Affaire Frank et Carol Hilley : empoisonnés à l'arsenic


Le 19 septembre 1979, à Birmingham, en Alabama, le docteur Brian Thompson examine une jeune femme de 19 ans, Carol Hilley, que les médecins d'Anniston ont fini par envoyer chez un psychiatre, parce qu'en 5 mois, personne n'a trouvé pourquoi elle vomit et pourquoi ses jambes ne la portent plus. Sur ses ongles de mains et de pieds, il voit de fines lignes blanches qui les traversent dans la largeur, et pour un médecin, c'est le signe d'un empoisonnement à l'arsenic. 4 ans plus tôt, son père, Frank, est mort avec les mêmes nausées et les mêmes douleurs au ventre, et le 3 octobre 1979, on rouvre sa tombe.
Frank Hilley, amoureux depuis le collège
Au collège, Frank Hilley remarque une fille plus jeune que lui. Elle s'appelle Audrey Marie Frazier, tout le monde l'appelle Marie, et elle a 12 ans, alors que lui est déjà au lycée. Il en tombe tellement amoureux qu'à partir de là, il n'y a plus qu'elle.
Frank grandit à Anniston, une ville industrielle au pied des dernières collines des Appalaches, à environ 100 kilomètres à l'est de Birmingham, où l'on travaille dans les filatures, les fonderies et les usines de tuyaux. Ses parents, Clarence et Carrie, sont des ouvriers qui n'ont pas beaucoup d'argent, et la famille est soudée, avec 2 filles, Freeda et Jewel, et un garçon, Frank. Marie, elle, est née tout près, le 4 juin 1933, à Blue Mountain, une petite ville ouvrière, et ses parents voient ce garçon d'un mauvais œil, parce qu'il ne vient pas d'une des familles aisées de la ville. Mais Frank la traite comme une reine, et Marie répond à ses avances.
Après le lycée, Frank s'engage dans la Navy, et on l'envoie à Guam, dans le Pacifique. De là-bas, il compte les jours, parce qu'il a peur de la perdre, alors pendant une permission, le 8 mai 1951, il l'épouse. Marie n'a pas encore 18 ans, et elle reste à Anniston le temps de finir le lycée, avant de le rejoindre en Californie.
Quand Frank quitte la Navy, Marie est enceinte, et le couple rentre à Anniston. Leur fils, Mike, naît le 11 novembre 1952, et leur fille, Carol, en 1960. Frank entre au service expédition de la Standard Foundry, une fonderie de la ville, où il grimpe les échelons jusqu'à devenir contremaître, et Marie se fait une réputation d'excellente secrétaire de direction.
Carol n'a rien de la petite fille sage et soignée que sa mère voudrait. C'est un garçon manqué, et entre elles, les disputes sont fréquentes, c'est pour ça que Frank s'occupe d'elle tout particulièrement.
Marie, elle, aime dépenser, au point que le salaire de Frank a du mal à suivre ses achats de vêtements et de meubles, et certaines factures, elle les fait envoyer dans une boîte postale, pour que Frank ne les voie pas.
Un mal de ventre qui ne passe pas
En 1974, Frank est souvent malade. Il a des nausées, il vomit, il est fatigué, et il met ça sur le compte de quelque chose qu'il a mangé, ou des produits chimiques de la fonderie, et il se contente de prendre de l'Alka-Seltzer en serrant les dents. Seulement, au printemps 1975, ça ne passe plus, et le 19 mai, il finit par consulter le médecin de famille, le docteur Earl Jones. Il se plaint de nausées et de douleurs au ventre, et le médecin pense à un virus intestinal.
Le 22 mai, sa sœur Freeda vient le voir, et Frank lui dit qu'il ne s'est jamais senti aussi mal de sa vie, et que si on ne fait rien, il ne sera plus là très longtemps. Le lendemain, vers 3h30 du matin, il erre dans le jardin en sous-vêtements, et on l'hospitalise à Anniston. Les analyses montrent que son foie est en train de lâcher, donc le docteur Jones change de diagnostic, et il parle d'hépatite infectieuse.
Frank a la peau jaune, il délire, et il est tellement agité que son fils Mike doit le retenir pour qu'il ne saute pas par la fenêtre. Le 25 mai, vers 4h du matin, Mike quitte l'hôpital pour aller chercher ses 2 grands-mères.
Quand il revient, environ une heure plus tard, son père est mort.
Un incendie dans un placard
Une mort aussi rapide surprend le docteur Jones, alors il demande une autopsie, et Marie donne son accord. L'autopsie montre une hépatite, des reins et des poumons gonflés, une pneumonie des 2 côtés et une inflammation de l'estomac, si bien que la cause du décès reste une hépatite infectieuse, et personne ne cherche plus loin. Le 27 mai 1975, Frank Hilley est enterré à Anniston, et c'est Mike, qui étudie pour devenir pasteur, qui prononce le sermon.
Frank avait une assurance-vie, dont Marie est la bénéficiaire. Elle touche en tout 31 140 dollars, et elle se met à dépenser. Elle s'achète une voiture, des vêtements, des bijoux, elle offre une bague en diamant à sa mère, et à Carol, une voiture, une chaîne stéréo et des meubles.
Peu après, on découvre un cancer à la mère de Marie, Lucille Frazier, et Marie l'installe chez elle pour s'en occuper, jusqu'à sa mort, en janvier 1977. Dans les mois qui suivent, la police d'Anniston entend de plus en plus souvent parler de la veuve Hilley, parce qu'elle signale des petits vols chez elle, des fuites de gaz, des appels malveillants, et même, en pleine nuit, un début d'incendie dans un placard. Les policiers se déplacent des dizaines de fois, si bien qu'à force, l'un d'eux, le lieutenant Gary Carroll, finit par bien la connaître.
Carol Hilley, malade à 19 ans
En 1978, Carol vient d'avoir son diplôme de fin de lycée, et après quelques mois passés chez Mike, en Floride, elle revient à Anniston avec sa mère. Elles s'installent d'abord chez Freeda, la sœur de Frank, puis chez la mère de Frank, Carrie Hilley. Au printemps suivant, en avril 1979, Carol a 19 ans, elle est en première année dans une université voisine, et un soir, elle retourne à son ancien lycée pour le bal de fin d'année. Pendant la fête, elle a la nausée, mais pas assez pour gâcher sa soirée, et elle n'y fait pas attention. Le lendemain, à l'église, la nausée revient, si fort qu'elle sort avant la fin du service et qu'elle vomit sur le parking.
À partir de là, Carol n'est plus jamais vraiment en forme. Entre avril et août 1979, on la conduit plusieurs fois aux urgences et on l'hospitalise, sans que personne trouve ce qu'elle a. Elle tient malgré tout à avoir son propre appartement, et elle s'y installe. Sa mère est là tout le temps, elle lui fait à manger, elle lui donne ses médicaments, et elle l'emmène chez plusieurs médecins, ce qui, pour une mère dont la fille est malade, est assez logique.
Sauf que Carol va de plus en plus mal. En août, en plus des nausées, ses doigts s'engourdissent et ses jambes faiblissent, au point qu'elle n'arrive plus à tenir debout pour enfiler un jean. Le 22 août 1979, le docteur Warren Sarrell l'admet à l'hôpital d'Anniston, pour la quatrième fois depuis le printemps, et comme les autres, il cherche sans rien trouver. Le 29 août, faute de diagnostic, il l'envoie à Birmingham chez un psychiatre, le docteur John Elmore, et Carol est admise dans le service psychiatrique du Carraway Methodist Hospital.
Des piqûres en cachette
Pendant que Carol est à Carraway, une amie de l'église, Eve Cole, l'appelle pour prendre de ses nouvelles, et au fil de la conversation, Carol lui dit, sans y penser, que sa mère lui a encore fait des piqûres, là, à l'hôpital.
Une piqûre faite par Marie, Eve en a déjà vu une. Un soir de l'été, elle était dans l'appartement de Carol quand Marie lui a fait une injection, et sur le moment, elle n'y a vu aucun mal, parce qu'une mère qui soigne sa fille malade, ça n'a rien d'inquiétant. Sauf que cette fois, Carol est hospitalisée. Dans un hôpital, ce sont les infirmières qui font les piqûres, et une mère qui en fait elle-même, en cachette, dans un service où sa fille est surveillée jour et nuit, ce n'est pas normal.
Eve prévient donc Freeda, la tante de Carol, qui appelle Mike, en Floride, et Mike appelle sa sœur pour en avoir le cœur net. Carol le lui confirme, sa mère lui a bien fait des piqûres, à la maison et à l'hôpital. D'après ce que Marie lui a expliqué, c'était pour calmer ses nausées, puis pour ses jambes, et le produit venait d'une amie infirmière, Doris Ford. Personne ne devait le savoir, parce que si ça se savait, Doris risquait de perdre son travail.
Mike appelle le docteur Elmore. Le psychiatre ne croit pas que Marie empoisonne sa fille, mais il pense qu'elle fait partie du problème, et il lui demande de ne plus venir voir Carol pendant un moment. Dans l'affaire Lacey Spears, c'est aussi dans une chambre d'hôpital, pendant que les médecins cherchent une explication, qu'un petit garçon de 5 ans reçoit du sel par le tuyau de sa sonde, selon l'accusation.
Le 18 septembre 1979, Marie demande au docteur Elmore ce qu'a sa fille. Il lui répond que Carol souffre de malnutrition et de carences en vitamines, et qu'un empoisonnement au plomb ou à un autre métal pourrait en être la cause. Le jour même, contre son avis, Marie fait sortir Carol de l'hôpital, et pour le docteur Elmore, Carol repart dans un état pire qu'à son arrivée.
Des lignes blanches sur les ongles
Le lendemain, le 19 septembre 1979, Carol est admise à l'hôpital universitaire de l'Alabama, à Birmingham, où c'est le docteur Brian Thompson qui la prend en charge. Le même jour, à Birmingham, Marie est arrêtée pour des chèques sans provision, et on la ramène à la prison municipale d'Anniston, où elle va rester environ 2 mois.
À l'hôpital universitaire, la famille raconte tout au docteur Thompson, les piqûres, les soupçons, et Frank, mort 4 ans plus tôt. L'histoire est incroyable, mais il la prend au sérieux. Carol a les mains et les pieds engourdis, une paralysie des nerfs fait tomber ses pieds quand elle marche, et elle a perdu presque tous ses réflexes. Il regarde ses ongles, et sur ses ongles de mains et de pieds, il voit de fines lignes blanches qui les traversent dans la largeur. Ce sont des lignes de Mees, et pour un médecin, c'est le signe d'un empoisonnement à l'arsenic. Les analyses le confirment, puisque dans les cheveux de Carol, elles trouvent environ 50 fois le taux normal d'arsenic.
À l'abri des piqûres, l'état de Carol s'améliore jour après jour, et le 26 septembre, le lieutenant Gary Carroll, celui qui connaît Marie depuis les appels de 1977, l'interroge pendant 2 heures, dans un entretien enregistré. "Marie, est-ce que tu lui as donné ce poison ?", lui demande-t-il. "Non, Gary", répond-elle. "Je ne sais pas où on irait trouver du poison, et je n'en donnerais pas à ma propre fille." Elle nie plusieurs fois, puis elle finit par reconnaître qu'elle a fait des piqûres à Carol, mais d'après elle, c'était du Phénergan, un médicament contre les nausées.
Une tombe rouverte
Le 3 octobre 1979, à Anniston, 4 ans après son enterrement, le corps de Frank Hilley est exhumé. Carol a été empoisonnée à l'arsenic pendant des mois, avec des nausées, des vomissements et des douleurs au ventre, et en 1975, Frank avait les mêmes, et forcément, la question se pose pour lui.
Le même jour, John Case, du département des sciences médico-légales de l'Alabama, analyse les cheveux de Carol. Un cheveu pousse lentement et garde la trace de ce qui passe dans le sang, si bien qu'en l'analysant de la racine à la pointe, on lit une sorte de calendrier. Près du cuir chevelu, le taux d'arsenic est plus de 100 fois supérieur à la normale, et au bout du cheveu, il tombe à 0, ce qui veut dire, pour John Case, que Carol a reçu des doses d'arsenic de plus en plus fortes, pendant 4 à 8 mois.
Sur un corps enterré depuis 4 ans, la peau et les organes se sont dégradés, mais les cheveux et les ongles résistent beaucoup plus longtemps, et l'arsenic s'y fixe. Dans ceux de Frank, le toxicologue H. Chip Walls trouve des taux anormalement élevés, 10 fois la normale dans les cheveux, et jusqu'à 100 fois dans les ongles des pieds. En 1975, personne n'a rien vu, parce que les symptômes de l'hépatite et ceux d'un empoisonnement à l'arsenic se ressemblent beaucoup, et qu'à l'autopsie, personne n'a cherché d'arsenic. Pour le docteur Joseph Embry, médecin légiste, Frank est mort d'un empoisonnement aigu à l'arsenic, et il en recevait depuis des mois.
Le 6 octobre, Freeda fouille la maison de sa mère, Carrie, où Marie a laissé des affaires, et dans une trousse à maquillage ouverte, elle trouve un flacon de médicament à moitié rempli d'un liquide, qui se révèle être une solution d'arsenic. Le 9 octobre, Marie, toujours en prison pour les chèques, est arrêtée pour la tentative de meurtre de sa fille, et dans son sac à main, déjà rangé au commissariat, les policiers récupèrent un autre flacon, qui contient lui aussi de l'arsenic.
Les enquêteurs regardent aussi l'argent. Le 27 juillet 1978, quelques mois avant que Carol tombe malade, Marie a souscrit une assurance-vie sur sa fille, de 25 000 dollars, avec 25 000 dollars de plus en cas de mort accidentelle, et c'est elle, la bénéficiaire. Le contrat est entré en vigueur en août 1978, et peu avant son arrestation, selon la presse de l'époque, elle a même essayé d'en payer une prime avec un chèque sans provision. Dans l'affaire Kouri Richins, dans l'Utah, ce sont aussi les assurances-vie souscrites sur un mari mort d'une overdose de fentanyl qui intéressent d'abord les enquêteurs.
Le 21 octobre, dans le sous-sol de Freeda, il reste un carton d'affaires que Marie y avait déposées lors d'un de ses nombreux déménagements, et dedans, il y a un flacon de mort-aux-rats de la marque Cowley's, une solution à environ 1,5 % d'arsenic.
Une chambre vide au Roadway Inn
Le 25 octobre 1979, Marie Hilley est inculpée pour la tentative de meurtre de Carol, et sa caution est fixée à 14 000 dollars, 10 000 pour la tentative de meurtre et 2 000 pour chacune des affaires de chèques, ce qui est peu, vu la gravité des faits. Mike hésite encore entre défendre sa mère et la croire capable du pire, et pourtant, c'est à sa demande que 5 habitants d'Anniston réunissent l'argent. Le 9 novembre 1979, Marie sort de prison en attendant son procès.
Pour la mettre à l'abri de la presse, son avocat, Wilford Lane, l'emmène à Birmingham, et quelques jours plus tard, elle s'installe au Roadway Inn sous le nom d'Emily Stephens. Le 18 novembre, l'avocat a rendez-vous avec elle au motel. En arrivant, il trouve la chambre vide. Une partie de ses affaires est encore là, avec un mot qui laisse croire qu'elle a été enlevée. Le même jour, à Anniston, sa belle-mère, Carrie Hilley, meurt d'un cancer.
Le lendemain, le 19 novembre, la maison d'une tante de Marie, Margaret Key, est cambriolée, et on lui vole sa voiture, des vêtements et une valise. Quelques jours plus tard, la voiture est retrouvée à Marietta, en Géorgie, et le FBI se joint aux recherches. Pour la justice, cet enlèvement a très probablement été inventé par Marie elle-même, et le 11 janvier 1980, à Anniston, elle est inculpée en son absence pour le meurtre de Frank. Pendant plus de 3 ans, personne ne la retrouve.
Une femme nommée Robbi
En février 1980, à Fort Lauderdale, en Floride, un homme rencontre une femme dans une boîte de nuit. Il s'appelle John Homan, il a 33 ans, il construit des bateaux, et il sort d'un divorce. Elle se présente sous le nom de Robbi Hannon, elle dit qu'elle a 35 ans, qu'elle vient du Texas, et qu'elle a perdu ses 2 enfants dans un accident de voiture. En réalité, elle en a 46, et c'est Marie Hilley.
John n'en sait rien, et dès le mois de mars, ils vivent ensemble. À l'automne 1980, le couple part s'installer dans le New Hampshire, à Marlow, une petite ville près de Keene, où vit le frère de John. Robbi trouve un poste au service clients d'une usine de vis de Keene, où elle est très appréciée pour son efficacité, et en mai 1981, ils retournent en Floride pour se marier. Robbi Hannon devient Robbi Homan.
En 1982, Robbi raconte à son entourage qu'elle souffre d'une maladie du sang très rare, et elle parle de plus en plus d'une sœur jumelle qui vit au Texas, Teri Martin. Teri, c'est aussi le prénom de la femme de Mike. À la fin de l'été 1982, Robbi quitte le New Hampshire en expliquant à John qu'elle doit régler des affaires de famille et voir des médecins. Son mari reste travailler, et c'est Teri, dit-elle, qui s'occupera d'elle.
En septembre, en Floride, Marie se fait décolorer les cheveux sous le nom de Teri Martin, et elle trouve un emploi de secrétaire, où elle parle de sa sœur jumelle, Robbi, gravement malade. En novembre 1982, Teri appelle John pour lui annoncer que Robbi est morte au Texas, et qu'il est inutile de venir, puisque Robbi a fait don de son corps à la science.
Une jumelle trop parfaite
Quelques jours plus tard, vers le 12 ou le 13 novembre 1982, la jumelle de Robbi arrive dans le New Hampshire, et John vient la chercher. Elle est blonde, et elle a perdu une dizaine de kilos. Le 13 novembre, un avis de décès paraît dans le Keene Sentinel, le journal local, pour annoncer la mort de Robbi Homan. Teri s'installe chez John, sans l'épouser, et elle trouve un poste de secrétaire à la Book Press, une imprimerie de Brattleboro, juste de l'autre côté de la frontière, dans le Vermont.
John et Teri passent aussi à l'usine de vis, où Teri se présente comme la sœur de Robbi. Les collègues sont sous le choc, et tout le monde pleure. "Robbi m'a tellement parlé de vous", leur dit Teri. "Est-ce que je peux voir le bureau où elle travaillait, et m'asseoir sur sa chaise ?" Selon Joe Hubbard, le procureur qui la fera condamner plus tard, elle soigne jusqu'aux détails, puisque Robbi fumait une marque de cigarettes et passait son temps à lire, alors que Teri fume une autre marque et regarde la télévision.
Des jumelles, ça se ressemble, c'est normal. Sauf qu'à l'usine, certains ne croient pas une seconde à cette sœur qui arrive juste au moment où l'autre disparaît, et les rumeurs vont bon train. Un groupe de collègues décide de se pencher sur l'avis de décès, et rien ne colle, puisque l'institut médical du Texas qui aurait reçu le corps n'existe pas, et l'église citée non plus. Ron Oja, l'un des responsables de l'usine, vérifie à son tour, et il porte ses doutes à la police.
Le 4 janvier 1983, l'inspecteur Barry Hunter, de la police d'État du New Hampshire, ouvre une enquête sur la mort de Robbi Homan. Il n'arrive à vérifier aucune information de l'avis de décès, et il finit par penser que Teri Martin pourrait être une fugitive recherchée par la justice fédérale. Le 12 janvier 1983, avec David Steele, un agent du FBI, il l'aborde sur le parking de la Book Press, et il lui dit qu'ils ont des raisons de penser qu'elle n'est pas celle qu'elle prétend être. Elle accepte de les suivre au poste, et là, elle leur donne son vrai nom, Audrey Marie Hilley, recherchée en Alabama pour des chèques sans provision et pour avoir tenté d'empoisonner sa fille.
Une fille face à sa mère
John Homan apprend en même temps que tout le monde que Robbi et Teri ne sont qu'une seule et même femme. Il a toujours dit qu'il avait cru à son histoire, et pour être près d'elle pendant son procès, il part s'installer à Anniston.
Le 19 janvier 1983, Marie est ramenée à Anniston. Cette fois, sa caution est fixée à 320 000 dollars, et personne ne se propose de la payer. Carol est guérie, et elle a envie de revoir sa mère, alors elle va la voir en prison. Marie pleure, elle la serre dans ses bras, elle lui dit qu'elle l'aime et qu'elle lui a terriblement manqué, mais à aucun moment elle n'explique le poison. Après ça, elles se voient et se téléphonent souvent, parce que Carol a très envie de croire que sa mère n'a jamais voulu lui faire de mal, et forcément, l'accusation s'inquiète, parce qu'elle a besoin de son témoignage.
Le procès s'ouvre le 30 mai 1983, devant le juge Sam Monk. L'accusation est menée par le procureur adjoint du comté, Joe Hubbard, et Marie est défendue par Wilford Lane et Thomas Harmon. Pour la défense, c'est Carol qui se serait empoisonnée elle-même, et ses avocats s'en prennent à sa vie privée pour la faire passer pour une jeune femme instable. À la barre, pourtant, Carol tient bon. Elle raconte les piqûres de sa mère, le produit, "un liquide trouble, blanchâtre", et ses jambes qui ne la portaient plus. "Je n'arrivais plus à tenir debout pour enfiler un jean."
Freeda raconte le flacon de la trousse à maquillage et la mort-aux-rats du sous-sol, et elle rapporte aussi ce que Frank lui avait dit en mai 1975, devant Marie, que le docteur Jones avait conseillé à Marie d'apprendre à lui faire des piqûres à la maison. Doris Ford, l'infirmière, affirme qu'elle n'a jamais fourni le moindre médicament à Marie, et Eve Cole confirme les piqûres qu'elle a vues. Une codétenue de Marie à la prison du comté, Priscilla Lang, témoigne que Marie lui a raconté avoir tué son mari en mettant un peu d'arsenic à la fois dans sa nourriture.
Mike est appelé par l'accusation puis par la défense, et il dit que son père n'aurait jamais laissé sa mère lui faire des piqûres. C'est le moment que choisit le procureur pour lui ressortir la lettre qu'il a écrite en 1979 au coroner du comté, Ralph Phillips. "Je crois qu'elle a probablement injecté de l'arsenic à mon père, comme elle l'a apparemment fait à ma sœur", y écrivait-il. L'enregistrement de l'interrogatoire du lieutenant Gary Carroll est lui aussi versé au dossier. Marie ne témoigne pas devant le jury, et pendant sa plaidoirie, Joe Hubbard la surnomme "la veuve noire", un surnom qui lui reste.
Le 8 juin 1983, après environ 3 heures de délibération, le jury déclare Audrey Marie Hilley coupable du meurtre de Frank Hilley et de la tentative de meurtre de Carol. Elle est condamnée à la prison à vie pour le meurtre, et à 20 ans pour la tentative de meurtre.
Une permission de 3 jours
À la prison pour femmes Julia Tutwiler, à Wetumpka, Marie travaille dans les bureaux et passe pour une détenue calme et modèle. Elle fait appel, et en 1985, la cour d'appel pénale de l'Alabama puis la Cour suprême de l'État confirment ses 2 condamnations. La même année, malgré des rumeurs selon lesquelles elle parle de s'évader, elle est reclassée en sécurité minimale, ce qui la rend éligible aux permissions de sortie. Fin 1986, elle obtient une première sortie de 8 heures, puis 3 autres, et à chaque fois, elle rentre à l'heure.
Le 19 février 1987, on lui accorde une permission de 3 jours à Anniston, pour voir John Homan, qui s'y est installé pour rester près d'elle. Le dimanche 22 février au matin, elle lui dit qu'elle va se recueillir sur la tombe de ses parents, et qu'elle le retrouvera à 10h dans un restaurant.
Elle n'y vient pas. En rentrant, John trouve un mot dans lequel elle lui demande de lui pardonner et de lui laisser une heure pour quitter la ville, et elle y parle d'un certain Walter, qui doit l'emmener au Canada. John prévient aussitôt le shérif. "Elle ne voulait pas retourner en prison", explique ensuite le porte-parole de la prison. Vu ce qu'elle a déjà réussi à faire, tout le monde imagine un plan minutieux, et une fugitive déjà loin de l'Alabama, et pendant 4 jours, on la cherche, sans que personne sache où elle est.
Le jeudi 26 février 1987, il pleut et il fait presque 0 degré. À la sortie nord-ouest d'Anniston, près de Blue Mountain, une voisine, Sue Craft, aperçoit une femme recroquevillée sur la terrasse arrière d'une maison, et elle appelle la police depuis chez son amie Janice Hinds. Les 2 femmes la couvrent d'une bâche de peintre en attendant les secours. Elle est trempée, couverte de boue, et elle a les mains violacées. Elle leur explique que sa voiture est tombée en panne quelques kilomètres plus loin, et qu'elle a marché, puis rampé le reste du chemin, mais elle ne leur dit pas son nom. Janice Hinds a grandi à Blue Mountain, comme Marie, et pourtant, elle ne la reconnaît pas.
Sa température corporelle est tombée à environ 27 degrés. Elle perd connaissance, son cœur s'arrête, et aux urgences du centre médical régional, une équipe de 12 personnes essaie de la réanimer pendant 3 heures. Audrey Marie Hilley meurt d'hypothermie le 26 février 1987, à 53 ans, à quelques kilomètres de l'endroit où elle est née.
Enterrée à côté de Frank
Le 28 février 1987, sous la pluie, ses enfants enterrent Marie Hilley à côté de Frank. Sa mort met fin à toute poursuite, et son évasion pousse l'Alabama à revoir sa politique de permissions de sortie. Pour le lieutenant Gary Carroll, cette évasion-là a été mal préparée, ou pas préparée du tout.
D'autres morts de son entourage ont été réexaminées. Le corps de sa mère, Lucille Frazier, a été exhumé, et on y a trouvé de 4 à 10 fois le taux normal d'arsenic, mais c'est bien son cancer qui l'a tuée. Chez sa belle-mère, Carrie Hilley, des analyses de cheveux faites quelques semaines avant sa mort avaient aussi montré un taux d'arsenic trop élevé. Marie n'a jamais été poursuivie pour ces décès, et elle n'a été jugée que pour Frank et pour Carol. Ce qu'elle a fait pendant ses 4 derniers jours dehors, personne ne l'a jamais su. "C'est encore un vrai mystère", disait le procureur Joe Hubbard après sa mort, et depuis, aucun élément nouveau n'a été rapporté dans l'affaire.
Carol, elle, a survécu. En 1987, elle travaille au dépôt de l'armée d'Anniston, dans la ville où son père l'emmenait manger des glaces et voir des matchs de football.
L'affaire Frank et Carol Hilley en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
Cour d'appel pénale de l'Alabama, Hilley v. State, 484 So. 2d 476, 1985 : https://www.courtlistener.com/opinion/1749337/hilley-v-state/
Cour suprême de l'Alabama, Ex parte Hilley, 484 So. 2d 485, 20 décembre 1985 : https://www.courtlistener.com/opinion/1749326/ex-parte-hilley/
Orlando Sentinel, la mort de Marie Hilley et le récit de l'affaire, 9 mars 1987 : https://www.orlandosentinel.com/1987/03/09/black-widows-quest-for-good-life-ends-in-a-lonely-death/
Los Angeles Times (Associated Press), mort de Marie Hilley après son évasion, 27 février 1987 : https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1987-02-27-mn-4087-story.html
United Press International, les questions laissées par sa mort, 26 avril 1987 : https://www.upi.com/Archives/1987/04/26/Death-of-Black-Widow-as-mysterious-as-her-life/9956546408000/
Wikipédia (en anglais), Audrey Marie Hilley : https://en.wikipedia.org/wiki/Audrey_Marie_Hilley
