AFFAIRE DYLAN GROVES


Nous sommes le 12 juin 2019, dans un champ isolé de l'État de l'Ohio, aux États-Unis. Au fond d'un vieux puits de source profond d'une dizaine de mètres, une équipe de secours remonte un étrange conteneur d'une quarantaine de kilos. Deux caisses en plastique ont été attachées bout à bout, enchaînées, cadenassées, lestées de grosses pierres et d'une ancre en métal. À l'intérieur, enveloppé dans plusieurs couches de plastique et de ruban adhésif, repose le corps d'un bébé de quelques semaines. L'affaire Dylan Groves commence par cette image, celle d'un enfant qu'on a voulu faire disparaître à tout jamais. Reste à comprendre qui était ce petit garçon, et comment il a pu finir là, alors que les autorités étaient censées veiller sur lui. Voici, du début à la fin, l'une des affaires criminelles les plus révoltantes du true crime récent.
Un bébé né dans la tourmente
Dylan Groves naît le 10 janvier 2019, à Otway, un minuscule village du comté de Scioto, dans le sud de l'Ohio, avec une centaine d'habitants, des champs à perte de vue et des maisons éparpillées. Sa mère, Jessica Groves, 39 ans, ancienne infirmière dont la licence a expiré fin 2018, arrive à l'hôpital le jour de l'accouchement en assurant qu'elle ignorait totalement être enceinte. Le personnel médical remarque aussitôt qu'elle n'est pas dans son état normal. Elle refuse de coopérer, refuse le test de dépistage, et accouche avant même que les analyses ne reviennent.
Dylan naît fragile et présente très vite des signes de sevrage néonatal, ces tremblements et ces pleurs incessants qui touchent les nourrissons exposés à des substances pendant la grossesse. Ni Jessica ni son mari, Daniel Groves, 41 ans, ne viennent le voir dans sa couveuse. Juste avant sa sortie, un prélèvement sur le cordon ombilical confirme le pire. Le corps du bébé contient de la méthamphétamine, des amphétamines, du fentanyl et des opiacés. Dans un pays alors ravagé par la crise des opioïdes, ce résultat suffit à alerter. L'hôpital refuse de confier Dylan à ses parents, et l'enfant est placé sous la garde des services de protection de l'enfance.
Andrea, la famille d'accueil de 12 jours
Dylan est confié à Andrea Bowling, une institutrice de la région, famille d'accueil agréée après des dizaines d'heures de formation et de contrôles. Elle prend un congé pour s'occuper pleinement de lui. Elle le porte contre elle, l'emmaillote pour calmer ses tremblements, l'accompagne à chaque rendez-vous médical. Autour d'elle, ses proches se mobilisent pour offrir au bébé un vrai foyer.
Mais ce répit ne dure pas. Le père, Daniel, réclame la garde de son fils. Il passe un test urinaire qui ne révèle aucune drogue, promet que Jessica suivra une cure et restera éloignée du domicile. Le tribunal juvénile valide, à condition d'un suivi régulier. Andrea supplie qu'on reconsidère la décision, car Dylan est encore en plein sevrage et bien trop fragile. En vain. Après seulement 12 jours passés auprès d'elle, l'enfant lui est retiré. Avant de le laisser partir, elle lui dépose un baiser sur la tête, remet à Daniel le lait, les couches, une couverture grise, et glisse une lettre avec son numéro, dans l'espoir de garder un lien. Elle n'aura plus jamais de nouvelles.
Le silence qui s'installe
Le 28 janvier 2019, Dylan repart donc chez son père. Sur le papier, tout est encadré. Jessica ne doit pas vivre sous le même toit, ses visites sont limitées à la journée, et les services sociaux doivent passer chaque semaine. Le 7 février, un médecin note que Dylan prend du poids et reprend des forces. C'est la dernière bonne nouvelle.
Après cette date, les parents deviennent injoignables. Daniel répond par messages qu'il est malade ou en voyage, mais que tout va bien. Les rendez-vous médicaux sont manqués, les visites à domicile échouent. Le 21 février, les services sociaux parviennent enfin à voir l'enfant. Jessica est là, elle serre Dylan contre elle, enveloppé, comme pour ne pas le lâcher. Le 28 mars, une intervenante, Patricia Craft, se rend au domicile. Elle aperçoit Dylan dans son berceau, lui touche le pied, le croit souriant. Elle repart rassurée, sans savoir qu'elle compte parmi les dernières personnes à voir Dylan. Son père situera d'ailleurs la mort du bébé à ce jour précis, le 28 mars.
Une partie de cache-cache de deux mois
Dans les semaines qui suivent, le couple disparaît de nouveau des radars. Daniel ne répond plus, personne n'ouvre la porte, et son employeur finit par révéler qu'il ne travaille plus dans l'entreprise depuis 2018. Patricia Craft, elle, veut déclencher une alerte enlèvement. Ses supérieurs refusent. Reconnaître publiquement qu'un enfant placé sous leur surveillance a disparu reviendrait à admettre un échec, et à exposer l'agence aux enquêtes, aux poursuites et à la perte de financements. La réputation passait avant l'enfant, et c'est l'un des points les plus glaçants de cette affaire.
Fin avril, les services sociaux récupèrent le fils aîné du couple, un adolescent, et le placent en famille d'accueil, en espérant faire réagir les parents. Ils ne réagissent pas. Le bureau du shérif prend le relais. La propriété des Groves est truffée de détecteurs de mouvement et barrée à l'entrée. Un jour, le capitaine John Murphy aperçoit enfin Jessica et Daniel sur un quad, mais Daniel prend la fuite à travers champs et se réfugie dans une zone boisée où aucun véhicule ne peut suivre. Il faudra attendre le 10 juin 2019 pour qu'un mandat de perquisition soit enfin délivré.
Ce que cachait le puits
Ce jour-là, une équipe encercle la maison. Après des heures, Jessica finit par ouvrir, furieuse. Elle affirme que Daniel et Dylan sont absents. La fouille ne donne rien, et Jessica est arrêtée. Interrogée, elle ose répondre que ce sont les services de l'enfance eux-mêmes qui ont récupéré le bébé, ce que l'enquêtrice sait être faux, puisque ce sont ces mêmes services qui ont alerté la police. Daniel, arrêté à son tour, tient d'abord la même version, avant de céder. Il raconte avoir trouvé Dylan mort dans son berceau le 28 mars, d'une mort qu'il présente comme naturelle, et affirme que Jessica l'aurait empêché d'appeler les secours et forcé à cacher le corps.
Mais le couple se trahit tout seul. Placés dans une même pièce, filmés, Jessica et Daniel chuchotent en croyant que personne ne les entend, et se mettent d'accord sur leur version. Puis, revenus à une conversation normale, ils ne montrent aucune émotion pour leur fils décédé ni pour leur aîné placé. Leur seule inquiétude, répétée encore et encore, ce sont leurs chiens. Après plusieurs volte-face, Daniel finit par indiquer le bon emplacement, ce vieux puits de source où les pompiers remonteront le conteneur, le 12 juin.
L'autopsie qui dit tout
L'examen du corps met fin à la thèse de la mort naturelle. Dylan présente des fractures multiples, au crâne des deux côtés, à un bras, à une jambe et à plusieurs côtes. Or ces blessures ne sont pas au même stade de cicatrisation. Certaines avaient commencé à guérir, d'autres pas du tout. Pour la légiste, cela ne laisse qu'une conclusion possible, l'enfant a subi au moins 3 épisodes de violence distincts avant de mourir. Les analyses révèlent aussi de la méthamphétamine dans son foie, un taux impossible à expliquer par la seule exposition à la naissance. Autrement dit, Dylan a continué d'être exposé à la drogue une fois rentré chez lui. La légiste établit enfin qu'il était déjà mort au moment d'être placé dans le puits, et exclut toute noyade. Rien, dans ce dossier, ne ressemble à un accident.
Le procès
Le procès s'ouvre en janvier 2020. Les deux parents plaident non coupables. L'avocat de Jessica, Robert Stratton, plaide l'emprise de la drogue, une toxicomanie qui aurait aboli son jugement et sa maîtrise d'elle-même, dans l'espoir de faire requalifier les faits. Daniel, lui, affirme n'avoir été qu'un témoin, incapable de distinguer ses souvenirs de ses rêves faute de sommeil, tout en ayant confié aux enquêteurs que sa femme perdait patience avec le bébé au point de le frapper. Leur fils aîné apporte une pièce décisive. Il a déjà vu des ecchymoses sur son petit frère, et surtout, il affirme que ses parents connaissaient la grossesse de Jessica depuis des mois, contrairement à ce qu'elle a toujours prétendu.
Confrontée aux preuves, Jessica s'effondre puis s'emporte, lançant à la procureure qu'elle a détruit sa famille, avant de se réfugier dans le « je ne me souviens pas ». Le verdict tombe le 10 janvier 2020, le jour où Dylan aurait fêté son premier anniversaire. Jessica Groves est reconnue coupable de meurtre aggravé et condamnée à la prison à vie sans possibilité de libération. Daniel est acquitté du meurtre aggravé, mais reconnu coupable des autres chefs, dont le meurtre, et condamné à une peine qui lui interdit toute libération avant 47 ans. Andrea, la famille d'accueil de 12 jours, prend la parole à l'audience, en espérant que la mort de Dylan changera enfin les choses. Avant sa peine, Jessica déclare qu'elle vivra le reste de sa vie en sachant ce qu'elle a fait à son enfant.
Les failles d'un système
Reste une question qui dépasse ce couple. Comment un enfant suivi par les autorités a-t-il pu mourir sans que personne n'intervienne à temps. Après le procès, une enquête officielle conclut que les services de l'enfance du comté ont gravement failli, entre visites manquantes, suivi irrégulier et lenteur à réagir. La directrice de l'agence est mise en congé puis blâmée pour cet échec systémique, sans poursuite pénale. En septembre 2021, deux anciennes employées, Lisa Thomas et Renee Ginn, sont inculpées pour mise en danger d'enfants. L'une d'elles est mise en cause à la fois dans le dossier de Dylan et dans celui d'une fillette de 5 ans, Annabell Greene, morte peu après dans des circonstances troublantes de ressemblance, alors qu'elle aussi avait été confiée à sa famille par ce même service.
Dans la foulée, un sénateur de l'Ohio a porté un projet de loi surnommé la loi Dylan, destiné à mieux encadrer le retour des nouveau-nés exposés aux drogues. Critiqué comme une manière de surveiller les parents toxicomanes plutôt que de les aider, le texte n'a jamais abouti. Jessica Groves, elle, a épuisé plusieurs recours sans succès et reste incarcérée.
Il reste, dans cette histoire, des zones d'ombre que la justice n'a jamais totalement levées, à commencer par le rôle exact de Daniel. Il a vu, il n'a rien fait, mais jusqu'où est-il allé, une seule fois ou davantage, personne ne le saura vraiment. Ce qui est certain, c'est que rien de tout cela ne fut le fruit de la panique. Enfermer un enfant dans une caisse lestée et la couler au fond d'un puits, cela se prépare, se réfléchit.
Dylan Groves n'aura vécu que quelques semaines, et n'aura connu l'amour que 12 jours, ceux passés dans les bras d'une inconnue qui avait choisi de s'occuper de lui. C'est peut-être là qu'il faut regarder. Du côté de celle qui, elle, avait tout vu, et qui ne s'est jamais résignée. Car un enfant ne meurt jamais du seul fait de ceux qui frappent. Il meurt aussi du silence de tous ceux qui auraient pu parler.

