AFFAIRE FAMILLE HART


26 mars 2018, côte californienne. Des randonneurs signalent une voiture submergée dans l'océan. À l'intérieur : deux femmes et cinq de leurs six enfants adoptés. Ce qui ressemble à un accident cache en réalité des années de maltraitance, de signalements classés sans suite, et un meurtre-suicide prémédité par leur propre mère.
La famille parfaite d'Instagram
Sur les photos, la famille Hart est exactement ce qu'on espère voir : deux mères souriantes, six enfants rayonnants, un golden retriever, une grande maison à la campagne. Jennifer documente tout sur Facebook — les anniversaires, les pique-niques, les câlins, les citations inspirantes sur l'amour et la tolérance. Elle se met en scène en sauveuse, en mère courage. Le couple est activiste, progressiste, engagé. Ils incarnent le "Love is love", le vivre-ensemble, la famille arc-en-ciel.
En novembre 2014, une photo de Devonte, l'un de leurs fils, devient virale. L'enfant en larmes serre dans ses bras un policier en tenue lors d'une manifestation à Portland après la mort de Michael Brown à Ferguson. La photo fait le tour du monde sous le titre "The Hug Felt Around the World". Jennifer s'en empare immédiatement sur Facebook. Elle parle d'amour, de justice, d'humanité.
Mais derrière la vitrine, les voisins remarquent des choses. Les enfants restent muets quand on leur parle. Ils baissent la tête. Ils jettent des coups d'œil à Jennifer du coin de l'œil, comme pour vérifier qu'elle ne peut pas les entendre. Les volets de la maison sont toujours fermés. Les enfants ne jouent jamais dehors malgré l'espace disponible.
Quand tout est trop parfait en vitrine, c'est souvent qu'on essaie de cacher quelque chose.
Jennifer et Sarah
Jennifer Hart naît le 4 juin 1979 à Huron, Dakota du Sud. Enfant discrète et studieuse, elle traverse une adolescence difficile après le divorce de ses parents. À 13 ans, renvoyée par son père chez sa mère, elle coupe définitivement le contact avec lui. Elle s'intéresse à l'art, à la musique, au théâtre. Elle veut devenir enseignante.
Sarah Gengler naît le 8 avril 1979 à Big Stone City. Parcours scolaire moyen, personnalité effacée, elle se tourne elle aussi vers l'enseignement pour la sécurité de l'emploi. C'est à Northern State University qu'elles se rencontrent, toutes les deux inscrites en formation pour l'école primaire. Le coup de foudre amical devient une attirance, puis une histoire d'amour.
Dans le Dakota du Sud conservateur du début des années 2000, être lesbienne est encore profondément tabou. Elles se cachent d'abord, se font passer pour des amies. Puis elles font leur coming out — mal accepté par leurs proches. En 2002, quand Sarah obtient son diplôme, Jennifer abandonne ses études et toutes deux déménagent à Alexandria, Minnesota, pour tout recommencer. Elles trouvent du travail chez Herberger's, un grand magasin. Sarah gravit les échelons pour devenir manager. Leur couple est stable, solide.
En 2004, elles veulent un enfant. Elles déposent un dossier pour devenir famille d'accueil. Leur profil est solide : formation en éducation, spécialisation de Sarah auprès d'enfants handicapés. Le dossier est accepté.
Lee — La première victime
En 2004, elles accueillent Lee, une adolescente noire de 14 ans placée pour absentéisme scolaire. Les six premiers mois sont idylliques — camping, parcs d'attractions, sorties en famille. Lee dira qu'elle n'avait jamais vécu ça. Mais l'ambiance change. Jennifer devient instable, lunatique, imprévisible. Les disputes éclatent pour des détails ridicules.
L'élément déclencheur, selon Lee : un match des Packers de Green Bay. Le running back Ahman Green, que Jennifer adulait, choisit le ballon de Lee pour le signer plutôt que celui de Jennifer. La réaction de Jennifer est disproportionnée. Elle accuse Lee de lui avoir volé la vedette. Les semaines suivantes, Lee est progressivement isolée — plus de sorties, plus d'amis, obligation d'obéir sans discuter.
En novembre 2006, une semaine avant l'arrivée des trois enfants adoptés, Jennifer et Sarah déposent Lee chez sa thérapeute. Et ne viennent jamais la chercher. C'est la thérapeute qui doit lui annoncer qu'elle part ce jour-là dans une nouvelle famille d'accueil. Ses affaires étaient déjà là-bas. Lee ne reverra jamais les Hart. Elle n'aura même pas eu droit à un au revoir.
Le supermarché de l'adoption
En 2006, Jennifer et Sarah adoptent une première fratrie texane : Markis, 8 ans, Hannah, 4 ans et demi, et Abigail, 3 ans. En 2008, ils adoptent trois autres enfants issus d'une autre fratrie : Devonte, 6 ans, Jeremiah, 4 ans et demi, et Ciera, 3 ans — placés après des allers-retours traumatisants entre foyers d'urgence et familles d'accueil.
Six enfants adoptés en deux ans. À l'époque, le Texas pratique une politique d'adoption accélérée assortie de subventions : entre 400 et 545 dollars par mois par enfant, davantage si l'enfant présente des besoins particuliers. Soit environ 2 400 euros mensuels pour six enfants, sans compter le salaire de Sarah.
L'agence supervisante — Permanent Family Resource Center — a été épinglée à plusieurs reprises pour manquements graves : les études de foyer censées vérifier l'adéquation du domicile n'avaient pas été correctement menées. Des enfants avaient été confiés aux Hart sans vérification sérieuse.
Les signalements
Une enseignante remarque qu'Abigail, 6 ans, a des bleus allant du sternum à la taille et du dos aux fesses. L'enfant explique que Jennifer l'a tenue sous l'eau froide en la frappant pour la punir d'une pièce de monnaie trouvée dans sa poche, soupçonnée d'avoir été volée. Tous les enfants confirment aux services sociaux : ils sont régulièrement frappés et privés de nourriture. Hannah dit arriver souvent à l'école sans avoir mangé et ne rien manger de la journée.
Jennifer et Sarah sont convoquées. Jennifer nie. Sarah avoue avoir "perdu le contrôle" et prend la responsabilité à la place de Jennifer. Le 7 avril 2011, Sarah plaide coupable pour agression domestique mineure. Elle écope de 90 jours avec sursis, un an de probation et une thérapie parentale. Le lendemain, les six enfants sont retirés de l'école publique pour être scolarisés à domicile.
Les témoignages des proches
Deux signalements distincts arrivent aux services sociaux : l'un d'un ami du frère de Jennifer, qui évoque des enfants trop silencieux et des restrictions alimentaires inquiétantes lors d'une visite ; l'autre d'Alexandra Argyropoulos, une amie proche qui a séjourné plusieurs fois chez les Hart.
Alexandra témoigne avoir vu des punitions excessives : enfants forcés de rester immobiles des heures dans le noir, privés de nourriture, interdits de parler sans lever la main, interdits de souhaiter un anniversaire. Elle raconte une soirée pizza chez elle où Jennifer a limité chaque enfant à une petite part. La nuit, les enfants se sont levés pour manger les restes dans le réfrigérateur. Le lendemain matin, Jennifer les a punis en les forçant à rester allongés sur un matelas gonflable, masques de sommeil sur les yeux, bras le long du corps, pendant cinq heures.
Les services sociaux enquêtent. Les enfants répondent tous la même chose, mot pour mot : non, ils ne sont pas maltraités. Devonte, habituellement expressif, reste figé, silencieux, absent. Les enquêteurs notent que tous les enfants sauf Jeremiah semblent anormalement petits pour leur âge. Un médecin les déclare "en bonne santé". L'affaire est classée.
Hannah saute par la fenêtre
La famille a déménagé à Woodland, Washington. Les voisins les plus proches, Dana et Bruce DeKalb, n'ont presque jamais vu les enfants. Les volets sont toujours fermés. Un soir d'août 2017, vers 1h30 du matin, Hannah — 15 ans, mais qui semble avoir 6 ou 7 ans tellement elle est maigre — frappe à leur porte et supplie qu'on l'aide : "Ils nous maltraitent, ils sont racistes."
Le lendemain, Jennifer et Sarah ramènent Hannah avec une lettre d'excuses signée de sa main — dans laquelle elle explique qu'elle s'était disputée avec son frère et avait réagi de façon immature, qu'elle avait menti pour attirer l'attention. Jennifer explique qu'Hannah souffre de troubles bipolaires et est très affectée par la mort récente de ses deux chats. Dana demande à parler seule à Hannah. Jennifer refuse catégoriquement.
Dana finit par s'approcher d'Hannah et lui glisse à voix basse : "Tu n'as pas à avoir peur de venir chez nous. Tu es toujours la bienvenue, à n'importe quelle heure." Hannah se serre contre elle en silence. Le père de Dana appelle la police. Les policiers ne peuvent pas intervenir : pas de crime flagrant, pas de preuve suffisante.
Devonte vient mendier de la nourriture
Dans les semaines suivantes, Devonte commence à se rendre chez Bruce en lui demandant à manger et en suppliant qu'il n'en parle pas à ses mères. Il reviendra une dizaine de fois, avec une liste — beurre de cacahuète, fruits, bagels, charcuterie — en lui demandant de déposer la boîte près d'une section de la clôture à l'abri des regards. Le 23 mars 2018, Dana appelle les services sociaux. Un agent se rend sur place le jour même. La famille est visible en train d'entrer dans leur allée. Quand l'agent sonne, personne n'ouvre.
La fuite
Le 24 mars, la voiture de la famille disparaît de l'allée. Jennifer ne poste plus rien sur les réseaux. Sarah envoie un texto à son employeur : elle est malade, elle ne viendra pas les deux prochains jours. Au bout de deux jours, elle ne revient pas. Ses collègues la cherchent, contactent les hôpitaux. Aucune trace.
L'historique du téléphone de Sarah, récupéré malgré une tentative de suppression, révèle des recherches effectuées les 24 et 25 mars :
› "Est-ce que 500 mg de Benadryl peut tuer une femme de 54 kg ?"
› "Est-ce que la noyade est douloureuse ?"
› "Combien de temps faut-il pour mourir d'hypothermie dans l'eau en se noyant dans une voiture ?"
› "Que se passe-t-il en cas de surdosage de Benadryl ?"
Dans la nuit du 25 au 26 mars 2018, entre 3h et 4h du matin, le SUV familial s'immobilise à vingt mètres du bord d'une falaise de la côte de Mendocino, en Californie. Jennifer est au volant. Sarah est à l'avant. Les six enfants sont à l'arrière. Tous ont été drogués à la diphénhydramine — l'ingrédient actif du Benadryl.
Selon le boîtier électronique du véhicule, en trois secondes, Jennifer passe de l'arrêt complet à 100 % d'accélération. Le SUV atteint environ 32 km/h. Aucune tentative de freinage. Aucun coup de volant. La voiture s'écrase trente mètres plus bas au pied de la falaise.
Les autopsies révèlent des doses massives de Benadryl dans le sang de Sarah, Markis, Abigail et Jeremiah. Sarah en avait l'équivalent de 42 doses normales. Jennifer avait 0,102 % d'alcool dans le sang — inhabituel pour quelqu'un qui ne buvait pas.
Deux semaines plus tard, le corps de Ciera est retrouvé échoué sur la plage. Sur cette même plage, un pied chaussé — les tests ADN confirment qu'il appartient à Hannah. Le corps de Devonte n'a jamais été retrouvé.
Le verdict du coroner
Le 5 avril 2019, après plus d'un an d'enquête, le jury du coroner rend sa décision. Jennifer Hart est reconnue responsable des meurtres des six enfants et de Sarah, suivis de son suicide en précipitant le véhicule. Sarah Hart est considérée comme complice — c'est elle qui avait effectué les recherches sur le Benadryl — suivie de son suicide assisté par Jennifer. Les six enfants sont officiellement reconnus victimes d'homicide.
Cinq signalements en huit ans. Des voisins qui ont appelé la police. Un grand-père qui a appelé les services sociaux parce qu'il n'arrivait plus à vivre avec ça. Une petite fille qui a sauté par une fenêtre au milieu de la nuit pour demander de l'aide. Un enfant qui mendait de la nourriture à son voisin dix fois de suite en suppliant qu'on ne le dénonce pas. Et à chaque fois : classé sans suite, bénéfice du doute accordé à Jennifer et Sarah, enfants réinterrogés jusqu'à ce qu'ils récitent la bonne version. Jennifer et Sarah avaient compris quelque chose : une famille qui ressemble à une publicité pour le vivre-ensemble est difficile à soupçonner. Deux mères lesbiennes qui adoptent six enfants noirs dans une Amérique encore très conservatrice — qui aurait voulu être celui qui s'y oppose ? L'image était un bouclier. Un jour, Sarah avait glissé à une collègue cette phrase :
« J'aurais aimé que quelqu'un me dise qu'on n'était pas obligées d'avoir une grande famille… »
Sur le moment, c'était une réflexion. Avec du recul, c'est presque une confession.
Lee, la première adolescente accueillie chez les Hart, garde cette blessure comme une cicatrice discrète. Elle travaille dans le social, elle a une famille, une foi profonde qui l'a aidée à avancer. Mais ce qu'elle n'a jamais pu comprendre, c'est comment deux femmes qui disaient aimer les enfants au point de leur consacrer toute leur vie ont pu se montrer aussi cruelles.
RÉSUMÉ DES FAITS
Victimes : Markis (19 ans), Hannah (15 ans), Abigail (14 ans), Devonte (14 ans), Jeremiah (14 ans), Ciera (12 ans) — six enfants adoptés
Auteures : Jennifer Hart (38 ans) et Sarah Hart (38 ans), leurs mères adoptives
Date : nuit du 25 au 26 mars 2018, falaise de Mendocino, Californie
Les enfants avaient été drogués au Benadryl avant le plongeon
Au moins 5 signalements de maltraitance ignorés ou classés sans suite sur 8 ans
Le corps de Devonte n'a jamais été retrouvé
Sources principales
Verdict du jury du coroner du comté de Mendocino (avril 2019)
The Seattle Times — témoignage de Lee et enquête sur la famille Hart
Glamour Magazine — témoignages des voisins DeKalb et documents judiciaires
The New York Times — couverture de l'accident et de l'enquête (mars-avril 2018)
Rapports d'inspection — Permanent Family Resource Center, Texas DFPS (2008-2009)

