Affaire Madeline Soto : étranglée, puis cachée dans les bois

Madeline Soto, 13 ans, en robe devant un rideau bleu, à Orlando en Floride, affaire Madeline Soto
Madeline Soto, 13 ans, en robe devant un rideau bleu, à Orlando en Floride, affaire Madeline Soto

Le lundi 26 février 2024, vers 16h30, à Hunter's Creek, au sud d'Orlando, en Floride, Jennifer Soto vient chercher sa fille, Madeline, 13 ans depuis 4 jours, à la sortie du collège, et on lui apprend que Madeline n'a pas mis les pieds en classe de la journée. Pourtant, ce matin-là, quelqu'un devait la déposer à l'école, si bien que Jennifer rentre à l'appartement de Kissimmee en espérant l'y trouver. Madeline n'est pas là, et son téléphone, lui, est resté à la maison, alors qu'elle ne sort jamais sans.

Madeline Soto, 13 ans depuis 4 jours

Le 22 février 2024, Madeline Soto fête ses 13 ans. Chez elle, tout le monde l'appelle Maddie, et comme beaucoup de filles de son âge, elle adore les peluches, au point que des mois plus tard, c'est tout un mur de peluches que des habitants viendront déposer en sa mémoire.

Ses parents sont séparés. Son père, Tyler Wallace, ne vit pas avec elle, alors Madeline grandit avec sa mère, Jennifer Soto, à Kissimmee, une ville de la grande banlieue d'Orlando, dans le comté d'Osceola. Elles habitent la résidence Venetian Bay Village, dans un appartement à étage qu'elles partagent avec des colocataires. Autour d'elles, il y a une famille très présente, sa grand-mère maternelle, Yolanda Zambrano, ses tantes, et du côté de son père, Terasina Niles, une tante par alliance dont elle est très proche.

Son collège, lui, se trouve un peu plus au nord, à Hunter's Creek, dans le sud d'Orlando, de l'autre côté de la limite du comté d'Orange. Le lundi 26 février, 4 jours après son anniversaire, Madeline n'y arrive jamais.

Personne à la sortie des cours

Ce lundi-là, vers 16h30, Jennifer Soto arrive au collège pour récupérer sa fille, et Madeline n'est pas là. Quand elle demande au personnel, on lui apprend que Madeline n'a pas mis les pieds en classe de la journée, et pour Jennifer, c'est incompréhensible, parce que ce matin-là, quelqu'un devait la déposer à l'école.

Alors elle rentre à l'appartement de Venetian Bay Village, en se disant que Madeline est peut-être revenue à la maison. Elle n'y est pas, mais son téléphone, lui, est bien là, et ça ne lui ressemble pas du tout, parce que d'habitude, Madeline ne sort jamais sans. C'est pour ça que ce matin-là, sa meilleure amie n'a rien reçu.

Dans la soirée, la famille appelle le 911, mais les proches de Madeline doivent appeler 3 fois pour signaler sa disparition, et il faut environ 3 heures aux shérifs adjoints pour lancer réellement l'enquête. Comme le collège se trouve dans le comté d'Orange, ce sont les shérifs de ce comté qui mènent d'abord les recherches, et Madeline est officiellement portée disparue vers 20h. Elle a été vue pour la dernière fois le matin, vers 8h30, avec un sweat vert, un short noir et des Crocs blanches. Ce matin-là, c'est le compagnon de sa mère qui devait la conduire au collège.

Un arrêt sur le parking de l'église

Il s'appelle Stephan Sterns, il a 37 ans, et il est le compagnon de Jennifer depuis plusieurs années. Il n'habite à Venetian Bay Village qu'une partie du temps, mais il y vient assez souvent pour que l'une des colocataires décrive entre Madeline et lui une relation presque de père et de fille. C'est donc lui, la dernière personne à avoir vu Madeline.

Face aux enquêteurs, il raconte sa matinée. Madeline et lui se lèvent tôt, vers 7h, pour aller manger au McDonald's sur la route du collège, mais dans la voiture, Madeline dort tout le long, et à l'arrivée, elle n'a plus faim. Il dit l'avoir déposée vers 8h40 sur le parking de l'église méthodiste Peace United, un peu avant le collège, sur la même rue, et si elle descend là plutôt que devant l'entrée, c'est parce qu'elle traverse une "phase" et qu'elle a honte de sa voiture devant ses camarades. Ensuite, il rentre à l'appartement vers 10h, puis il part faire des courses, il crève un pneu en route, et il ne revient que vers 14h35. Le lendemain, quand les enquêteurs lui reposent la question de l'endroit exact où il a laissé Madeline, sa version change un peu.

Une envie de partir dans les bois

Le 27 février, le bureau du shérif du comté d'Orange annonce publiquement la disparition et demande à toute personne qui aurait vu Madeline de se manifester. Sa photo est partagée sur les réseaux sociaux, et le 28 février, une grande battue est organisée, sans résultat.

En fouillant le téléphone de Madeline, les shérifs adjoints trouvent tout de même une piste. Peu avant son anniversaire, elle a écrit qu'elle voulait partir vivre dans les bois à ses 13 ans. À cet âge-là, on écrit parfois ce genre de phrase sans y penser, sauf qu'à 4 jours d'une disparition, les enquêteurs ne peuvent pas l'ignorer. Pour sa famille, en revanche, une fugue n'a aucun sens, parce qu'une adolescente qui veut partir ne laisse pas son téléphone à la maison.

Le même jour, l'appartement de Venetian Bay Village est fouillé, et comme la famille ne peut plus y dormir, Jennifer, Stephan et le père de Stephan passent la nuit dans un hôtel près de Walt Disney World. Stephan, lui, accepte de confier son propre téléphone aux enquêteurs.

Un téléphone remis à zéro

Quand les enquêteurs ouvrent le téléphone de Stephan, ils ne trouvent presque rien, parce que l'appareil a été remis à zéro, avec tous ses paramètres d'usine. La réinitialisation a eu lieu le 26 février à 12h12, le jour même de la disparition, puis une seconde fois vers minuit. Stephan explique que c'est un accident, qu'il voulait faire une mise à jour et qu'il s'est trompé de bouton. Sauf qu'une réinitialisation complète ne se déclenche pas par erreur pendant une mise à jour, et son propre père a du mal à le croire.

Le problème pour Stephan, c'est que la remise à zéro n'a pas effacé son compte Google. Dans son espace de stockage en ligne, les enquêteurs découvrent des centaines de photos et de vidéos de viols sur une fillette, filmées à l'intérieur même de l'appartement de Kissimmee.

Cette fillette, c'est Madeline.

Les plus anciennes images remontent au moins à 2022, quand elle avait 11 ans, et les rapports d'enquête publiés plus tard parlent de fichiers qui datent d'au moins 2019. Pendant ce temps, à l'hôtel, Stephan quitte la chambre en pleine nuit et roule jusqu'à North Port, la ville de ses parents, avant de revenir au matin, et pour les enquêteurs, il s'y connecte au wifi de ses parents pour essayer d'effacer des images de son compte.

Dans la nuit du 28 au 29 février, Stephan Sterns est arrêté pour viols sur mineure et détention d'images pédocriminelles. Il refuse de répondre aux questions, et il est placé en détention sans caution. Madeline, elle, est toujours introuvable, alors que sa résidence est fermée par un portail et surveillée par des caméras.

Une passagère qui ne bouge pas

Alors les enquêteurs reprennent les images du 26 février. À 7h35, la voiture de Stephan s'arrête devant le compacteur à ordures de la résidence. Un homme qui lui ressemble jette des sacs-poubelle, et sur le siège passager, il y a une jeune fille en sweat vert, complètement affaissée, la bouche entrouverte. À 7h50, la voiture sort par le portail arrière, et la passagère a toujours la tête penchée sur la gauche. À 8h19, la voiture revient par l'entrée principale, avec la passagère dans la même position, puis elle repart à 8h31.

Vers 8h40, à l'heure où Stephan dit avoir déposé Madeline près de l'église, un lecteur automatique de plaques d'immatriculation place sa voiture à plusieurs kilomètres du collège. À 9h01, elle roule sur International Drive, à Orlando, et à 9h35, elle monte jusqu'au dernier niveau d'un parking couvert de South John Young Parkway.

À 9h41, une caméra filme un homme qui ouvre la portière passager, sort un corps inerte en sweat vert et en pantalon bleu, et le porte jusqu'au coffre. 2 minutes plus tard, la voiture repart.

À 10h14, elle rentre à Venetian Bay Village, et le siège passager est vide.

Une roue de secours sur la route 192

Dans le compacteur de la résidence, les enquêteurs retrouvent le sac à dos de Madeline et l'ordinateur portable que lui a prêté son collège, mais son corps, lui, n'y est pas, et il faut savoir où il a été emmené. À 11h22, Stephan fait des achats dans une boutique de cigarettes électroniques, puis les caméras routières et les lecteurs de plaques suivent sa Lincoln MKZ argentée vers l'est, sur la route 192, en direction de St. Cloud. À 13h17, elle passe devant l'école élémentaire de Hickory Tree, et à 14h11, une caméra la filme avec une roue de secours à l'arrière, côté conducteur.

Ce pneu, Stephan en a parlé lui-même aux enquêteurs, puisque sa crevaison fait partie de son récit. Sauf qu'entre 13h et 14h30, un témoin a vu un homme qui lui ressemble changer une roue près de Hickory Tree Road et d'Old Hickory Tree Road, un secteur rural et boisé où l'on ne s'arrête pas sans raison, et il a prévenu la police de Kissimmee. Dans l'après-midi, de retour à la résidence, Stephan jette un pneu dans le compacteur, et quand les enquêteurs le retrouvent, sa bande de roulement correspond à sa roue arrière.

Ce lundi-là, une des colocataires de Jennifer l'a croisé à l'heure du petit-déjeuner, puis à midi, et elle l'a trouvé bizarre, dans sa façon de se déplacer dans la maison. Sur la table, elle a remarqué 3 outils, dont un marteau, et elle l'a vu laver ses vêtements, ce qu'elle ne l'avait jamais vu faire.

Une nuit dans la chambre de l'étage

Le 1er mars, Jennifer Soto est longuement interrogée. Elle raconte que le soir du 25 février, vers 23h, elle a demandé à Madeline et à Stephan de dormir ensemble dans la chambre de l'étage, parce qu'elle voulait passer une bonne nuit. Madeline n'a jamais voulu dormir seule, explique-t-elle, et elle ne sait plus combien de fois elle l'a laissée dormir avec Stephan, parce qu'elle lui faisait confiance et qu'il traitait Madeline comme sa fille.

Pour le matin du 26 février, son récit n'est pas toujours le même. Sous serment, elle dit avoir vu Madeline se préparer pour l'école vers 8h, puis dans un autre entretien, elle dit qu'elle a seulement entendu quelqu'un dans la cuisine et qu'elle a cru que c'était sa fille.

Les enquêteurs lui montrent une des images trouvées sur le compte de Stephan, et elle reconnaît que c'est réel. Pourtant, juste après, elle appelle le père de Stephan pour lui dire de trouver un avocat à son fils. "J'avais l'impression que vous couriez après la mauvaise personne", dit-elle aux policiers. "Mais non, ce n'est pas le cas." Elle assure qu'elle n'avait "aucune idée" de ce qui se passait. "J'ai essayé de la surveiller de près. Je croyais que je faisais bien, mais non. Je ne voyais rien."

L'enquêteur, lui, ne croit pas à ses larmes, et dans son rapport, il écrit que ses émotions semblent "feintes" et qu'elle aurait qualifié les viols de "pas maléfiques", contrairement au meurtre. Les enquêteurs évoquent aussi avec elle une possible grossesse de Madeline, une hypothèse que rien ne viendra jamais confirmer. Jennifer Soto n'a pourtant jamais été soupçonnée ni poursuivie, et pour le shérif John Mina, elle "n'est pas suspecte dans cette affaire". Pendant qu'elle parle aux enquêteurs, les recherches, elles, se concentrent sur le secteur de Hickory Tree Road.

Madeline Soto, entre les bambous

Ce vendredi 1er mars 2024, le shérif John Mina le dit publiquement. Madeline n'a jamais été déposée près de son école, elle a très probablement été tuée à Kissimmee, et sur les images du matin, "nous pensons qu'elle était déjà morte".

Dans le comté d'Osceola, près de St. Cloud, les équipes du shérif fouillent les bois de Hickory Tree Road, et vers 16h30, elles trouvent le corps d'une adolescente, allongée face contre terre entre des bambous, sous des débris. Elle porte un sweat vert, et c'est bien Madeline.

Comme c'est chez elle, à Kissimmee, que Madeline a été tuée, c'est la police de sa ville qui reprend l'enquête. Un enfant signalé disparu par un adulte de sa propre maison, ça me fait penser à Gannon, un garçon de 11 ans du Colorado, dont le corps a été retrouvé lui aussi en Floride, sous le pont de la baie d'Escambia, dans l'affaire Gannon Stauch.

Le lendemain, alors que sa famille vient tout juste d'apprendre qu'elle est morte, le bureau du shérif du comté d'Osceola publie sur les réseaux sociaux, "par accident", une photo confidentielle de son corps. Il faut attendre le 29 mars pour que le médecin légiste dise enfin à sa famille comment elle est morte. Madeline a été étranglée.

Une clé USB dans un box

Le 12 mars 2024, Stephan Sterns, qui va bientôt avoir 38 ans, apprend qu'il est poursuivi pour 60 crimes, dont des viols sur une enfant de moins de 12 ans et la détention d'images pédocriminelles. Autour de lui, des gens commencent à parler, et une ancienne petite amie, avec qui il est sorti brièvement en 2022, raconte qu'à l'époque, il tenait absolument à dormir chez Jennifer, parce que, disait-il, Jennifer et Madeline n'arrivaient pas à dormir sans lui. Sur ses appareils, les enquêteurs trouvent aussi des images d'une des colocataires de l'appartement, filmée nue à son insu.

Ses parents, eux, coopèrent avec l'enquête. Début avril, son père remet aux policiers un vieil ordinateur dont le disque dur a été retiré, puis il retrouve dans un box de stockage un disque dur et la montre de son fils, et les policiers y récupèrent 2 clés USB. Sur l'une d'elles, il y a plus de 35 000 images pédocriminelles.

Depuis la prison, Stephan appelle sa famille. Le 10 avril, il dit à son père qu'il "n'aurait jamais voulu ça" pour Madeline, et le 14 mai, au cours d'un autre appel enregistré, il explique qu'il était allé à North Port pour "mettre de l'ordre" dans ses affaires, sans jamais nier l'avoir tuée.

Il y a aussi ce qu'il a tapé sur Google dans les semaines avant la disparition. Au milieu de ses recherches, les enquêteurs tombent sur le nom d'un produit qui sert à endormir les patients avant une opération, le sévoflurane, et sur une question, savoir si on le retrouve dans un test de dépistage.

Un plaidoyer la veille du procès

Le 24 avril 2024, Stephan Sterns est poursuivi pour le meurtre de Madeline, avec préméditation, et le 10 juin, le procureur annonce qu'il demandera la peine de mort. Pendant plus d'un an, ses avocats se battent pour l'éviter et pour faire annuler ce qu'on a trouvé sur son téléphone, et pendant plus d'un an, la famille de Madeline attend. Le lundi 21 juillet 2025, au tribunal de Kissimmee, Stephan se présente devant le juge Keith Carsten, alors que dès le lendemain, on doit commencer à choisir les jurés du procès pour viols, et que celui du meurtre est prévu en septembre.

Ce jour-là, la veille du procès, il change d'avis. Pour le meurtre de Madeline, il ne dit pas qu'il est coupable, il dit seulement qu'il ne conteste pas, ce que la loi américaine appelle "nolo contendere", et ça suffit pour le condamner. Pour le reste, il reconnaît 20 crimes, dont 8 viols sur une enfant de moins de 12 ans, et en échange, il échappe à la peine de mort. C'est aussi pour l'éviter que la mère de Gabriel, un petit garçon de Californie, avait fini par plaider coupable, dans l'affaire Gabriel Fernandez. Ici, il n'y aura donc pas de procès, et la famille de Madeline peut enfin parler. Son père, Tyler Wallace, se tourne vers lui.

Une âme brisée

"À cause des actes de cet homme dépravé, je ne rencontrerai jamais la femme qu'elle était en train de devenir", lui dit Tyler Wallace. Au nom du parquet, on lit ensuite la lettre de Yolanda Zambrano, la grand-mère de Madeline, qui dit vivre avec "une âme brisée", parce que Stephan a trahi "son amour, sa confiance, son innocence, son corps", et qu'"avec elle, il a tué un morceau de nos âmes". Jennifer Soto, elle, ne s'exprime pas.

Stephan parle à la fin, pendant près de 90 secondes. Il dit qu'il a prié Dieu "d'innombrables fois" pour prendre la place de Madeline, et il s'excuse "pour toute cette douleur". Le juge le condamne le jour même à 21 peines de prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle, et Stephan renonce à faire appel. Cette décision a été prise "en étroite concertation" avec la famille de Madeline, et pour la procureure Monique Worrell, il "ne sera plus jamais libre".

Un banc face au lac

Stephan Sterns purge ses 21 peines de prison à vie en Floride, et comme il a renoncé à faire appel, l'affaire est terminée sur le plan judiciaire. Il n'y a donc jamais eu de procès pour le meurtre de Madeline, et ce qui s'est passé exactement dans la nuit du 25 au 26 février 2024 n'a jamais été raconté devant un jury. Pour la photo du corps publiée sur les réseaux sociaux, le shérif du comté d'Osceola, Marcos Lopez, accepte de payer 250 dollars d'amende en décembre 2024.

Fin février 2025, un an après sa disparition, des habitants se réunissent à Lakefront Park, à St. Cloud, au bord du lac East Tohopekaliga, pour lire des poèmes et chanter pour Madeline. En avril 2025, la ville y installe un banc, face au lac, près du ponton de pêche, avec une plaque qui dit "Forever Loved, Forever 13", aimée pour toujours, 13 ans pour toujours.

Madeline a eu 13 ans 4 jours avant de mourir. Sur son banc, au bord du lac, elle les aura toujours.

L'affaire Madeline Soto en vidéo ⬇️

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