Affaire Émelyne : morte depuis 3 ans, sa sœur prend sa place


Le 15 octobre 2003, à Firminy, dans la Loire, la Vogue des Noix remplit les rues de manèges, de lumières et de musique, et au milieu de cette foule, une mère va trouver des policiers. Sa fille Émelyne, 6 ans, a disparu dans la journée. Pour la chercher, les policiers ont besoin d'une photo, et la mère finit par leur tendre celle d'une petite fille assise sur un manège. Sauf que quand la famille regarde ce cliché, personne ne reconnaît Émelyne.
Émelyne, l'aînée de La Vourière
Au-dessus des gorges de la Loire, à une quinzaine de kilomètres de Saint-Étienne, les maisons de Saint-Victor-sur-Loire se dispersent en petits hameaux. Saint-Victor a beau être rattaché à Saint-Étienne depuis 1969, sur place, ça ne ressemble pas du tout à une ville. L'un de ces hameaux s'appelle La Vourière, et c'est là, au bout du lieu-dit, que vit la famille d'Émelyne.
Émelyne est la fille aînée de Jean-Michel Bufferne-Josserand et de Maud Beaulaygue. Après elle et sa petite sœur, un petit frère arrive, et les 3 enfants grandissent dans cette maison au bout du chemin.
Une grange au fond d'un vallon
Tout le monde parle de la ferme, alors qu'en réalité, c'est plutôt une vieille grange mal retapée, au fond d'un vallon, loin de tout. À l'intérieur, les pièces sont sales et sombres, il y a des affaires entassées partout, et comme il n'y a pas de salle de bains, les enfants se lavent dans une bassine à vaches.
Jean-Michel est né à la fin des années 1960, et il est le deuxième d'une famille de 6 enfants, dans un foyer où sa mère, des années plus tard, ne se souvient même plus du prénom de tous ses enfants. Elle a fait 2 fausses couches, une de ses filles est morte d'une méningite, et une autre est tombée d'une fenêtre. Jean-Michel a déjà eu 3 enfants d'une première union, qui ne vivent pas avec lui. Il boit, il enchaîne les petits boulots, et le couple tire très peu d'argent de son activité agricole, si bien que pour vivre, la famille compte surtout sur les prestations sociales. Maud, elle, a 6 ans de moins que lui, et sur sa vie d'avant, presque rien n'a été raconté.
Dans cette grange, les 3 enfants sont maltraités, et Jean-Michel est connu pour être très violent, surtout quand il a bu. D'après les témoignages recueillis pendant l'enquête, c'est surtout sur l'aînée qu'il s'acharne. Il trouve Émelyne "méchante", c'est le mot qu'il emploie pour parler de cette toute petite fille, alors il la frappe, et Maud, elle, s'occupe de cacher les bleus.
Une petite fille "chez sa tante"
Dans une famille, même compliquée, une petite fille de 1 ou 2 ans, on la voit passer, chez ses grands-parents, aux repas, aux fêtes. Sauf qu'Émelyne, presque personne ne la voit. Son parrain l'a vue à son baptême, quand elle avait 12 mois, et plus jamais ensuite. Dans le reste de la famille, c'est pareil, et à force, la petite fille ne sort presque plus de La Vourière.
À une période où Jean-Michel est en prison, sa mère vient donner un coup de main à Maud à la maison, et elle s'étonne de ne jamais voir Émelyne. Maud lui répond que la petite est "chez sa tante", et dans une famille comme celle-là, une enfant qui passe du temps chez une tante, ça n'a rien d'étonnant. L'explication passe, et personne ne s'en inquiète plus que ça.
Une chute dans l'escalier
Ce qui se passe en avril 2000, on ne le connaît que par ce que les parents d'Émelyne raconteront aux policiers, 3 ans et demi plus tard, parce qu'aucun médecin ne l'a examinée, ni ce jour-là ni après. Selon eux, Émelyne se trouve en haut de l'escalier de la ferme quand sa mère lui donne un coup de pied. La petite rate une marche, et elle tombe du haut d'un étage. Elle a 3 ans.
Quand un enfant de 3 ans tombe d'un étage, on appelle les secours, ou on prend la voiture pour l'emmener aux urgences. Sauf que Maud et Jean-Michel ne préviennent personne. L'état de la petite ne leur paraît pas préoccupant, disent-ils, et surtout, ils ont peur, parce qu'emmener Émelyne à l'hôpital, ça voudrait dire expliquer sa chute à un médecin, et le couple craint que les services sociaux lui retirent ses enfants, à cause de la saleté de la maison. Ils attendent, et Émelyne meurt dans la nuit.
Au matin, quand ses parents la trouvent sans vie, ils pourraient encore appeler quelqu'un, dire qu'elle est tombée et qu'ils ont mal jugé son état. Mais ils décident de faire disparaître son corps. Ils le brûlent dans le jardin, et ce qu'il en reste part dans une benne à ordures. "On l'a fait brûler tous les deux", diront-ils plus tard devant la cour d'assises. Émelyne n'a ni obsèques ni tombe.
Un rôle pour une enfant de 2 ans
Le problème, c'est qu'Émelyne n'existe pas seulement dans cette maison, parce qu'elle a un acte de naissance, et qu'elle compte dans le dossier d'allocations familiales de ses parents. En France, quand quelqu'un meurt, c'est à un proche d'aller le déclarer à la mairie, avec un certificat signé par un médecin, et tant que personne ne le fait, pour l'administration, Émelyne est vivante, et les prestations continuent d'arriver. Pour les enquêteurs, c'est aussi pour ça que le couple se tait, parce qu'une petite fille morte après un coup de pied de sa mère, c'est le risque de voir partir les 2 autres, et sans enfants, il n'y a plus de prestations. Au Canada, c'est ce qui est arrivé à la petite Phoenix Sinclair, puisque sa mère et son compagnon ont continué à toucher l'aide sociale pour elle pendant des mois après sa mort, sans que personne ne vérifie.
Mais pour que le mensonge tienne, il faut pouvoir montrer 3 enfants à la famille, aux voisins, aux médecins et aux travailleurs sociaux qui suivent la famille. Alors les parents d'Émelyne se servent de sa petite sœur, qui n'a que 2 ans, et désormais, cette toute petite fille va jouer 2 rôles à la fois, tantôt le sien, tantôt celui de sa grande sœur, et ce, pendant plus de 3 ans.
"À l'école, je m'appelle Émelyne"
Avec ses proches, Jean-Michel entretient le mensonge par petites touches. Quand il discute avec eux, il glisse de temps en temps un détail de la vie de tous les jours, comme ce jour où il leur raconte "Ma belle-sœur a offert une trottinette aux enfants". Ce sont des phrases de rien du tout, qui n'appellent aucune réponse, et à force, Émelyne continue d'exister dans les conversations. En France aussi, dans l'affaire Dominique Cottrez, des bébés sont restés cachés pendant des années, sans que personne autour n'ait jamais su qu'ils avaient existé.
En septembre 2002, Émelyne devrait entrer en grande section de maternelle, et c'est sa petite sœur, 4 ans, qui y va à sa place. À cette époque, personne n'oblige les parents à inscrire leurs enfants en maternelle, et pourtant, ils le font.
Dans la classe, personne ne se doute de rien, parce qu'une petite fille qui répond quand on l'appelle, il n'y a aucune raison de s'en méfier. Seulement, une enfant de 4 ans, ça parle. Dans la cour de récréation, elle se confie à des copines, et un jour, elle le dit aussi à sa demi-sœur, à voix basse, comme on confie un secret. Évidemment, à cet âge-là, les enfants s'inventent des tas d'histoires, donc personne ne prête vraiment attention à cette phrase.
"À l'école, je m'appelle Émelyne."
Un appel anonyme
Au début de l'année 2003, un appel anonyme arrive à la direction de la protection sociale de la Loire, le service du département qui s'occupe de l'aide sociale. Selon cet appel, le couple de La Vourière n'élève que 2 enfants, alors qu'il touche des allocations familiales pour 3. Une enquête est ouverte, et pourtant, elle ne permet pas de découvrir la supercherie.
On pourrait se dire que les services sociaux se sont fait avoir, et c'est vrai, mais il faut se mettre à la place de la travailleuse sociale qui pousse la porte de La Vourière. Elle voit la saleté, elle regarde comment vont les enfants. Elle ne peut pas les emmener avec elle pour autant, parce qu'en France, c'est un juge qui décide d'un placement, et qu'une maison sale et une famille pauvre ne suffisent pas, il faut un danger. Elle accompagne simplement la famille, elle reviendra voir si ça s'améliore, et comme à l'époque, l'école, les médecins et les voisins alertent chacun de leur côté, personne n'a tout le tableau sous les yeux.
Ce qu'on ne demande pas à la travailleuse sociale, en revanche, c'est de vérifier que les enfants qu'elle a devant elle sont bien ceux qui sont inscrits dans le dossier. Pour poser cette question-là, il faudrait imaginer qu'une des enfants est morte depuis des années et que ses parents l'ont brûlée dans le jardin, et c'est justement ce que personne n'imagine. La petite sœur continue de répondre au prénom d'Émelyne.
2 sœurs jamais là le même jour
En septembre 2003, Émelyne est censée avoir 6 ans, et à 6 ans, à l'époque, en France, l'instruction devient obligatoire. Cette fois, ses parents l'inscrivent donc à l'école primaire du Bois-de-la-Barge, à Firminy. Seulement, il y a désormais 2 inscriptions et une seule enfant, et les 2 fillettes inscrites ne viennent en classe que de temps en temps, et jamais en même temps.
Une élève qui manque de temps en temps, ça arrive dans toutes les écoles. Mais 2 sœurs qui ne sont jamais là le même jour, ça ne ressemble à rien de connu, et cette fois, la directrice fait un signalement, qui déclenche une enquête. Les parents d'Émelyne savent qu'on va bientôt leur demander où est leur fille, et ils mettent au point un plan, et ce plan les mène à Firminy, en pleine Vogue des Noix.
Une disparition à la fête foraine
Le mercredi 15 octobre 2003, Firminy, une ancienne ville minière du bassin stéphanois, accueille la Vogue des Noix, l'une des plus grandes fêtes foraines de France, avec ses manèges installés dans les rues, et comme chaque automne, c'est tout le bassin qui descend en ville. Au milieu des lumières et de la musique, Maud va trouver des policiers, parce que sa fille, Émelyne, a disparu dans la journée.
Au milieu d'une foule pareille, un adulte peut prendre un enfant par la main sans que personne ne s'en étonne, et dans une disparition d'enfant, les premières heures comptent plus que tout, alors les recherches commencent tout de suite. Pour chercher une enfant, il faut d'abord savoir à quoi elle ressemble, et les policiers demandent une photo d'Émelyne. Maud, elle, n'en a pas, et ça intrigue les enquêteurs, parce qu'une mère qui ne peut montrer aucune photo de sa fille, c'est rare. Elle finit quand même par leur donner 2 clichés, et sur l'un d'eux, on voit une petite fille assise sur un manège, juste avant sa disparition, dit-elle.
La petite fille du manège
Les recherches s'organisent autour de la Vogue, et pourtant, elles ne donnent rien. Les policiers décident de montrer la photo aux proches de la famille, et aucun d'eux ne reconnaît Émelyne. En remontant l'entourage, ils découvrent aussi que personne n'a vu la fillette depuis 5 ans, et non depuis 3 ans comme l'affirment ses parents. Parmi ces proches, il y a la demi-sœur d'Émelyne, une des filles du premier mariage de Jean-Michel, et quand elle regarde le cliché, elle est formelle.
La petite fille sur ce manège, c'est sa petite sœur.
Les policiers montent ensuite à La Vourière pour confronter les parents. Dans la ferme, ils trouvent le couple, la petite sœur et le petit frère, mais aucune trace d'Émelyne. Désormais, les enquêteurs en sont convaincus, les parents savent ce qui est arrivé à leur fille, et toute la famille est emmenée au poste, à Firminy, et Maud et Jean-Michel sont placés en garde à vue.
Des aveux en quelques heures
Il suffit de quelques heures d'interrogatoire pour qu'ils craquent. Ils reconnaissent d'abord que la photo est celle de la cadette, et quand les policiers leur demandent pourquoi, ils finissent par avouer qu'Émelyne n'était pas à la Vogue des Noix ce jour-là, parce qu'elle est morte depuis avril 2000. En moins de 24 heures, la disparition d'une petite fille de 6 ans et demi est devenue la mort cachée, depuis 3 ans et demi, d'une enfant de 3 ans.
À partir de là, la ferme de La Vourière devient une scène de crime, même si, d'après les parents, il n'y reste plus rien depuis longtemps. Les enquêteurs fouillent quand même le terrain avec une pelle mécanique, parce que le corps d'Émelyne est le seul élément qui pourrait dire ce qui s'est vraiment passé en avril 2000. Sur un enfant, une autopsie peut dire si une fracture correspond à une chute dans un escalier, ou si d'anciennes blessures trahissent des coups répétés. Ils ne trouvent aucun ossement.
En 2004, une reconstitution est organisée à la ferme, mais sur la mort d'Émelyne, la justice n'aura jamais que la parole de ses parents, qui ont déjà menti une première fois aux policiers, en pleine fête foraine. Pendant toute l'instruction, Maud et Jean-Michel restent en détention, et en 2005, ils se marient en prison.
Une "éducation à la dure"
Le lundi 18 décembre 2006, le procès s'ouvre devant la cour d'assises de la Loire, à Saint-Étienne. Jean-Michel a 38 ans, Maud 32, et tous les 2 sont jugés pour privation de soins ayant entraîné la mort de leur fille. Personne ne les accuse d'avoir voulu tuer Émelyne. On leur reproche de l'avoir laissée sans soins après sa chute, puis d'avoir caché sa mort à leur famille, aux services sociaux, aux médecins et à l'école.
Pendant 4 jours, la cour découvre une famille où l'on punit les enfants par les coups. Jean-Michel parle d'une "éducation à la dure", alors que pour les parties civiles, ce sont des sévices, et elles s'appuient sur les témoignages de ses 5 enfants, dont les 3 nés de sa première union. Sur Maud, la famille de Jean-Michel n'est pas tendre, puisqu'elle la décrit comme "sale, violente, paresseuse", et selon ces proches, elle frapperait aussi son compagnon et le mettrait à la porte. L'ex-compagne de Jean-Michel affirme même l'avoir vu avec des coquards, et il lui aurait dit que c'était sa femme qui l'avait frappé.
Pour la défense, Me Corinne Béal-Cizeron demande aux jurés de ne juger que ce qui s'est passé entre la chute d'Émelyne et sa mort, tel que ses parents l'ont raconté. L'avocat général, Jacques Pin, ne fait aucune différence entre les 2 accusés, qui ont commis selon lui des "actes monstrueux", et il compare le couple aux Thénardier des Misérables, en regrettant que cette fois, personne ne soit venu au secours de Cosette. Avec "un peu de clairvoyance", estime-t-il, la vérité aurait pu être découverte bien plus tôt, et il requiert 20 ans de réclusion criminelle contre chacun d'eux.
Le jeudi 21 décembre 2006, la cour condamne Maud Beaulaygue à 20 ans de réclusion criminelle et Jean-Michel Bufferne-Josserand à 18 ans. Tous les 2 sont aussi privés pendant 10 ans de leurs droits civiques, civils et de famille, et ils n'auront plus jamais le droit de travailler, même bénévolement, auprès de mineurs. Seule Maud fait appel, et à partir du 16 juin 2008, elle est rejugée seule, devant la cour d'assises d'appel du Rhône, à Lyon, et sa peine est ramenée à 18 ans, comme celle de Jean-Michel. Environ 2 ans après le premier procès, le couple divorce.
Un corps jamais retrouvé
En 2013, après 10 ans de détention, Jean-Michel Bufferne-Josserand sort de prison en liberté conditionnelle, pour bonne conduite. Il s'installe dans un foyer de réinsertion à Riorges, près de Roanne, et il travaille aux Jardins de Cocagne, un chantier d'insertion en maraîchage, où il rencontre une nouvelle compagne. En mars 2018, il est de nouveau jugé par la cour d'assises de la Loire, à huis clos, avec cette femme, pour des viols sur la fille de celle-ci, une jeune femme atteinte d'une lourde déficience mentale, que sa mère agressait déjà quand elle était mineure. Tous les 2 reconnaissent les faits, et il est condamné à 9 ans de réclusion criminelle, sa compagne à 10 ans, avec 5 ans de suivi socio-judiciaire.
Maud Beaulaygue, elle, n'a plus fait parler d'elle, et rien n'a été publié sur ce qu'elle est devenue. Le corps d'Émelyne n'a jamais été retrouvé, si bien qu'elle n'a pas de tombe.
Émelyne avait 3 ans, et la seule image que ses parents ont donnée d'elle, un soir de fête foraine, était celle de sa petite sœur.
L'affaire Émelyne en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
Le Nouvel Obs (Associated Press), verdict de la cour d'assises de la Loire, 22 décembre 2006 : https://www.nouvelobs.com/societe/20061222.OBS4075/maltraitance-20-et-18-ans-ferme-pour-les-parents-d-emelyne.html
Le Figaro (AFP), les parents condamnés à 20 et 18 ans de réclusion, 21 décembre 2006 : https://www.lefigaro.fr/actualite/2006/12/21/01001-20061221ARTWWW90300-verdict_emelyne.php
Le Progrès, l'affaire de la petite Émelyne 20 ans après, 15 octobre 2023 : https://www.leprogres.fr/faits-divers-justice/2023/10/15/ses-parents-avaient-cache-sa-mort-l-affaire-de-la-petite-emelyne-c-etait-il-y-a-20-ans
Le Progrès, Jean-Michel Bufferne-Josserand de nouveau condamné, 6 mars 2018 : https://www.leprogres.fr/loire-42/2018/03/06/coupable-de-viols-20-ans-apres-avoir-entraine-la-mort-de-sa-fille
France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, procès de 2018 devant les assises de la Loire, 7 mars 2018 : https://france3-regions.franceinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/loire/saint-etienne-couple-condamne-viol-leur-fille-handicapee-80-1436139.html
20 Minutes, condamnation de 2018 et rappel de l'affaire Émelyne, 7 mars 2018 : https://www.20minutes.fr/justice/2233059-20180307-loire-apres-annees-prison-mort-fille-condamne-viol-enfant-compagne
