Affaire Estelle Bui Lozzi : 354 coups de ciseaux à 3 ans

Estelle, 3 ans, souriante dans un champ, à Lozanne dans le Rhône, affaire Estelle Bui Lozzi
Estelle, 3 ans, souriante dans un champ, à Lozanne dans le Rhône, affaire Estelle Bui Lozzi

Le jeudi 12 novembre 2020, vers 7h du matin, à Lozanne, un village du Rhône au nord-ouest de Lyon, Benjamin Bui est réveillé par les cris de sa fille, Estelle, 3 ans, qui dort à l'étage. Quand il ouvre la porte de sa chambre, la mère de la petite est à genoux et tient dans ses bras le corps ensanglanté d'Estelle, et sur la table de nuit, il y a un couteau et une paire de ciseaux couverts de sang. Le matin même, elle reconnaît devant les gendarmes avoir poignardé sa fille, et pourtant, 3 ans plus tard, la justice décide qu'elle ne sera jamais jugée.

Estelle et le parc des Berges

Des années plus tard, Benjamin Bui revient se promener au parc des Berges, là où sa fille apprenait à pédaler. "C'est un parc dans lequel j'ai des souvenirs, beaucoup d'émotion", dit-il.

Estelle porte les noms de ses 2 parents, Benjamin Bui et Sandra Lozzi. Ils sont ensemble depuis 12 ans, et Sandra a même été élue Miss Caluire en 2000, dans la banlieue de Lyon.

Lozanne est un petit village du Sud Beaujolais, dans la vallée de l'Azergues, à une vingtaine de kilomètres de Lyon, et c'est le genre d'endroit où l'on s'installe pour le calme de la campagne, sans être trop loin de la ville. Depuis un peu plus d'un an, la famille habite une maison au fond d'une petite impasse, sur les hauteurs de la commune, et c'est à l'étage de cette maison qu'Estelle a sa chambre.

Une mère qui ne lâche plus sa fille

Ce que l'on sait du quotidien de ce couple vient surtout de Benjamin, qui l'a raconté à la télévision et dans la presse. Avant la naissance d'Estelle, Benjamin et Sandra ont une vie bien remplie, avec des amis, des sorties et des voyages, et après la naissance, ils se replient sur leur petite famille. Pendant les premiers mois, c'est assez logique, parce qu'avec un bébé à la maison, on sort moins et on voit moins de monde.

Sauf que pour Sandra, ce repli ne s'arrête pas avec les premiers mois. D'après Benjamin, elle voit de moins en moins de monde, au point de ne garder pour seule proche que sa propre mère, avec qui elle est au téléphone plusieurs fois par jour. Quand il lui propose un restaurant ou un cinéma, rien que tous les 2, elle refuse, parce qu'elle veut que tout se fasse avec Estelle. Des années plus tard, au moment de l'audience, le journal Le Progrès décrira Sandra comme une mère possessive.

Peu à peu, Benjamin a l'impression de ne plus avoir de place auprès de sa propre fille. Il a très peu de moments seul avec elle, et même quand il quitte son travail plus tôt pour aller la chercher à l'école, Sandra tient à être là elle aussi.

Une séparation annoncée

Après 12 ans de vie commune, Benjamin finit par se dire que leur couple ne peut plus fonctionner. Alors il décide de se séparer, et quelques jours avant le 12 novembre 2020, il l'annonce à Sandra. Pour lui, le plus difficile, c'est Estelle, parce qu'il veut garder une vraie place dans sa vie.

Sur ce point, les versions ne disent pas tout à fait la même chose. Juste après le drame, le procureur de Villefranche-sur-Saône, Sylvain Cordesse, explique que le père de famille souhaitait obtenir la garde exclusive de la fillette. Benjamin, lui, raconte qu'il voulait une garde alternée, une semaine chez chacun, et que pour Sandra, c'était impensable, parce qu'à ses yeux, un enfant reste avec sa mère.

En attendant que la séparation se fasse, ils continuent de vivre sous le même toit, et devant la petite, ils essaient de faire bonne figure, même si l'ambiance est lourde dans la maison. D'après Benjamin, lui dort au rez-de-chaussée, et Sandra, elle, dort à l'étage, dans une chambre voisine de celle d'Estelle.

Des cris à l'aube

Le 11 novembre au soir, Estelle est couchée dans sa chambre, à l'étage. Le lendemain, le jeudi 12 novembre 2020, vers 7h du matin selon le procureur, Benjamin est réveillé par les cris de sa fille. Alors il monte à l'étage, jusqu'à la chambre d'Estelle, et quand il ouvre la porte, il est "foudroyé de peur".

Sandra est à genoux, et elle tient dans ses bras le corps ensanglanté de leur fille. Sur la table de nuit, il y a un couteau et une paire de ciseaux, tous les 2 couverts de sang. "Elle a tourné la tête vers moi et elle m'a dit 'c'est toi qui a fait ça, t'as voulu nous séparer'."

Une course jusqu'aux voisins

À ce moment-là, Benjamin ne pense qu'à une chose, sortir sa fille de là, parce que s'il reste la moindre chance de la sauver, il faut des secours tout de suite. Sauf que Sandra ne lâche pas Estelle, et d'après ce que Benjamin explique ensuite aux enquêteurs, il doit se battre avec elle pour lui reprendre la petite.

Quand il y parvient enfin, il sort de la maison avec Estelle dans les bras, et il court se réfugier chez des voisins. De là, les secours sont prévenus, et les pompiers puis le Samu arrivent dans l'impasse. Ils tentent de ranimer la petite fille, mais ses blessures sont trop graves, et vers 9h du matin, le décès d'Estelle est constaté.

Des aveux en quelques mots

Pendant ce temps, dans la maison, Sandra aurait appelé sa mère, selon les premiers éléments de l'enquête, pour lui dire qu'elle avait tué sa fille. Les gendarmes, prévenus rapidement, arrivent sur place, et dans la chambre d'Estelle, ils trouvent Sandra prostrée, blessée au bas-ventre. Elle se serait fait ça elle-même, et quand les gendarmes s'approchent d'elle, elle reconnaît en quelques mots avoir poignardé sa fille.

Pendant plusieurs heures, le quartier reste bouclé, et l'enquête pour meurtre sur mineur est confiée à la gendarmerie de Villefranche. Sandra, elle, est hospitalisée à Villefranche-sur-Saône, où elle doit être opérée de ses blessures, et ce jour-là, elle ne peut pas être entendue. Cette famille n'avait jamais été signalée pour des difficultés particulières, et personne n'avait donné l'alerte au sujet d'Estelle, si bien que le lendemain, à Lozanne, les mots manquent pour parler de ce qui s'est passé au fond de cette petite impasse.

Des peluches sur une tombe

Le vendredi 13 novembre, l'autopsie d'Estelle a lieu. Dès le premier jour, le procureur sait que plusieurs coups ont été portés au niveau du thorax de la petite, probablement avec le couteau et les ciseaux retrouvés sur la table de nuit, et les premières constatations montrent 2 types de blessures sur son corps.

Benjamin, lui, a perdu sa fille en une seule matinée. Sur sa tombe, peu à peu, les peluches, les jouets et les bougies s'accumulent, et il y vient chaque jour pour se recueillir.

Au fil de l'enquête, le nombre de coups est établi, et pour une petite fille de 3 ans, ce chiffre est presque impossible à concevoir.

Estelle a reçu 354 coups.

Des voix dans la tête

Par la suite, Sandra est internée à l'hôpital psychiatrique du Vinatier, à Bron, près de Lyon. Pendant l'instruction, elle explique aux enquêteurs qu'elle entendait des voix, et que c'est l'une d'elles qui lui aurait dit de tuer Estelle.

Le moment où elle en parle pour la première fois n'est pas le même selon les récits. Le journal Le Pays parle de quelques semaines après les faits, BFM Lyon parle même du matin du drame, et pour Benjamin, c'est 4 mois plus tard, lors de son audition chez le juge. Pour lui, ce délai change tout. "Elle a tout de suite avoué aux gendarmes et aux pompiers. Ce n'est que 4 mois après, au cours de l'instruction à son audition chez le juge, qu'elle a commencé à parler de voix", explique-t-il, et il ajoute "Ces voix sont apparues comme par magie. Je pense qu'elle a été bien conseillée."

Le rapport des experts

Pendant l'instruction, Sandra est examinée par des experts psychiatres, et au total, 4 d'entre eux rendent un rapport. Tout va dépendre de ce qu'ils écrivent, parce qu'en France, quand un trouble a seulement altéré le discernement, on est jugé, avec une peine parfois réduite, alors que s'il l'a aboli, il ne peut pas y avoir de condamnation.

Les 4 experts arrivent tous à la même conclusion. Au moment des faits, le discernement de Sandra était aboli.

Le combat de Benjamin

Pour Benjamin, c'est le début d'un autre combat, parce qu'avec une telle conclusion, la mère de sa fille pourrait ne jamais être jugée. Ce qu'il découvre alors, c'est qu'il n'y aura peut-être pas de cour d'assises, seulement une audience publique devant la chambre de l'instruction de la cour d'appel. Là, il pourra entendre les experts, et à la fin, les juges diront d'abord si Sandra a bien tué Estelle, puis si elle est responsable, avec la possibilité de l'hospitaliser et de lui interdire de le contacter pendant 20 ans au maximum.

Ce n'est donc pas un acquittement, mais pour une famille, ça y ressemble beaucoup, puisqu'il n'y a ni procès, ni peine. C'est ce qu'ont vécu les proches des 2 enfants tués au Québec dans l'affaire Guy Turcotte, quand leur père a été déclaré non criminellement responsable, en juillet 2011, avant d'être envoyé en psychiatrie pour une durée indéterminée.

Benjamin, lui, ne demande qu'une chose, que la mère de sa fille soit renvoyée devant la cour d'assises du Rhône et qu'elle soit condamnée à une peine de prison ferme. Sauf que ce n'est pas lui qui décide, puisque c'est la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Lyon qui doit trancher.

"Je veux voir Estelle"

Le jeudi 9 novembre 2023, presque 3 ans jour pour jour après la mort d'Estelle, la chambre de l'instruction se réunit au palais des 24 colonnes, le palais de justice historique de Lyon, et la salle est pleine. D'un côté, il y a la famille de Sandra, et de l'autre, en nombre, les proches de Benjamin, avec la grand-mère paternelle d'Estelle.

Dans le box, Sandra se lève à la demande du président, et elle n'a plus grand-chose à voir avec l'ancienne Miss Caluire, puisque ses cheveux sont tirés en arrière, ses tempes ont blanchi, et elle se tient courbée. D'une voix plaintive, elle dit "Je veux voir Estelle".

Pendant l'audience, il est question de ces voix qui, selon Sandra, lui auraient dit de tuer sa fille, et l'avocate générale, de son côté, s'appuie sur les rapports des 4 experts psychiatres, qui concluent tous à une abolition du discernement au moment des faits.

Benjamin, lui, retient surtout ce qui se dit sur la mémoire de Sandra. "Ils ont évoqué une mémoire parcellaire. En gros, elle se souvient de ce qu'elle a envie. Ils ont également émis des doutes concernant la préméditation de son geste." Pour lui, ces éléments montrent que Sandra savait ce qu'elle faisait. La décision, elle, tombera 7 jours plus tard.

Un père écœuré

Le jeudi 16 novembre 2023, au matin, la chambre de l'instruction de Lyon rend sa décision. Sandra Lozzi est déclarée pénalement irresponsable, si bien qu'elle ne sera pas jugée par la cour d'assises du Rhône. Elle est hospitalisée d'office dans un établissement psychiatrique, et pendant 20 ans, elle a l'interdiction d'entrer en contact avec Benjamin et avec la grand-mère d'Estelle. À Moscou, la famille de Nastya, une petite fille de 4 ans, avait connu la même chose en novembre 2016, dans l'affaire Gulchekhra Bobokulova, puisque la nounou qui l'avait tuée avait été déclarée pénalement irresponsable et internée sans durée fixe, sans jamais être jugée.

Le lendemain, Benjamin ne cache pas sa colère. "Je suis écœuré, choqué, de cette décision terriblement injuste vis-à-vis de la mémoire de ma fille", dit-il au journal Le Pays. Il se dit "dévasté", et surtout, il ne comprend pas comment la justice peut déclarer irresponsable celle qui, le matin même du drame, a avoué aux gendarmes avoir poignardé leur fille.

Ce qui l'inquiète le plus, c'est la suite, parce que la durée de l'hospitalisation ne dépend d'aucune peine. "Ce sont les médecins qui décident et non pas la Justice", dit-il. "Ils m'ont dit qu'elle était internée pour longtemps, mais je n'ai aucune certitude. Tout comme je ne sais pas si elle va récidiver. Il existe une réelle inquiétude pour moi et ma famille. Qui va la surveiller pendant 20 ans ? Il n'y a aucun suivi."

Une justice jugée laxiste

Au lendemain de la décision, Benjamin explique qu'il n'a plus aucun recours, et qu'il doit accepter ce qu'il appelle une "justice laxiste". Il est fatigué par ces 3 années de procédure, et il veut se reconstruire. "Je veux montrer à mon ex-femme qu'elle ne m'a pas brisé", dit-il.

Pourtant, il continue de se battre, d'une autre manière. Il veut faire changer la loi sur l'irresponsabilité pénale, et pour ça, il veut s'engager aux côtés de l'association Delphine-Cendrine, qui défend les familles de victimes dans ces affaires. "On ne peut pas laisser les choses telles qu'elles sont établies aujourd'hui", explique-t-il. Depuis, il témoigne à la télévision, dans la presse et sur les réseaux sociaux, et en 2025, 5 ans après la mort d'Estelle, il réclame encore un procès.

À ce jour, aucune nouvelle décision de justice n'a été rendue publique, et rien n'a été rapporté sur une éventuelle sortie de Sandra Lozzi de l'hôpital psychiatrique. L'interdiction d'entrer en contact avec Benjamin et avec la grand-mère d'Estelle continuera de s'appliquer après une éventuelle sortie, pour la durée fixée par la chambre de l'instruction.

Estelle avait 3 ans. C'est au parc des Berges de Lozanne qu'elle avait fait ses premiers tours de vélo.

L'affaire Estelle Bui Lozzi en vidéo ⬇️

Sources :

Le Patriote Beaujolais (mesinfos), récit de la journée du 12 novembre 2020 par le procureur de Villefranche, 13 novembre 2020 : https://mesinfos.fr/auvergne-rhone-alpes/fillette-de-3-ans-tuee-a-l-arme-blanche-a-lozanne-la-mere-a-reconnu-les-faits-52630.html
Le Progrès, audience devant la chambre de l'instruction de Lyon, 9 novembre 2023 : https://www.leprogres.fr/faits-divers-justice/2023/11/09/trois-ans-apres-l-infanticide-de-lozanne-la-voix-m-a-dit-de-tuer-estelle
Le Pays, décision d'irresponsabilité pénale et réaction du père, novembre 2023 : https://www.le-pays.fr/lozanne-69380/actualites/elle-avait-tue-sa-fillette-de-354-coups-de-ciseaux-a-lozanne-la-mere-declaree-irresponsable-le-pere-se-dit-ecure_14405777/
Radio Scoop, la mère reconnue irresponsable par la chambre de l'instruction, 16 novembre 2023 : https://www.radioscoop.com/infos/estelle-tuee-a-lozanne-la-mere-reconnue-irresponsable_288094
La Dépêche du Midi, mesures prononcées par la chambre de l'instruction, 17 novembre 2023 : https://www.ladepeche.fr/2023/11/17/elle-avait-tue-sa-fille-de-3-ans-a-coups-de-ciseaux-consideree-comme-irresponsable-la-mere-de-famille-ne-sera-finalement-pas-jugee-11586501.php
BFM Lyon, témoignage de Benjamin Bui avant la décision, 22 septembre 2023 : https://www.bfmtv.com/lyon/ces-voix-apparues-comme-par-magie-trois-ans-apres-le-meurtre-de-sa-fille-a-lozanne-benjamin-reclame-un-proces_AV-202309220526.html