagoule, des articles de journaux découpés sur le meurtre de Nicole, et le papier avec son annonce. Quand ils regardent qui est cet homme, ils découvrent un passé qui remonte à 30 ans.

Un garçon qui demande un couteau

Le 3 octobre 1968, à Mount Waverley, dans l'est de Melbourne, un garçon de 15 ans frappe à la porte de derrière de sa voisine. Elle est rentrée de la maternité quelques semaines plus tôt avec son bébé, et devant elle, il y a ce garçon encore en uniforme du lycée de Waverley, qui lui demande un petit couteau pour éplucher des légumes, au point qu'elle lui fait remarquer qu'il est bien gentil d'aider sa mère. Sauf qu'à peine le couteau en main, il l'attaque, et il lui entaille les doigts, le cou et le visage.

Ce garçon, c'est Peter Norris Dupas. Il est né le 6 juillet 1953 à Sydney, et sa famille s'est installée à Melbourne quand il était encore bébé. Il est le dernier de 3 enfants, son frère et sa sœur sont beaucoup plus âgés que lui, et ses parents, qui ont l'âge d'être ses grands-parents, l'élèvent presque comme un enfant unique. Adolescent, c'est un garçon solitaire, timide au point d'en être craintif, et très complexé par son poids. Après l'attaque, il est placé en liberté surveillée pendant 18 mois, et après des examens à l'hôpital psychiatrique de Larundel, il en ressort dès le lendemain, avec de simples rendez-vous de suivi. Une violence contre les femmes qui commence aussi jeune, on la retrouve aux États-Unis chez un homme qui n'avait que 18 ans la première fois, dans l'affaire Shawn Grate. Ici, la voisine de Mount Waverley n'est que la première.

En 1972, il est condamné à une amende pour s'être trouvé sans raison chez une femme d'Oakleigh, qu'il épiait par la fenêtre. Le 5 novembre 1973, à Mitcham, il se présente chez une jeune femme mariée en expliquant que sa voiture est en panne, et qu'il a besoin d'un tournevis. Elle veut l'aider, alors elle le laisse entrer. Il la menace avec un couteau, il l'attache avec une cordelette, et il la viole, en menaçant de faire du mal à son bébé si elle résiste. 2 semaines plus tard, il entre chez 2 autres femmes avec la même histoire de panne.

Le 30 novembre 1973, au commissariat de Nunawading, l'inspecteur Ian Armstrong se retrouve face à ce jeune homme de 20 ans, et ce qu'il voit l'inquiète tellement qu'il l'écrit noir sur blanc dans son dossier. L'année suivante, le psychiatre Allen Bartholomew dit la même chose avec ses mots à lui. Il est "raisonnablement certain" que Peter Dupas a un grave problème psychosexuel, qu'il se cache derrière le déni, et qu'il faut le considérer comme potentiellement dangereux. Peter Dupas part en prison pour 9 ans, dont au moins 5 derrière les barreaux, et dans son dossier, l'inspecteur Armstrong, lui, a écrit ce qui l'attend. "C'est un menteur absolu… C'est un jeune homme très dangereux, qui continuera à s'en prendre aux femmes et qui causera peut-être la mort de l'une de ses victimes si on ne le remet pas dans le droit chemin."

Une bombe à retardement

Le 4 septembre 1979, Peter Dupas a le droit de sortir avant la fin de sa peine. Il lui faut 2 mois. En novembre 1979, à Frankston, au sud-est de Melbourne, il s'en prend à 4 femmes en 10 jours. Il en viole une sous la menace d'un couteau, il poignarde une femme âgée, et les 2 autres réussissent à lui échapper. En juin 1980, il repart en prison, mais pour 6 ans et demi seulement, dont 5 ans au minimum, parce qu'un psychiatre a convaincu le juge qu'il pouvait encore s'en sortir.

Le 27 février 1985, il est libéré, et cette fois, il ne tient même pas une semaine. Le 3 mars, sur une plage de Blairgowrie, au sud de Melbourne, il suit une jeune femme de 21 ans, il la plaque au sol avec un couteau et il la viole. Le 28 juin 1985, le juge Leckie l'envoie en prison pour 12 ans, dont 10 ans au minimum. Dans la salle, le psychiatre explique que sans traitement, le risque qu'il recommence est très élevé, et il reprend l'image trouvée par l'avocat, celle d'un homme qui porte "une bombe à retardement" dans sa poche. Le juge voudrait qu'à sa sortie, on le soigne, et si rien d'autre ne marche, qu'on lui donne du Depo-Provera, un médicament qui réduit les pulsions sexuelles. Le problème, c'est que la loi ne lui permet pas d'en faire une condition pour le laisser sortir.

Un mariage en prison

Pendant cette peine, Peter Dupas rencontre Grace McConnell, une infirmière en psychiatrie qui a 16 ans de plus que lui, et ils se marient à la prison de Castlemaine. "Il insistait sur le fait qu'il était amoureux de moi, et qu'avec mon aide, il pourrait s'ouvrir et devenir quelqu'un de normal. J'ai accepté, pas par amour pour cet homme, mais par sens du devoir, pour l'aider à devenir un membre utile de la société. Dans ma tête, notre relation, c'était celle d'une mère et de son fils."

En mars 1992, il est libéré, et le couple s'installe à Woodend, à la campagne, au nord-ouest de Melbourne. Très vite, Grace le trouve égocentrique, paresseux et dépendant d'elle, au point que si elle parle plus de 20 minutes d'un sujet qui l'intéresse, il l'interrompt pour ramener la conversation sur eux 2. Un jour, elle finit par lui dire de disparaître de sa vue.

Quelques jours plus tard, le 3 janvier 1994, vers 11h30, au lac Eppalock, au nord de Melbourne, une femme d'environ 26 ans quitte ses amis pendant un pique-nique pour aller aux toilettes, à 150 mètres de là. Peter Dupas force la porte de la cabine, une cagoule sur la tête et un couteau à la main. Elle essaie d'écarter la lame et se coupe à la main, il essaie de la forcer à se retourner, puis il la fait sortir, et d'un seul coup, il la relâche. Ses amis le poursuivent en voiture, ils le rattrapent et le retiennent jusqu'à l'arrivée de la police, et dans ses poches, il y a un rouleau de ruban isolant et une paire de menottes.

Il reconnaît l'avoir séquestrée, et le 21 novembre 1994, il repart en prison pour 3 ans et 9 mois, dont 2 ans et 9 mois au minimum. Le 29 septembre 1996, il est de nouveau libre, et il s'installe à Pascoe Vale. Un homme dont tout le monde sait qu'il risque de recommencer, et qu'on laisse sortir malgré tout, c'est aussi ce qui a coûté la vie à 3 personnes dans l'Oklahoma, dans l'affaire Lawrence Paul Anderson. Pour le juge Frank Vincent, les seules périodes où Peter Dupas est resté en liberté sans commettre de crime, ce sont les 2 périodes d'environ 12 mois qui suivent ses sorties de 1992 et de 1996, quand il est encore étroitement surveillé par la libération conditionnelle. Le 4 octobre 1997, quand Margaret Maher est tuée, il est libre depuis un an et 5 jours.

Un verdict en moins de 3 heures

En août 2000, à Melbourne, Peter Dupas est jugé pour le meurtre de Nicole Patterson, et il dit qu'il n'est pas coupable. Mais à la barre, quand l'accusation le pousse dans ses retranchements, et sans mesurer ce qu'il est en train de dire, il reconnaît qu'il a appelé Nicole pour la première fois d'une cabine téléphonique, 1 ou 2 jours avant le 3 mars, soit environ 6 semaines avant le meurtre. Pour l'accusation, s'il a passé tous ces appels chez elle, c'est pour savoir à quels moments elle était seule.

Le jury met moins de 3 heures à le déclarer coupable, et le 22 août 2000, le juge Frank Vincent le condamne à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle. Pour le juge, Nicole n'était pour lui qu'une proie à piéger et à tuer. "Les chances de votre réinsertion doivent être considérées comme si proches du néant qu'on peut les écarter. Rien n'indique que vous ayez ressenti le moindre remords pour ce que vous avez fait, et je doute que vous soyez capable d'une telle réaction humaine."

En août 2001, la cour d'appel rejette son recours, et maintenant que Peter Dupas est en prison, les enquêteurs peuvent comparer son ADN avec les traces des affaires non résolues. Selon la presse, c'est lui qu'on retrouve sur le gant de laine noir ramassé près du corps de Margaret Maher.

Un appel sur une ligne rose

À la fin de l'année 1997, une mère célibataire que la presse appelle Sally répond aux appels d'une ligne de téléphone rose, pour économiser de quoi acheter sa maison. Un soir, un homme qui veut parler à une femme plus âgée lui demande si elle sait ce qu'il a fait à "la salope", puis il lui parle d'appuyer sur le cou d'une femme et de découper autour d'un sein. "Il aimait le sang. On le sentait. Quand il parlait du sang, sa respiration changeait, il avait l'air excité." Elle raccroche, et il rappelle aussitôt. "Ne raccrochez pas. Je sais où vous habitez."

Sally ne le raconte aux enquêteurs que 4 ans plus tard, et pour la police, ce que décrivait cet homme correspond aux blessures de Margaret Maher. Surtout, la façon dont le corps de Margaret a été mutilé ressemble de très près à ce qui a été fait à Nicole Patterson.

Le procès pour le meurtre de Margaret s'ouvre en juillet 2004, et il dure 3 semaines. Les jurés ne savent pas que l'accusé purge déjà une peine de prison à vie, mais on leur présente la mutilation de Nicole, parce que selon l'accusation, elle ressemble tellement à celle de Margaret qu'elle sert de signature. Il leur faut moins d'une journée pour le déclarer coupable. Kylie Nicholas, la sœur de Nicole, le décrit comme "le prédateur le plus malfaisant" qui soit.

Le 16 août 2004, le juge Kaye le condamne à une deuxième peine de prison à vie, sans aucune période de sûreté. Il explique que même si le meurtre de Nicole Patterson n'avait jamais eu lieu, il n'aurait pas hésité un instant, parce que ses crimes viennent d'une "haine perverse et sadique des femmes". En 2005, la cour d'appel rejette son recours. Pour les enquêteurs, le dossier de Mersina, lui, est toujours ouvert.

9 femmes au cimetière de Fawkner

À partir de 2000, la photo de Peter Dupas passe dans les journaux et à la télévision, et des femmes qui allaient au cimetière de Fawkner en 1997 se mettent à appeler la police. L'une d'elles était sur la tombe de sa mère quand un homme aux cheveux blonds et aux lunettes s'est dirigé droit sur elle, et elle s'est enfermée dans sa voiture, et il est resté planté contre sa portière à la regarder. Une autre, en août 1997, faisait des recherches sur sa famille entre les tombes quand un homme rondouillard l'a suivie de section en section, avant de foncer sur elle, puis de se cacher dans des buissons quand elle a levé la main. Au total, 9 femmes reconnaissent l'homme qui les a approchées au cimetière.

Peter Dupas avait dit à la police qu'il n'était jamais allé à Fawkner, parce qu'il n'y avait personne de sa famille enterré là. Sauf que son grand-père y est enterré, à une centaine de mètres de la tombe de la grand-mère de Mersina. En 1997, il vit à environ 1 km du cimetière, il boit au First and Last Hotel, juste en face, et il passe presque certainement devant tous les matins pour aller travailler dans son usine de meubles de Thomastown.

Il y a aussi sa coiffeuse, qui vient chez lui toutes les 6 semaines et lui fait des mèches blondes, et le 21 octobre 1997, il s'énerve parce qu'il veut absolument changer de coiffure, si bien que moins de 2 semaines avant le meurtre, ses cheveux sont décolorés. Le 7 novembre 1997, 6 jours après la mort de Mersina, il commande de nouvelles lunettes chez une opticienne de Campbellfield, qui remarque une coupure toute fraîche sur sa joue gauche. Il explique qu'il s'est blessé et qu'il a cassé ses lunettes au travail, alors qu'à l'usine, où la moindre écharde est notée dans un registre, il n'y a aucune trace d'accident. Le mois qui suit le meurtre, il vend sa voiture à un collègue, et quand les enquêteurs la cherchent, elle a déjà été écrasée à la casse. Le jour même du meurtre, enfin, Peter Dupas appelle 2 fois Sally, la femme de la ligne rose, à 0h45, puis à 17h14, moins d'une heure après la mort de Mersina.

"Mersina, Mersina"

En 2002, à la prison de Port Phillip, un détenu jardine avec Peter Dupas. Il s'appelle Andrew Fraser, c'est un ancien avocat très connu de Melbourne, condamné pour trafic de drogue, et un jour, il trouve un couteau artisanal caché dans les mauvaises herbes. Peter Dupas le prend, il le caresse, puis il se met à répéter "Mersina, Mersina". Une autre fois, un détenu s'approche en lui criant qu'il a tué Mersina, et une fois l'homme parti, Peter Dupas demande à Andrew Fraser comment ce type peut savoir que c'est lui. Toujours selon Andrew Fraser, Peter Dupas a même mimé devant lui l'attaque de Mersina, en lui disant qu'il n'avait laissé aucune trace.

Le 11 septembre 2006, Peter Dupas est inculpé du meurtre de Mersina Halvagis, et le même jour, Andrew Fraser sort de prison, 2 mois avant la fin de sa peine. Au procès, la défense soutient qu'il a parlé pour la récompense de 1 million de dollars et pour sortir plus tôt. Le 9 août 2007, après une journée de délibéré, le jury déclare Peter Dupas coupable, et la famille Halvagis éclate en sanglots. "Pendant 10 ans, notre famille a vécu avec la mort de notre sœur", dit Nick.

Le 27 août 2007, il est condamné à une troisième peine de prison à vie, et pour la première fois en Australie depuis 1995, une caméra de télévision filme le prononcé de la peine. L'enquêteur Geoff Maher, de la brigade criminelle, tient à saluer George Halvagis, parce que c'est son combat qui a permis à la police d'obtenir plus de pouvoirs pour interroger les détenus sur d'autres crimes.

2 ans plus tard, la condamnation est annulée.

"Pourris en enfer"

Le 17 septembre 2009, pour la famille Halvagis, tout est à refaire. Pour 2 des 3 juges de la cour d'appel de Victoria, le juge du procès n'a pas assez prévenu les jurés que certains témoignages pouvaient être fragiles, et pour cette raison, la condamnation est annulée. La défense va même plus loin, et elle demande qu'on arrête tout, parce que d'après elle, on a trop parlé de l'affaire pour trouver un jury impartial. La Cour suprême de Victoria refuse, et la Haute Cour d'Australie aussi, le 15 avril 2010, si bien que George et Christina Halvagis vont devoir revivre un procès.

Le second procès s'ouvre fin octobre 2010, et pendant près de 3 semaines, 3 témoins placent Peter Dupas au cimetière au moment du meurtre, et Andrew Fraser raconte de nouveau ce qu'il a vu en prison. Le 19 novembre 2010, après 3 jours et demi de délibéré, le jury le déclare coupable une seconde fois. George Halvagis fond en larmes, et quand Peter Dupas passe devant elle, Christina, la mère de Mersina, lui dit calmement "Pourris en enfer".

Le 26 novembre 2010, la juge Elizabeth Hollingworth le condamne à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle. Pour elle, ce jour-là, il cherchait probablement une proie facile, et Mersina s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Peter Dupas fait encore appel, et ce dernier recours est rejeté à l'unanimité par 5 juges de la cour d'appel.

Pourtant, son nom revient dans un autre dossier de 1997. Dans la nuit du 31 décembre 1997, 2 mois après la mort de Mersina, Kathleen Downes, une veuve de 95 ans, est tuée de 3 coups de couteau au cou dans sa chambre de Brunswick Lodge, une maison de retraite de Brunswick, au nord de Melbourne. En 2015, après avoir écouté surtout ce qu'Andrew Fraser raconte de ses conversations en prison, le coroner Ian Gray conclut que Kathleen est morte des actes de Peter Dupas, et le 27 février 2018, il est poursuivi pour son meurtre. Mais le 8 octobre 2019, tout s'arrête, parce qu'Andrew Fraser est trop malade pour venir témoigner. Pour le juge Peter Almond, ce n'est pas un acquittement, et Peter Dupas peut être poursuivi de nouveau à tout moment. À ce jour, il n'a jamais été jugé pour la mort de Kathleen Downes. Aujourd'hui, il purge toujours ses 3 peines de prison à vie.

Margaret avait 40 ans, Nicole 28 ans, et Mersina 25 ans. Ce samedi de Toussaint, elle avait acheté des fleurs bleues et blanches pour sa grand-mère.

L'affaire Mersina Halvagis en vidéo ⬇️

À lire aussi :

➡️ Affaire David Fuller
➡️ Affaire Lauren Giddings

Sources :

Cour suprême de Victoria, motifs de la peine prononcés par le juge Vincent, R v Dupas, meurtre de Nicole Patterson, 22 août 2000 : https://www.austlii.edu.au/cgi-bin/viewdoc/au/cases/vic/VSC/2000/356.html
Cour suprême de Victoria, motifs de la peine prononcés par le juge Kaye, R v Dupas, meurtre de Margaret Maher, 16 août 2004 : https://www.austlii.edu.au/cgi-bin/viewdoc/au/cases/vic/VSC/2004/281.html
The Age, enquête sur le meurtre de Mersina Halvagis et les témoins du cimetière de Fawkner, 19 novembre 2005 : https://www.theage.com.au/national/grave-secrets-20051119-ge19qz.html
ABC News, second verdict de culpabilité pour le meurtre de Mersina Halvagis, 19 novembre 2010 : https://www.abc.net.au/news/2010-11-19/mother-tells-cemetery-killer-to-rot-in-hell/2343904
SBS News, troisième condamnation à la prison à vie, 26 novembre 2010 : https://www.sbs.com.au/news/article/dupas-gets-third-life-term-for-murder/nvvi8xtl3
ABC News, inculpation de Peter Dupas pour le meurtre de Kathleen Downes, 27 février 2018 : https://www.abc.net.au/news/2018-02-27/peter-dupas-charged-with-murder-of-95yo-woman-kathleen-downes/9486974
ABC News, abandon des poursuites dans l'affaire Kathleen Downes, 8 octobre 2019 : https://www.abc.net.au/news/2019-10-08/police-drop-murder-charges-against-peter-dupas/11581688
AAP via Bega District News, publication des conclusions du coroner Ian Gray sur la mort de Kathleen Downes, 7 juillet 2020 : https://www.begadistrictnews.com.au/story/6822333/vic-serial-killer-named-as-widow-murderer/
Wikipédia (en anglais), Peter Dupas : https://en.wikipedia.org/wiki/Peter_Dupas