Affaire Elena Tomova : une croix gravée sur le front
Le jeudi 27 août 2009 au soir, depuis sa petite maison de campagne des montagnes du Balkan, à moins d'une heure au nord de Sofia, en Bulgarie, Elena Tomova, 59 ans, appelle sa fille, Zornitsa, pour lui dire qu'il y a un homme chez elle, et que le père de Zornitsa va arriver d'un moment à l'autre. Zornitsa sent bien que quelque chose ne va pas, mais sur le moment, elle ne s'affole pas, et le lendemain, quand elle rappelle sa mère, Elena ne décroche plus. Le samedi, c'est le mari de Zornitsa qui entre le premier dans la maison, où il trouve sa belle-mère morte, enveloppée dans 2 couvertures, et quand les policiers dégagent le corps, ils découvrent une croix gravée sur son front.
Elena Tomova, une femme qui tend la main
À Sofia, Elena Tomova ne laisse passer aucune occasion de parler de Dieu, et d'aider les gens à reprendre leur vie en main. Sa foi la met un peu à part, parce que dans un pays où la grande majorité des habitants se disent orthodoxes, elle fait partie des Témoins de Jéhovah, et cette foi, elle ne la garde pas pour elle.
Elena a 2 enfants. Sa fille, Zornitsa, est mariée et a un fils, et la propre mère d'Elena est toujours en vie.
Pour souffler loin de la ville, Elena a une petite maison de campagne, une villa, comme on dit en Bulgarie. Elle se trouve dans le quartier de Romcha, sur les hauteurs de Vlado Trichkov, un village de la commune de Svoge, dans la province de Sofia, à moins d'une heure de route au nord de la capitale. Ici, l'Iskar, une rivière, se fraie un passage à travers les montagnes du Balkan, et beaucoup d'habitants de Sofia ont une maison dans ces défilés, où ils viennent chercher le calme, entre les forêts et les collines. Elena aime y venir passer quelques jours, et le jeudi 27 août 2009 au soir, c'est de là qu'elle appelle sa fille.
Un téléphone qui ne répond plus
Ce soir-là, au téléphone, Elena explique à Zornitsa qu'il y a un homme chez elle, et que son père va arriver d'un moment à l'autre. Zornitsa sent bien que quelque chose ne va pas, mais sur le moment, elle ne s'affole pas.
Le vendredi 28 août au matin, Zornitsa rappelle sa mère, et Elena ne décroche pas. À la campagne, ça peut s'expliquer facilement, parce qu'elle peut être dehors, dans le jardin ou sur la colline, avec son téléphone resté dans la maison. Sauf que Zornitsa rappelle plusieurs fois dans la journée, puis encore le lendemain, le samedi, et sa mère ne répond toujours pas.
Ce samedi 29 août, Zornitsa monte donc en voiture avec son mari et leur fils, et ils partent pour Vlado Trichkov. Une fois à la villa, c'est son mari qui entre dans la maison.
Une croix gravée sur le front
À l'intérieur, sa belle-mère est enveloppée dans 2 couvertures. Elena est morte, et il appelle la police.
Quand les policiers dégagent le corps, ils comprennent qu'elle a été étranglée. Son meurtrier l'a aussi déshabillée, il lui a gravé une croix sur le front avec un couteau, et il lui a coupé le sein gauche, qu'il a laissé par terre, sous le lit. Même des policiers qui ont vu beaucoup de meurtres sont choqués, et très vite, l'enquête parle d'un meurtre rituel.
Les enquêteurs font 2 fois le tour de la maison, ils interrogent les voisins et les proches, et ils saisissent tout ce qui peut servir de preuve, dont un gant oublié sur place. Sur Elena, ils retrouvent un peu d'argent, entre 10 et 20 leva. Un voleur qui tue pour de l'argent serait reparti avec, et pour eux, le vol n'est pas le mobile.
Le légiste, lui, relève sous les ongles d'Elena des traces de peau de son agresseur, ce qui veut dire qu'elle s'est débattue, et ces traces portent un ADN. Sauf qu'un ADN ne sert à rien tant qu'on n'a pas de suspect avec qui le comparer, et pour avancer, il faut d'abord savoir quel genre d'homme chercher.
Le portrait d'un inconnu
La police se tourne ensuite vers les psychologues du ministère de l'Intérieur. À l'Institut de psychologie, Velina Vladimirova et ses collègues reprennent tout le dossier, les photos, les constatations, les témoignages et ce qu'on sait d'Elena, pour dresser le portrait de son meurtrier.
Leur raisonnement part d'un détail. Au téléphone, Elena a parlé à sa fille d'un "homme", et elle n'a dit ni un garçon ni un jeune, et pour eux, ça veut dire qu'il a plus de 35 ans. Pour les psychologues, c'est un Bulgare, avec seulement une éducation de base, sans travail fixe, sans femme, et qui connaît très bien la région. Ils décrivent aussi un homme immature sur le plan sexuel, qui a des troubles sexuels, qui accumule de la colère et de la haine envers les femmes, qu'il a sans doute déjà montrées par le passé, et qui ne sait pas entretenir de vraie relation avec elles.
Ce portrait est précis, pourtant il ne donne ni un nom ni un visage, et sans suspect, l'ADN ne mène nulle part. Plusieurs mois passent sans que les enquêteurs trouvent le moindre suspect, et faute de piste, le dossier de la mort d'Elena est refermé, avec l'ADN de son meurtrier à l'intérieur.
Un homme dans les grottes
À l'hiver 2011, plus au nord, les policiers de la région de Mezdra et de Vratsa recherchent un homme pour une série de vols. Le problème, c'est que cet homme n'a pas d'adresse. Depuis environ 2 ans, il se cache dans les grottes du Balkan de Vratsa, des montagnes calcaires percées de cavités, et il y survit avec 4 cuillerées de miel par jour, et en mangeant des chauves-souris. Quand la faim devient trop forte, il descend vers les villages, et il cherche des maisons vides où trouver à manger.
Le 22 février 2011, les policiers l'arrêtent dans une grotte près de Vratsa, non loin du village où il est né, Tsarevets. Il est maigre, barbu, il a une cinquantaine d'années, et il s'appelle Mihail Leshtarski. Devant les policiers, il nie tout. Alors le psychologue Svetoslav Petkov l'interroge au détecteur de mensonges, et face à lui, il finit par tout avouer, y compris ce qui s'est passé à Vlado Trichkov.
Les enquêteurs comparent son ADN à celui qui a été retrouvé sous les ongles d'Elena, et les 2 correspondent. Pour Elena, il aura fallu 18 mois, et Mihail Leshtarski est inculpé de son meurtre. Ailleurs, des familles attendent bien plus longtemps, comme en Angleterre, où il faut 33 ans pour que l'ADN mène enfin jusqu'à un homme, dans l'affaire David Fuller. Le portrait dressé par Velina Vladimirova, lui aussi, lui va parfaitement.
Une chaîne au pied
Au psychologue Svetoslav Petkov, Mihail Leshtarski raconte son enfance à Tsarevets, le village de la région de Mezdra où il est né en 1959. D'après lui, quand il fait une bêtise, son père lui met une chaîne au pied, et il pose son assiette à 3 mètres, juste assez loin pour qu'il ne puisse pas l'atteindre. Il raconte aussi que son père l'attache à sa voiture, une Moskvitch, pour le traîner dans la cour, et qu'il le frappe avec une courroie de moteur, jusqu'à ce qu'il soit couvert de bleus, en évitant la tête pour que les marques ne se voient pas.
Il quitte l'école après la 8e année, et il commence à voler. À partir de là, sa vie se passe presque entièrement en prison. Au fil des années, il est condamné pour des centaines de vols, des dizaines de vols avec violence, et pour le viol de sa propre mère, pour lequel il passe plus de 12 ans derrière les barreaux, même s'il l'a toujours nié. Au total, quand il est arrêté en 2011, il a déjà passé 27 ans de sa vie en prison.
Quand il en ressort, il n'a ni famille pour l'accueillir ni maison où aller. Un homme à peine sorti de prison, qui s'en prend bientôt à des innocents, c'est aussi ce qu'a vécu une famille de Chickasha, en Oklahoma, dans l'affaire Lawrence Paul Anderson. Mihail Leshtarski, lui, se cache pendant un temps dans le grenier d'un ancien codétenu, à Dolna Kremena, un village de la région, et après, il finit dans les grottes.
Une fenêtre cassée
Quelques jours avant le 27 août 2009, Mihail Leshtarski se glisse dans la villa d'Elena, à Romcha. Il y dort plusieurs nuits, et il mange ses conserves. Avec ses aveux et les constatations des enquêteurs, la suite se reconstitue. Quand Elena arrive, elle remarque tout de suite qu'une fenêtre est cassée, et elle appelle Zornitsa pour lui dire que quelqu'un est entré chez elle.
Elena a peur, alors elle va voir une voisine, et elle lui demande si elle peut dormir chez elle. Seulement, la voisine a du monde ce soir-là, et elle n'a pas de place pour elle. Elena rentre donc à la villa, et un peu plus tard, quelqu'un frappe à la porte.
C'est un homme maigre, sale, qui lui demande à manger.
Un verre de gin
Ouvrir sa porte, le soir, à un inconnu qui vient peut-être de casser sa fenêtre, beaucoup ne le feraient pas. Sauf qu'Elena pense qu'on doit aider ceux qui en ont besoin, et elle se dit même qu'elle peut pousser cet homme à chercher du travail et à reprendre une vie normale. C'est pour ça qu'elle le fait entrer, elle lui sert à manger, et elle lui verse un verre de gin.
Ils parlent, et comme toujours avec Elena, la conversation finit par arriver sur Dieu. Elle lui parle de sa foi, elle lui dit ce qu'elle pense de sa vie, et c'est justement ça qui le met hors de lui. Elena sent qu'il devient agressif, alors elle appelle sa fille, devant lui, et elle lui dit qu'il y a un homme chez elle et que son père va arriver d'un moment à l'autre. Elle le dit pour lui faire peur, et pour que Zornitsa comprenne qu'elle est en danger.
Ça ne lui fait pas peur. D'après ses aveux, il lui lance "Puisque tu me parles tant de ton Seigneur, voyons s'il va t'aider", et il se jette sur elle. Elena attrape une hache, elle essaie de se défendre, mais en quelques secondes, il la maîtrise. Il tente de la violer, il n'y arrive pas, et ça le met encore plus en colère, et il l'étrangle. Quand il la lâche, Elena ne bouge plus.
Ensuite, il la déshabille, il lui grave la croix sur le front, et il lui coupe le sein, qu'il laisse sous le lit. Il l'enveloppe dans 2 couvertures, il prend la bouteille de gin, et il quitte la maison.
Des aveux reniés
Le 23 février 2011, le lendemain de son arrestation, Mihail Leshtarski est présenté au tribunal régional de Sofia, qui doit décider s'il reste en détention. Devant le juge, il ne cherche pas d'excuse. "Je me reconnais coupable, je regrette ce que j'ai fait." Pour le tribunal, ses aveux sont complets, avec des détails précis sur Elena et sur le crime, et le 24 février, il est placé en détention.
Son avocate, commise d'office, demande au juge de tenir compte de son enfance. Elle explique qu'il a été battu par ses parents, et qu'à sa sortie de prison, personne ne l'a aidé à se réinsérer. Au psychologue Svetoslav Petkov, après leur entretien, Mihail Leshtarski dit aussi ceci. "S'il y en a un autre comme moi, arrêtez-le à temps, parce qu'il fait des choses terribles."
Les expertises concluent qu'il est instable et qu'il a un trouble de la personnalité, mais qu'il est sain d'esprit, donc responsable de ses actes, si bien qu'il peut être jugé. Pourtant, très vite, il change de version. Il affirme maintenant qu'on lui a arraché ses aveux à force de coups, qu'il n'était pas dans la villa ce jour-là, et qu'il ne connaît pas Elena, et s'il vivait dans les grottes, dit-il, c'est par amour de la nature.
Une seule audience
Le procès s'ouvre en septembre 2011 devant le tribunal régional de Sofia, présidé par la juge Kalinka Georgieva, et il ne dure qu'une seule audience. Mihail Leshtarski plaide non coupable, et il répète que ses aveux lui ont été arrachés sous les coups. Sa défense, elle, insiste sur ce qui manque. Personne ne l'a vu tuer Elena, aucune de ses empreintes n'a été relevée dans la maison, et une casquette bleue à visière, dont Elena avait parlé, n'a jamais été retrouvée.
Pour le tribunal, ses premiers aveux collent exactement aux constatations des enquêteurs et aux conclusions du légiste, et surtout, il y a l'ADN prélevé sous les ongles d'Elena. Le 29 septembre 2011, Mihail Leshtarski est reconnu coupable de son meurtre, et condamné à la prison à vie, sans aucun espoir de voir un jour sa peine réduite. Il devra aussi verser une indemnité à la mère et aux 2 enfants d'Elena.
Dans ses motifs, la juge Kalinka Georgieva explique ce qui s'est passé ce soir-là. Elena ressemblait à la mère de Mihail Leshtarski, et sous l'effet de l'alcool, il lui a été plus facile de céder à son envie de la tuer.
Jusqu'à la Cour suprême
Mihail Leshtarski fait appel, et le 12 mars 2012, à Sofia, les juges confirment qu'il a tué Elena. Mais ils assouplissent sa peine, si bien qu'il reste condamné à vie, avec cette fois l'espoir qu'un jour, sa peine soit réduite.
Ça ne lui suffit pas. Le 22 juin 2012, devant la plus haute cour du pays, il demande que tout recommence. "Renvoyez le dossier, je suis innocent !" Le 13 juillet 2012, les juges rejettent tout, l'absence d'empreintes comme la casquette jamais retrouvée, et cette fois, c'est définitif. En moins de 2 ans, 3 tribunaux se sont penchés sur son cas, et aucun juge n'a cru qu'il ne savait pas ce qu'il faisait.
En prison, pendant des années, Mihail Leshtarski continue pourtant de se dire innocent, et en 2014, l'État lui demande même de rembourser l'aide qu'il avait versée aux enfants d'Elena pour payer les frais du procès.
Des aveux devant les caméras
En septembre 2020, Mihail Leshtarski accepte de parler à Todor Todorov, l'ancien chef des psychologues criminels de la police bulgare, pour l'émission "Nichiya zemya" ("La terre de personne"), sur la chaîne NOVA. Devant les caméras, il reconnaît cette fois avoir tué Elena. "C'est moi le coupable. Si on m'avait enfermé plus tôt, Elena serait encore en vie."
Quand on lui demande s'il a commis d'autres meurtres, il répond que oui, et que quand il boit, il ne sait plus ce qu'il fait. Il affirme avoir tué 2 autres femmes avant 2009, sans donner leur nom, ni l'endroit, ni la date.
Une seule condamnation pour Elena Tomova
Sur ordre du procureur général, le parquet de la Cour suprême de cassation annonce qu'il va vérifier ces déclarations, regarder si des enquêtes avaient été ouvertes sur la mort de ces 2 femmes, et les rouvrir si elles avaient été classées contre un auteur inconnu, si bien que de nouvelles poursuites pourront être engagées si les preuves suffisent. Depuis cette annonce, en 2020, aucune nouvelle poursuite n'a été rendue publique, et la mort d'Elena Tomova reste le seul meurtre pour lequel Mihail Leshtarski a été jugé, avec une condamnation définitive depuis le 13 juillet 2012.
En mai 2026, il est toujours en prison, et dans une nouvelle interview, il change encore de version. "Je n'ai rien avoué. Tout a été arrangé." Il dit aussi qu'il ne demande pas de grâce, parce que dehors, à son âge, il n'a plus rien qui l'attend, et qu'il ne regrette pas d'être là, "parce que je suis parmi les vivants".
Elena avait 59 ans. Elle a ouvert sa porte à un homme qui avait faim, et elle lui a servi à manger.
L'affaire Elena Tomova en vidéo ⬇️



À lire aussi :
➡️ Affaire Gulchekhra Bobokulova
➡️ Affaire du cannibale de Skara
Sources :
Apis, décision n° 309 de la Cour suprême de cassation sur la condamnation, 13 juillet 2012 : http://blog.apis.bg/2012/07/dozhivoten-zatvor-za-mihail-leshtarski-reshi-vks/
News BG, placement en détention par le tribunal régional de Sofia, 24 février 2011 : https://news.bg/crime/obshtestvoto-prechelo-na-serien-ubiets.html
bTV Novinite, la condamnation confirmée en appel, 21 mars 2012 : https://btvnovinite.bg/kriminalno/dve-dozhivotni-prisdi-za-ubietsa-ot-peshcherata.html
Trud, récit de l'affaire, de la villa de Vlado Trichkov à la grotte, 1er juin 2024 : https://trud.bg/a/articles/%D1%83%D0%B1%D0%B8%D0%B5%D1%86%D1%8A%D1%82-%D0%BE%D1%82-%D0%BF%D0%B5%D1%89%D0%B5%D1%80%D0%B0%D1%82%D0%B0-%D1%83%D0%B1%D0%B8-%D0%B5%D0%BB%D0%B5%D0%BD%D0%B0-%D0%B8-%D0%B8%D0%B7%D0%B4%D1%8A%D0%BB%D0%B1%D0%B0-%D0%BD%D0%B0-%D1%87%D0%B5%D0%BB%D0%BE%D1%82%D0%BE-%D0%BA%D1%80%D1%8A%D1%81%D1%82
Standart, les déclarations télévisées et la vérification du parquet, 27 septembre 2020 : https://www.standartnews.com/balgariya-krimi/peshcherniyat-ubiets-prizna-za-zhertvi-437789.html
Wikipédia (en anglais), Mihail Leshtarski : https://en.wikipedia.org/wiki/Mihail_Leshtarski
