Affaire famille Hart : 6 enfants précipités d'une falaise


Dans la nuit du 26 mars 2018, vers 3h du matin, près de Westport, sur la côte de Californie, une personne qui campe au bord de la route 1 entend un moteur rugir, puis une voiture qui démarre en trombe. En 3 secondes, sans la moindre trace de freinage, un grand SUV passe par-dessus la falaise et s'écrase une trentaine de mètres plus bas, sur les rochers, au bord de l'océan, avec à son bord une famille de 2 mamans et de 6 enfants adoptés. Parmi eux, il y a Devonte, 15 ans, le petit garçon dont la photo, un câlin à un policier de Portland avec sa pancarte "Free Hugs", avait fait le tour du monde, et lui, on ne le retrouvera jamais.
Deux étudiantes du Dakota du Sud
À la Northern State University, à Aberdeen, dans le Dakota du Sud, 2 étudiantes préparent le même métier, parce que toutes les 2 veulent devenir institutrices. La première s'appelle Jennifer Hart, elle est née le 4 juin 1979 à Huron, une petite ville agricole, et la seconde, Sarah Gengler, est née la même année, le 8 avril 1979, à Big Stone City, à l'autre bout de l'État. Elles étudient l'enseignement primaire, Sarah se spécialise dans l'éducation des enfants handicapés, et entre elles, une amitié se noue, puis un amour. Seulement, dans le Dakota du Sud du début des années 2000, très religieux et très conservateur, elles le vivent d'abord en silence.
En 2002, Sarah obtient son diplôme, alors que Jennifer quitte l'université sans le sien. En 2004, elles s'installent à Alexandria, dans le Minnesota, où elles travaillent toutes les 2 dans un grand magasin Herberger's, et en 2005, Sarah fait changer son nom de famille pour prendre celui de Jennifer, parce que même si leur mariage ne peut pas encore être reconnu, elles veulent former une famille.
Avant d'adopter, elles accueillent chez elles une adolescente de 15 ans. Au début, tout semble se passer très bien, entre le camping, les sorties et les parcs d'attractions, jusqu'à ce que les choses changent. Une semaine avant l'arrivée des 3 premiers enfants qu'elles vont adopter, Jennifer et Sarah déposent l'adolescente chez sa thérapeute, pour son rendez-vous habituel.
Elles ne reviennent jamais la chercher, et c'est la thérapeute qui doit annoncer à la jeune fille qu'elle ne les reverra plus.
6 enfants en 2 ans
Le 4 mars 2006, 3 enfants d'une même fratrie, venus du comté de Colorado, au Texas, arrivent dans la maison d'Alexandria. Ils s'appellent Markis, Hannah et Abigail, et leur adoption est officialisée en septembre. Alors Jennifer arrête de travailler pour rester à la maison avec eux, et Sarah devient manager au magasin.
En juin 2008, Jennifer et Sarah adoptent une deuxième fratrie, venue de Houston. Devonte, Jeremiah et Ciera ont eux aussi été retirés à leur mère biologique, et avec eux, la maison compte maintenant 6 enfants arrivés en 2 ans, pour un seul salaire. Pour chacun d'eux, le Texas verse une aide mensuelle à l'adoption, au point que ces aides finissent par représenter près de la moitié des revenus de la famille.
Des bleus sur le bras d'Hannah
En 2008, dans le Minnesota, une enseignante remarque des bleus sur le bras d'Hannah, et la petite lui explique que Jennifer l'a frappée avec une ceinture. Dans les mois qui suivent, les 6 enfants sont retirés de l'école publique pendant un an. En 2009, Jennifer et Sarah se marient dans le Connecticut, l'un des premiers États à autoriser le mariage entre personnes de même sexe.
En 2010, c'est Abigail, 6 ans, qui dit à une enseignante qu'elle a des "bobos". Elle a des bleus sur le ventre et dans le dos, et elle raconte qu'on l'a frappée et qu'on lui a maintenu la tête sous l'eau froide, parce qu'on la soupçonnait d'avoir volé une pièce. Quand on interroge les enfants, ils parlent de fessées constantes et de repas dont on les prive.
Sarah, elle, prend tout sur elle, et elle explique qu'elle a "laissé sa colère devenir incontrôlable" en donnant une fessée. En 2011, dans le comté de Douglas, elle plaide coupable de violences domestiques, l'accusation de châtiment cruel envers un enfant est abandonnée, et elle ne va pas en prison. Peu après, Hannah dit à l'infirmière de l'école qu'elle n'a rien mangé de la journée. Alors les 6 enfants sont retirés de l'école pour être instruits à la maison, et à partir de ce jour-là, plus aucun enseignant ne les voit.
Un dossier refermé
La famille déménage à West Linn, dans la banlieue de Portland, dans l'Oregon, et en 2013, les services de protection de l'enfance de l'État reçoivent des signalements. En reprenant le dossier, ils découvrent ce qui s'est passé dans le Minnesota, et les proches et les amis qu'ils interrogent décrivent des règles rigides, la nourriture utilisée comme punition, et des enfants qui ont "une peur bleue de Jen".
Sauf que quand les enquêteurs interrogent les enfants eux-mêmes, aucun nouvel incident ne ressort. L'enquête ne parvient à établir ni maltraitance ni "menace pour leur sécurité", et le dossier est fermé.
Le câlin de Devonte Hart
Le 25 novembre 2014, à Portland, la famille Hart participe à une manifestation, après la décision de ne pas poursuivre le policier qui a tué Michael Brown, un adolescent noir, à Ferguson. Devonte a 12 ans, et il tient sa pancarte "Free Hugs". Quand un policier s'approche, il le prend dans ses bras en pleurant, et la photo fait le tour du monde. On l'appelle "le câlin ressenti dans le monde entier", et elle devient un symbole d'espoir et de réconciliation.
Sur Facebook, Jennifer publie tout, les sorties, les festivals, les manifestations, les enfants qui sourient, les citations sur l'amour et la tolérance, si bien qu'à travers ses publications, les Hart sont une famille engagée et solidaire. Avec la photo de Devonte, ils passent même pour un modèle.
Une fenêtre en pleine nuit
En 2017, la famille s'installe dans une maison isolée près de Woodland, dans l'État de Washington, et Sarah travaille comme manager dans un magasin Kohl's. Leurs voisins les plus proches, Bruce et Dana DeKalb, ne voient presque jamais les enfants dehors.
Une nuit d'août 2017, vers 1h30, Hannah saute par la fenêtre de sa chambre, au premier étage, et elle court jusque chez les DeKalb pour les supplier de l'aider. Elle leur dit que ses mères sont racistes, et qu'elles les maltraitent.
Jennifer et Sarah viennent la récupérer. Le lendemain, la famille revient avec une lettre d'excuses signée d'Hannah, qui dit avoir menti, et Jennifer explique aux voisins que les enfants sont des "bébés de la drogue", que la mère biologique d'Hannah était bipolaire, et qu'il ne faut pas croire ce qu'elle dit.
Une porte qui reste fermée
Quelque temps plus tard, Devonte commence à venir chez les DeKalb, seul, pour demander à manger. Il leur explique que ses mères le privent de nourriture pour le punir, et il leur demande de ne surtout rien dire. Les DeKalb finissent quand même par alerter la police et les services sociaux de l'État de Washington.
Le vendredi 23 mars 2018, une travailleuse sociale se présente à la maison des Hart, et personne ne lui ouvre. Le jour même, la famille quitte Woodland dans un grand SUV GMC Yukon, en direction du sud, et derrière elle, les 2 chiens restent seuls dans la maison.
Des recherches effacées
Le soir du 24 mars, les caméras d'un supermarché de Fort Bragg, sur la côte californienne, filment Jennifer, et le 26 mars, quand la travailleuse sociale revient à Woodland, elle trouve la maison vide. Pendant le trajet, Sarah fait des recherches sur son téléphone, et elle efface chacune d'elles, sauf que les enquêteurs les retrouvent toutes. Elle cherche si 500 mg de Benadryl, un antihistaminique en vente libre, peuvent tuer une femme de 54 kg, si la noyade est relativement indolore, et combien de temps il faut pour mourir d'hypothermie dans une voiture qui coule.
L'une de ses dernières recherches porte sur des refuges pour chiens qui n'euthanasient pas les animaux.
3 secondes au bord de la falaise
Dans la nuit du 26 mars, vers 3h du matin, le SUV est garé sur un petit terre-plein au bord de la route 1, près de Westport, dans le comté de Mendocino. Tout près, une personne qui campe entend un moteur rugir, puis une voiture qui démarre en trombe.
Les données du véhicule ne laissent aucun doute. Le SUV part de l'arrêt complet, l'accélérateur enfoncé à fond, et il atteint environ 32 km/h en 3 secondes, sans aucune trace de freinage, avant de passer par-dessus la falaise et de s'écraser une trentaine de mètres plus bas, sur les rochers, au bord de l'océan.
C'est Jennifer qui est au volant. Elle avait bu, alors qu'elle buvait très rarement, et pour les enquêteurs, c'était sans doute "pour se donner du courage". Sarah avait dans le sang l'équivalent de 42 doses de Benadryl, et les enfants, eux aussi, avaient été drogués.
Il manque 3 enfants
Au pied de la falaise, les corps de Jennifer et de Sarah sont dans la voiture, et le jour même, tout près, on retrouve ceux de Markis, 19 ans, de Jeremiah, 14 ans, et d'Abigail, 14 ans. Quelques semaines plus tard, le corps de Ciera, 12 ans, est repêché dans l'océan, et des restes retrouvés dans une chaussure sont identifiés grâce à l'ADN comme ceux d'Hannah, 16 ans.
Devonte, 15 ans, le petit garçon de la photo "Free Hugs", n'a jamais été retrouvé.
Un jury sans accusées
Le 3 avril 2019, dans le comté de Mendocino, des audiences s'ouvrent devant un jury. Comme Jennifer et Sarah sont mortes, il ne peut pas y avoir de procès, alors le comté organise une enquête publique, un "coroner's inquest", pour établir la nature des décès. Le 4 avril, après moins d'une heure de délibération, le jury rend une décision unanime. Les 6 enfants sont morts "de la main d'un autre", par homicide, et Jennifer et Sarah se sont donné la mort, ce qui fait de ce drame un meurtre suivi d'un suicide. Le même mois, un juge reconnaît que Devonte se trouvait dans la voiture, et il déclare officiellement son décès.
Pour le lieutenant Shannon Barney, "Jennifer et Sarah ont cédé sous une énorme pression". Un jour, pourtant, Sarah avait confié à une collègue qu'elle aurait aimé que quelqu'un lui dise qu'elle n'était pas obligée d'avoir une grande famille.
Des alertes que personne n'entend
Pendant 10 ans, dans 3 États différents, des enseignants, une infirmière, des amis et des voisins ont signalé des bleus, des enfants affamés et des enfants terrorisés, sans que personne ne les écoute vraiment. À chaque fois, l'enquête s'est arrêtée faute de preuves suffisantes, et à chaque fois, la famille a déménagé ou retiré les enfants de l'école. Ces signalements restés sans effet, on les retrouve aussi dans l'affaire Gabriel Fernandez, en Californie, et dans l'affaire Arthur Labinjo-Hughes, en Angleterre. Pendant tout ce temps, en ligne, Jennifer racontait une autre histoire, celle de 2 mères aimantes qui avaient sauvé 6 enfants abîmés par la vie, et des milliers de personnes y ont cru.
L'enquête est close, et en 2019, le bureau du shérif du comté de Mendocino a rendu ses dossiers publics.
Markis, Hannah, Devonte, Abigail, Jeremiah et Ciera avaient entre 12 et 19 ans. On les a vus sourire sur des centaines de photos, et presque personne ne les a jamais entendus parler.
L'affaire de la famille Hart en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
CBS Minnesota, condamnation de Sarah Hart en 2011 : https://www.cbsnews.com/minnesota/news/suv-california-cliff-plunge/
Associated Press via Boston.com, conclusions de l’enquête du coroner, 5 avril 2019 : https://www.boston.com/news/national-news/2019/04/05/hart-family-murder-suicide-cliff-crash
KOMO News, verdict du jury et recherches de Sarah Hart, avril 2019 : https://komonews.com/news/local/jury-finds-hart-children-died-at-hands-of-another-sarah-jennifer-died-by-suicide
OPB, ouverture de l’enquête du coroner, avril 2019 : https://opb.org/news/article/hart-family-washington-california-death-inquest
Mendocino Voice, audiences de l’enquête, avril 2019 : https://mendovoice.com/2019/04/inquest-into-hart-family-tragedy-begins-new-details-emerge/
