Affaire Gabriel Kuhn : démembré vivant à 12 ans
Le lundi 23 juillet 2007, vers midi, à Blumenau, dans le sud du Brésil, Guilherme Kuhn rentre de chez le dentiste, et c'est dans la maison d'à côté, chez le voisin avec qui son petit frère joue tous les jours à l'ordinateur, qu'il retrouve Gabriel, 12 ans. Gabriel est mort, et ses 2 jambes ont été séparées de son corps. Le jour même, au commissariat, l'adolescent de 16 ans qui vit dans cette maison raconte une dispute autour d'une partie de jeu vidéo, et il explique qu'il croyait Gabriel déjà mort, sauf que dans les jours qui suivent, l'autopsie et l'ordinateur de sa chambre racontent une tout autre histoire.
Gabriel Kuhn, un enfant qui ne fait pas de bruit
Gabriel est né le 21 mars 1995, et en juillet 2007, il a 12 ans. Il vit à Velha Central, un quartier résidentiel de Blumenau, avec ses parents et son grand frère, Guilherme, qui a 4 ans de plus que lui, et son père, Adelar Kuhn, a 42 ans. Dans ce quartier aux rues calmes et aux maisons serrées les unes contre les autres, les voisins se connaissent depuis des années, et les enfants de la rue aussi.
Blumenau compte près de 300 000 habitants, dans l'État de Santa Catarina, à environ 200 kilomètres de Florianópolis, et elle a été fondée au 19e siècle par des colons allemands, ce qui se voit encore dans ses maisons à colombages.
Dans la famille comme dans le quartier, tout le monde décrit Gabriel de la même façon, un garçon réservé, le genre d'enfant qui ne fait pas de bruit, et en 2007, quand il n'est pas dans la rue, ce garçon discret est devant un ordinateur.
Un ami dans la maison d'à côté
Le jeu auquel il joue s'appelle Tibia. C'est un jeu de rôle en ligne, créé à la fin des années 1990 par un studio allemand, avec des graphismes très simples, vus du dessus, où chaque joueur fait évoluer un personnage, combat des monstres, gagne des niveaux et amasse de l'or virtuel. Il est loin d'être le jeu le plus spectaculaire de l'époque, et pourtant, au Brésil, il est extrêmement populaire chez les adolescents. Pour un garçon réservé comme Gabriel, c'est assez logique finalement, parce que dans un jeu, on peut retrouver des amis sans avoir besoin de parler fort.
Dans la maison voisine, justement, il y a un autre joueur. C'est un adolescent de 16 ans, et c'est en partie ce jeu qui le rapproche de Gabriel, malgré leurs 4 ans d'écart. Chez les Kuhn, il est presque de la famille, puisqu'il passe son temps chez eux, à jouer à l'ordinateur avec Gabriel et Guilherme. Dans la rue, une voisine de 61 ans, Dolores Gonçalves, connaît bien ce garçon d'à côté, et pour elle, c'est un adolescent poli et calme, qui aide toujours ses parents. Rien, dans cette rue, ne fait penser que cette amitié pose un problème.
Aux États-Unis, l'affaire Gannon Stauch concerne elle aussi un garçon gentil et calme, passionné de jeux vidéo, qui avait 11 ans quand il a été tué dans sa chambre.
Une matinée sans adultes
Le lundi 23 juillet 2007, la rue est presque vide d'adultes. Les parents de Gabriel sont partis, et Guilherme a rendez-vous chez le dentiste, si bien que Gabriel reste seul. Dans la maison d'à côté, l'adolescent est seul lui aussi, parce que sa mère est partie rendre visite à une amie à Nova Trento, une petite ville de l'État.
Ce matin-là, Gabriel va chez son voisin. Il n'y a rien d'inhabituel à ça, puisque les 2 garçons passent d'une maison à l'autre depuis des mois, et que personne ne s'inquiète de les savoir ensemble, alors pendant des heures, rien n'attire l'attention dans la maison voisine.
Midi, au retour du dentiste
Vers midi, Guilherme revient de son rendez-vous, et c'est dans la maison du voisin qu'il retrouve son petit frère. Gabriel est mort, et ses 2 jambes ont été séparées de son corps.
Guilherme donne l'alerte, et ce sont des voisins qui appellent la police. À quelques mètres de là, la mère de Gabriel est recueillie chez des proches, et toutes les 5 minutes, un membre de la famille arrive devant la maison des Kuhn, en larmes, avec les mêmes questions que tout le monde, sans que personne ne puisse leur répondre.
Quand les policiers arrivent, l'adolescent est encore dans la maison. Il est très agité, et vers 12h30, des policiers militaires le conduisent au commissariat central de Blumenau, où il arrive l'air complètement bouleversé.
Des aveux au commissariat
L'enquête est confiée à la commissaire Rosi Serafim, de la police civile. Dans l'après-midi, l'adolescent est interrogé, accompagné de son père et de l'avocat de la famille, et il finit par avouer que c'est lui qui a tué Gabriel.
Selon lui, tout part du jeu. Vers 8h30, les 2 garçons auraient joué à l'ordinateur dans sa chambre, et ils se seraient disputés à cause de la partie. Il aurait poussé Gabriel sur un des lits avant de partir vers la cuisine, Gabriel l'aurait suivi, la dispute aurait continué, et c'est là qu'il l'aurait étranglé, jusqu'à ce que Gabriel s'effondre, inconscient, et qu'il le croie mort.
D'après ses aveux, il décide alors de cacher le corps dans le grenier, dont la trappe se trouve à 1,80 m du sol. Il le traîne jusqu'au couloir, prend une échelle et attache un fil autour du corps pour essayer de le hisser. "Comme c'était trop lourd, il n'a pas réussi à le soulever", raconte la commissaire aux journalistes. C'est à ce moment-là qu'il coupe les jambes de Gabriel avec un couteau, puis avec une petite scie quand il arrive à l'os, pour que le corps soit plus facile à déplacer, et c'est cette scène que Guilherme découvre en arrivant.
Pendant 2 jours, la police s'appuie sur ces aveux, et pour elle, Gabriel est mort étranglé.
Une rue sous le choc
Après sa déposition, l'adolescent est emmené à l'institut médico-légal, puis présenté au ministère public. La procureure de l'enfance et de la jeunesse, Mônica Papst, demande son placement provisoire, et la justice l'accepte. Comme il n'existe aucun centre pour mineurs à Blumenau, il est transféré dans un centre de placement provisoire à Itajaí, sur la côte.
À Velha Central, ce lundi-là, personne ne comprend. Chez les Kuhn, ce garçon venait jouer tous les jours avec leurs fils, au point que le père de Gabriel, Adelar, n'arrive pas à y croire. "Ils jouaient toujours ensemble. Il était toujours ici, à la maison, à jouer à l'ordinateur avec mes enfants. On en vient même à se demander si c'est vraiment lui."
La grand-mère de Gabriel, Dori Kuhn, ne trouve pas d'explication non plus. Pour elle, Gabriel a "toujours été un gentil garçon", et "ils ne faisaient que jouer. On ne peut pas comprendre." Dans la rue, Dolores Gonçalves, qui a appris le drame à la télévision, refuse d'abord d'y croire. "Il s'est passé quelque chose d'anormal. Je ne pense qu'à la douleur des mères de ces enfants."
La mère de l'adolescent est ramenée de Nova Trento par des proches, et elle ne tient plus que grâce aux calmants. Le mardi 24 juillet, Gabriel est enterré à Blumenau, et le lendemain, le médecin légiste rend ses conclusions.
Gabriel était encore vivant
Le 25 juillet, les résultats de l'autopsie tombent, et ils contredisent les aveux sur un point capital. L'adolescent a raconté qu'il croyait Gabriel mort quand il a commencé à couper ses jambes. Sauf que pour le médecin légiste, Gabriel n'est pas mort étranglé. Il était inconscient, mais encore vivant, quand ses jambes ont été sectionnées, et c'est l'hémorragie qui l'a tué, vers 11h du matin.
L'autopsie révèle aussi que Gabriel a été victime d'une agression sexuelle avant d'être tué. Dans la chambre où se trouve l'ordinateur, la commissaire Rosi Serafim a remarqué des taches de sang sur un matelas, et la police soupçonne que l'agression a eu lieu sur ce lit. L'adolescent nie toute agression sexuelle, et c'est le commissaire régional de Blumenau, Rodrigo Marquetti, qui l'annonce aux journalistes.
Pour Rosi Serafim, la version de la dispute autour du jeu ne tient plus. "Il a nié l'abus pendant l'interrogatoire. On pense qu'il s'est servi de l'alibi des jeux pour couvrir le crime qu'il avait commis." Ce matin-là, vers 9h30, l'adolescent a appelé sa mère, à Nova Trento, pour lui demander à quelle heure elle comptait rentrer à la maison.
Un ordinateur dans la chambre
Depuis le premier jour, toute l'histoire racontée par l'adolescent repose sur un seul élément, la partie qui aurait mal tourné. Si les 2 garçons ont vraiment joué ensemble ce matin-là, l'ordinateur de sa chambre en garde forcément la trace, alors la commissaire demande qu'il soit examiné par des techniciens en informatique.
Le jeudi 26 juillet, Rosi Serafim annonce les résultats. La police écarte la présence d'une deuxième personne dans la maison, et le rapport sur la scène de crime doit partir chez la procureure de l'enfance et de la jeunesse dès le lundi suivant, avec celui sur l'ordinateur. Les analyses envoyées à l'institut de police scientifique de Florianópolis doivent encore préciser la nature de l'agression subie par Gabriel, mais pour l'ordinateur, le résultat est sans appel.
L'ordinateur n'a pas été allumé le matin du crime.
Des photos sur internet
Il n'y a donc eu aucune partie sur cet ordinateur à 8h30, et pour la police, cette nouvelle preuve renforce l'idée que la dispute est née de l'agression sexuelle. Pendant que l'enquête avance, la famille de Gabriel doit affronter une autre épreuve, parce que des photos de son corps, prises sur la scène du crime, commencent à apparaître sur des sites internet, alors qu'elles n'auraient jamais dû sortir de la maison. À la demande du ministère public, la police civile ouvre une enquête pour savoir qui les a diffusées.
Aux États-Unis, dans l'affaire Bianca Devins, la famille de la jeune fille a dû se battre elle aussi contre des photos de son corps qui ont fait le tour des réseaux. À Blumenau, le travail est long, parce qu'il faut retrouver la première personne qui a mis ces images en ligne. "C'est un travail difficile, nous avons dû faire le chemin des photos à l'envers pour découvrir qui pouvait en être responsable", explique Rosi Serafim début septembre, alors que la police a déjà des soupçons.
Un compte à rebours de 45 jours
Au Brésil, un mineur de moins de 18 ans ne peut pas être jugé comme un adulte, parce que le Statut de l'enfant et de l'adolescent, une loi de 1990 qu'on appelle l'ECA, le déclare pénalement irresponsable. Quand un adolescent tue, la mesure la plus lourde que le juge peut prononcer, c'est le placement en centre fermé, sauf que ce placement ne peut en aucun cas dépasser 3 ans, quelle que soit la gravité des faits, et qu'il prend fin au plus tard à 21 ans.
Toute la procédure se déroule à huis clos, parce que l'ECA interdit de divulguer les actes de police et de justice qui concernent un mineur accusé. Les journaux brésiliens n'ont pas le droit de publier son nom, sa photo, ni même ses initiales, et c'est pour ça que dans la presse de 2007, le voisin de Gabriel n'est jamais que "l'adolescent de 16 ans".
La loi fixe aussi un délai très court, puisqu'un adolescent ne peut pas rester plus de 45 jours en placement provisoire sans qu'une décision soit rendue. Entre-temps, il a été transféré au centre de placement provisoire de Joinville, dans le nord de l'État, et pour lui, le délai expire le mercredi 5 septembre 2007. Si le juge ne se prononce pas à temps, il devra être remis en liberté.
3 ans, pas un jour de plus
Le 5 septembre 2007, en début de soirée, le dernier jour possible, le juge Álvaro Luís Pereira de Andrade, du tribunal de l'enfance et de la jeunesse de Blumenau, rend sa décision. Il impose à l'adolescent 3 ans de placement, la mesure la plus lourde que permet la loi, et celle qu'avait demandée le ministère public. Le dossier est couvert par le secret, si bien que le contenu exact du jugement n'a jamais été rendu public. Ces 3 ans sont le maximum que le droit brésilien autorise pour un garçon de 16 ans, quoi qu'il ait fait.
Selon les récapitulatifs de l'affaire publiés depuis, il est libéré en 2010, à 19 ans, une fois ses 3 ans de placement terminés. Depuis, son identité reste protégée par la loi, et aucune information officielle n'a jamais été donnée sur sa vie après sa sortie. Ce silence a laissé la place à toutes sortes de rumeurs sur internet, sur l'endroit où il vivrait ou sur le nom qu'il porterait aujourd'hui, mais aucune n'a jamais été confirmée par une source fiable.
En 2020, 13 ans après les faits, l'affaire redevient un sujet national au Brésil, relancée par les réseaux sociaux, et les photos de la scène du crime sont toujours en ligne, malgré l'enquête ouverte en 2007 pour retrouver ceux qui les avaient diffusées.
Gabriel avait 12 ans. Dans sa rue de Velha Central, avant ce lundi de juillet, il jouait au ballon avec les autres enfants.
L'affaire Gabriel Kuhn en vidéo ⬇️



À lire aussi :
➡️ Affaire des cannibales de Garanhuns
➡️ Affaire Gabriel Fernandez
Sources :
Estadão, décision du juge de l'enfance et de la jeunesse de Blumenau, 6 septembre 2007 : https://www.estadao.com.br/brasil/adolescente-que-esquartejou-amigo-vai-cumprir-pena-educativa/
Gazeta do Povo (Clic RBS), aveux de l'adolescent et réactions de la famille, 24 juillet 2007 : https://www.gazetadopovo.com.br/vida-publica/adolescente-confessa-ter-esquartejado-colega-akh3sv2i3qyya9l6fp0uqs9xq/
Terra, résultats de l'autopsie de Gabriel Kuhn, 25 juillet 2007 : https://web.archive.org/web/20071016092259/http://noticias.terra.com.br/brasil/interna/0,,OI1783432-EI5030,00.html
Dourados Agora, mesure socio-éducative et enquête sur la fuite des photos, 6 septembre 2007 : https://www.douradosagora.com.br/2007/09/06/jovem-que-esquartejou-amigo-tera-pena-educativa/
Presidência da República, Estatuto da Criança e do Adolescente (loi n° 8.069), 13 juillet 1990 : https://www.planalto.gov.br/ccivil_03/leis/l8069.htm
Wikipédia (portugais), Assassinato de Gabriel Kuhn, consulté le 18 octobre 2026 : https://pt.wikipedia.org/wiki/Assassinato_de_Gabriel_Kuhn
