AFFAIRE LAWRENCE ANDERSON

Nous sommes le mardi 9 février 2021, à Chickasha, une petite ville de l'Oklahoma, aux États-Unis. En début de soirée, une opératrice du 911 reçoit un appel. Au bout du fil, il y a bien quelqu'un, mais aucun mot ne sort, seulement un souffle, puis un silence, et la ligne se coupe. L'appel est localisé, une patrouille est envoyée au 214 West Minnesota Avenue.

Les agents arrivent devant une maison modeste, plongée dans le calme. Ils frappent, personne ne répond. Ils insistent, toujours rien. Et puis, de l'intérieur, un gémissement, une voix fébrile qui appelle à l'aide. Les policiers enfoncent la porte. Ce qu'ils trouvent dépasse tout ce à quoi on peut se préparer. Il y a du sang partout, 4 corps sur le sol de la cuisine. Et sur la table, dans une poêle encore tiède, repose un cœur humain.

À qui appartient-il ? Qui a commis ce carnage ? Et surtout, pourquoi ce cœur ne semble correspondre à aucune des victimes présentes ?

Un massacre au 214 West Minnesota

Notre tête-à-tête du jour se déroule à Chickasha, une ville tranquille du comté de Grady, en Oklahoma, aux États-Unis. C'est un endroit où tout le monde se connaît, loin des grandes métropoles, le genre de ville où il ne se passe jamais rien. Et c'est là, au 214 West Minnesota Avenue, que les secours découvrent une scène de guerre.

Sur le sol, une femme est encore en vie, dans un état critique. Son visage est en sang, un de ses yeux a été détruit, son corps est couvert de plaies. Elle s'appelle Delsie Pye. Elle tremble, elle tente de parler, mais rien de ce qu'elle dit n'est compréhensible. Non loin, un homme est allongé, gravement blessé lui aussi, le torse et les bras lacérés, le souffle irrégulier. Plus loin encore, un corps ne bouge plus, celui de Leon Pye, 67 ans. Et près de lui se trouve une toute petite silhouette dans un pyjama taché de sang, Kaeos Yates, 4 ans. Un ambulancier la prend en charge et tente un massage cardiaque, mais son petit corps ne réagit plus. Elle meurt à peine arrivée dans l'ambulance.

Les enquêteurs fouillent la maison, à la fois pour cerner ce qui s'est passé et pour s'assurer que le tueur n'est plus dans les parages. La cuisine est en désordre, comme après une lutte. Sur le sol traîne un couteau ensanglanté. Sur une table, un téléphone est encore allumé, et il contient un message vocal si insoutenable qu'il ne sera jamais rendu public, réservé à la seule enquête. Nous n'en dirons rien de plus.

Et puis il y a ce cœur, dans la poêle. Aucune des victimes retrouvées ce soir-là ne présente de blessure au thorax qui expliquerait un tel prélèvement. Ce cœur appartient donc à quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui n'est pas dans cette maison. Ce qui veut dire une chose, ce carnage n'a peut-être pas commencé ici.

Qui vivait dans cette maison ?

Au 214 West Minnesota vivent Leon Pye, 67 ans, un ancien ouvrier à la retraite, et son épouse Delsie. Cette année-là, ils fêtent leurs 50 ans de mariage. Leurs voisins les décrivent comme des gens d'une gentillesse rare, toujours prêts à rendre service. Et en ce 9 février, ils passent une belle journée, parce que leur petite-fille de 4 ans, Kaeos, leur rend visite pour l'après-midi. Ses parents avaient des courses à faire, et une journée chez ses grands-parents, pour une enfant, c'est toujours mieux qu'un chariot de supermarché.

Mais ce jour-là, la maison des Pye héberge aussi quelqu'un d'autre. Lawrence Paul Anderson, 42 ans, le neveu de Leon et Delsie. Il vient de sortir de prison après 3 ans de détention, il n'a nulle part où aller, alors son oncle et sa tante l'ont accueilli. Leur maison est petite, mais pour eux, le principe est simple, tout le monde a droit à une seconde chance, et si Lawrence a payé sa dette, il mérite qu'on l'aide à repartir. Ils comptent bien le faire.

L'après-midi s'écoule paisiblement. Kaeos court dans le salon avec son jouet préféré et rit sous le regard de ses grands-parents. Vers 16 heures, Delsie commence à préparer le dîner. Lawrence, lui, est resté discret toute la journée, enfermé dans sa chambre et dans ses pensées. Rien d'inhabituel, c'est un homme un peu à part, souvent silencieux. Puis, aux alentours de 17 heures, quelque chose bascule dans cette maison tranquille. Reste à savoir ce qui a fait basculer cette famille, et très vite, tout va désigner le même homme.

Les aveux à l'hôpital

Dès les premières heures, les enquêteurs ont un nom. Plusieurs éléments convergent vers Lawrence Anderson. Avant de sombrer dans l'inconscience, Delsie a eu la force de prononcer deux mots, « c'est Lawrence ». Il n'y a aucune trace d'effraction, ce qui signifie que l'agresseur avait accès à la maison sans forcer la porte. Et Lawrence lui-même a été retrouvé grièvement blessé, le torse et les bras entaillés, des plaies qui ressemblent à celles qu'on s'inflige soi-même.

Le 12 février 2021, une équipe se rend à l'hôpital, où il est sous surveillance policière. Il est allongé, le regard fixé au plafond, le corps affaibli, mais parfaitement conscient. Les agents s'approchent, lui parlent doucement, lui expliquent qu'ils ont besoin de réponses. Il reste d'abord silencieux. Puis il tourne lentement la tête, et d'une voix presque mécanique, il confesse. Il a tué son oncle Leon. Il a tué la petite Kaeos. Il a attaqué Delsie, persuadé de l'avoir tuée.

Les enquêteurs le laissent parler. Mais une question reste sans réponse, la plus dérangeante. À qui appartient ce cœur dans la poêle ? Lawrence baisse les yeux, et lâche un nom que personne n'attendait. Andrea Blankenship. Ce nom n'apparaît nulle part dans le dossier. Elle ne vit pas avec les Pye, elle n'a aucun lien connu avec eux. Alors qui est Andrea Blankenship, et pourquoi son cœur s'est-il retrouvé sur cette table ? Une équipe part aussitôt vers son domicile.

La maison d'en face

Andrea Lynn Blankenship a 41 ans. Elle vit seule au 227 West Minnesota Avenue, à quelques mètres à peine de la maison des Pye, de l'autre côté de la rue. Une voisine livre les premiers éléments. Andrea est mère de 2 enfants, déjà grands et partis du foyer. Elle passe le plus clair de son temps seule, avec ses 2 bergers allemands qu'elle adore, et travaille depuis chez elle dans le marketing. Une femme discrète, qui sort peu et ne fait pas de vagues. Rien, dans sa vie, ne la relie à Lawrence Anderson.

Quand les policiers forcent sa porte, l'atmosphère à l'intérieur les arrête net. L'air est saturé d'une odeur de sang et de putréfaction. Tout est pourtant en place, aucune trace de lutte. Dans un coin du salon, les 2 bergers allemands sont recroquevillés, tremblants, incapables de réagir, comme figés par la peur. Et au sol, ils trouvent Andrea. Elle a été frappée de près de 40 coups de couteau au torse et à l'abdomen. Et son cœur a été prélevé. Le cœur retrouvé chez les Pye était le sien. La question n'est plus de savoir qui a tué. Elle est de comprendre comment un tel geste a été possible, et surtout, pourquoi cet homme était libre.

Qui est Lawrence Anderson ?

Pour la justice, Lawrence Paul Anderson n'est pas un inconnu. Son casier s'étend sur plus d'une décennie. En 2006, il est condamné une première fois, pour une affaire de crack et pour avoir menacé sa compagne avec une arme. Il purge moins de 2 ans. Vers 2012, il écope de 15 ans pour vente de crack près d'une école primaire. Libéré en 2017, il reste soumis à 20 ans de probation, qu'il viole en étant retrouvé avec une arme et des stupéfiants. Il est alors renvoyé en prison pour purger une peine de 20 ans.

Derrière les barreaux, son comportement inquiète. Selon ses propres déclarations et les éléments du dossier, il entend des voix et suit un traitement. Il faut le dire clairement, entendre des voix ou souffrir d'un trouble psychique ne fait de personne un meurtrier, l'immense majorité des malades ne présentent aucun danger. Mais dans son cas, ces éléments auraient dû, au minimum, peser dans les décisions le concernant. Et pourtant, en janvier 2021, après 3 ans seulement, il ressort libre.

La raison tient en une erreur administrative. À cette époque, l'Oklahoma cherche à désengorger ses prisons, et le gouverneur Kevin Stitt accorde en masse des commutations de peine, sur recommandation de la commission des grâces. Une commutation n'efface pas la culpabilité, elle allège la peine. Le problème, c'est que la demande de Lawrence avait déjà été rejetée mi-2019. En principe, il aurait dû attendre 3 ans avant d'en déposer une nouvelle. Sauf qu'un dossier le replace par erreur sur la liste dès le mois d'août. Sa peine de 20 ans est réexaminée en janvier 2020, parmi plus de 800 détenus, et le gouverneur signe la commutation sans que personne ne relève l'erreur. Résultat, environ 3 semaines après sa sortie, Lawrence Anderson tue 3 personnes.

Ce qui s'est passé ce jour-là

Ce 9 février, vers 16 heures, les voix que Lawrence dit entendre sont plus fortes que d'habitude. Selon ce qu'il expliquera aux enquêteurs, elles lui répètent que sa famille est possédée, et qu'il doit la purifier pour la sauver. Il sort de la maison de son oncle, traverse la rue, et se rend chez la voisine d'en face, Andrea Blankenship. Il force la porte arrière d'un coup d'épaule. Andrea est seule. Il la tue, et lui prélève le cœur, convaincu que c'est ce geste qui va sauver les siens.

Il rentre chez les Pye, le cœur entre les mains, et se met à cuisiner, avec des pommes de terre. Quand Leon et Delsie comprennent ce qu'il est en train de préparer, l'incompréhension laisse place à l'effroi. Lawrence, lui, reste calme, le regard vide. Il leur tend une assiette et leur demande de manger. Ils refusent, et ce refus, il ne le comprend pas. Sa respiration s'accélère, son visage se ferme. Leon sent qu'il faut sortir de cette cuisine, que le moindre geste peut tout déclencher. Il est déjà trop tard.

Lawrence attrape le couteau. Il tue Leon. Il frappe Delsie au visage et au corps, et lui crève un œil, la laissant pour morte. Et il tue Kaeos. Je ne raconterai pas cette scène en détail, par respect pour cette enfant de 4 ans et pour sa famille. Il faut seulement savoir qu'elle n'a rien pu faire, et que personne n'a pu la protéger.

Puis le silence retombe. Delsie, gravement blessée, comprend que sa seule chance est de ne plus bouger, de faire la morte. Elle entend Lawrence, tout près, dont le souffle devient rauque. Elle entrouvre les yeux et le voit retourner la lame contre lui-même, s'entailler le torse et les bras avant de s'effondrer. C'est là qu'elle saisit sa chance. Avec ce qu'il lui reste de forces, ses doigts glissant sur l'écran ensanglanté, elle compose le 911. Aucun mot ne sort, la ligne se coupe. Mais quelques minutes plus tard, les sirènes résonnent dans la rue.

Un système qui a laissé faire

Le 15 mars 2023, Lawrence Paul Anderson ne passe pas devant un jury. Face à des preuves accablantes, il plaide coupable dans le cadre d'un accord, de 3 meurtres au premier degré, d'une agression avec arme et d'une mutilation. Il est condamné à 5 peines de prison à vie, dont 3 sans aucune possibilité de libération, purgées consécutivement, ce qui garantit qu'il ne ressortira jamais. Le procureur, Jason Hicks, avait d'abord envisagé la peine de mort, mais y a renoncé à la demande des familles, pour leur épargner des années de procédure.

Mais au-delà de Lawrence, c'est un système entier qui est mis en cause, et cette fois les faits parlent d'eux-mêmes. Une enquête de grand jury a établi qu'il avait été replacé par erreur sur la liste des commutations. Et Delsie Pye, avec les familles des victimes, a porté plainte au fédéral contre le gouverneur Kevin Stitt, la commission des grâces et l'administration pénitentiaire. Leur argument est simple et implacable, sans cette erreur, Andrea, Leon et Kaeos seraient toujours en vie.

À l'audience, la douleur déborde. La mère de Kaeos lance une question que personne ne pourra jamais refermer, qui tue un bébé, qui fait une chose pareille. Quant à Lawrence, il ne montre presque aucune émotion, et ne présente pas d'excuses. Aujourd'hui, Delsie a 66 ans. Elle ne voit plus que d'un œil, elle a eu des côtes cassées et le coccyx fracturé, et elle dit ne plus pouvoir dormir sans revoir cette nuit-là.

Leon et Delsie avaient ouvert leur porte au nom d'une idée toute simple, celle que chacun mérite une seconde chance. Cette bonté-là, personne ne pourra jamais la leur reprocher. Ce qui a failli, ce n'est pas leur cœur, c'est un système qui n'a pas fait le sien. Et s'il reste une chose à emporter de cette histoire, c'est peut-être celle-là, la générosité n'a pas à s'excuser, ce sont ceux qui étaient censés protéger qui doivent des comptes.

Affaire Lawrence Anderson : L'homme qui a cuisiné un cœur avec des pommes de terre