Affaire des disparus de Toronto : démembrés au jardin


Quand Skandaraj Navaratnam, arrivé du Sri Lanka comme réfugié pendant la guerre civile, quitte un bar du quartier des rues Church et Wellesley, à Toronto, au Canada, le 6 septembre 2010, il part avec un homme que personne n'identifie, et après ça, plus personne ne le voit. Un adulte qui disparaît a peut-être décidé de partir, donc son dossier reste celui d'une disparition, même quand, dans les années qui suivent, d'autres hommes liés au même quartier disparaissent à leur tour. En décembre 2017, alors que 8 hommes ont disparu sans que personne ne les relie tous, le chef de la police de Toronto affirme encore devant la presse qu'il n'y a aucune preuve d'un tueur en série dans le quartier.
Skandaraj, venu du Sri Lanka
Le soir, quand Skandaraj Navaratnam sort à Toronto, c'est au Village qu'il va, le quartier gai historique de la ville, avec ses bars, ses clubs, ses associations et ses drapeaux arc-en-ciel sur les façades. Skandaraj vient du Sri Lanka, et il est homosexuel.
Il est né dans la minorité tamoule, c'est le deuxième des 4 fils d'un homme d'affaires, et là-bas, ce garçon ouvert et vif d'esprit travaille comme animateur dans un hôtel, où il organise les spectacles et les soirées des clients. Dans les années 1990, le Sri Lanka est ravagé par la guerre civile entre l'armée et les rebelles tamouls, si bien qu'il quitte son pays, et il arrive au Canada comme réfugié. À Toronto, il refait sa vie. Il travaille comme aide-soignant à domicile, il enchaîne les petits boulots, et pour ses amis, c'est Skanda.
Le 6 septembre 2010, Skandaraj quitte le Zipperz, un bar du Village, avec un homme que personne n'identifie, et après ça, plus personne ne le voit. Le 16 septembre, sa disparition est signalée à la police, mais les recherches ne donnent rien.
Un adulte qui disparaît, c'est un adulte qui a peut-être décidé de partir, et la police ne peut pas forcer quelqu'un à rentrer chez lui. Alors, sans aucun élément qui fasse penser à un crime, le dossier reste un dossier de disparition, et en 2010, Skandaraj n'est qu'un nom de plus sur la liste des personnes disparues de Toronto. 3 mois plus tard, un autre homme disparaît.
Un appel à 19h20
Le 29 décembre 2010, à 19h20, Abdulbasir Faizi appelle sa femme, Kareema. Il lui dit qu'il est au travail, et qu'il rentrera tard parce qu'il doit voir un ami. Abdulbasir a 42 ans. Il est né à Herat, en Afghanistan, et c'est avec Kareema qu'il s'est installé au Canada, où sont nées leurs 2 petites filles. La famille vit à Brampton, une banlieue à l'ouest de Toronto, et lui travaille comme opérateur adjoint sur les machines d'une imprimerie, pas loin de chez eux. Le couple a même acheté 2 autres maisons pour investir, mais l'affaire a mal tourné, au point qu'ils ont dû se déclarer en faillite, en expliquant qu'ils avaient été victimes d'une fraude hypothécaire.
Abdulbasir ne rentre jamais. Le soir même, son téléphone est coupé, et le lendemain, sa famille signale sa disparition à la police régionale de Peel. Dans ses relevés bancaires, les enquêteurs découvrent qu'il est passé ce soir-là par un sauna, et par le Black Eagle, un bar du Village.
En janvier 2011, sa Nissan Sentra de 2002 est retrouvée abandonnée sur Moore Avenue, une rue résidentielle du quartier de Leaside, dans le centre de Toronto. Les policiers laissent entendre qu'il a peut-être tout simplement quitté sa famille, et Kareema finit par le croire, au point de divorcer d'un mari qu'elle pense parti en abandonnant ses filles.
Un message venu de Suisse
Le 14 octobre 2012, Majeed Kayhan est à un mariage, avec ses proches. Comme Abdulbasir, il vient d'Afghanistan. C'est le fils d'un religieux musulman, il s'est marié à Kaboul, et en 1989, il est arrivé au Canada avec sa femme et leurs 2 enfants. La famille s'est installée d'abord à Guelph, puis à Etobicoke, dans l'ouest de Toronto, jusqu'au divorce du couple, en 2002. Majeed a laissé à sa femme leur maison de banlieue et leurs enfants, devenus adolescents, et il est parti vivre dans le centre-ville, chez un homme plus âgé, où il vit son homosexualité beaucoup plus ouvertement.
Ses amis l'appellent Hamid. Il vend des tapis, et dans le Village, c'est un habitué des bars, comme le Zipperz. Pourtant, il garde le lien avec sa famille, et ce mariage du 14 octobre, c'est la dernière fois que ses proches le voient. Le 25 octobre, son fils signale sa disparition. Majeed a 58 ans, et depuis 2010, c'est le troisième homme lié au Village qui disparaît sans laisser de trace.
La même année, la police suisse transmet à Toronto un signalement inquiétant. Un Suisse, Markus Dubach, fréquente un site Internet consacré au cannibalisme, et sur ce site, un homme de la région de Toronto a mentionné un certain "Skanda". La police suisse considère cet informateur comme fiable, parce qu'il a déjà aidé à faire arrêter un meurtrier, et à Toronto, le surnom de Skandaraj fait l'effet d'une alarme.
Un pseudo dans un carnet
En novembre 2012, la police de Toronto crée un groupe de travail, le projet Houston, pour enquêter sur les disparitions de Skandaraj, d'Abdulbasir et de Majeed. Les enquêteurs remontent jusqu'à l'auteur des messages, un homme de Peterborough, à l'est de Toronto, et ils obtiennent plusieurs autorisations judiciaires pour enquêter sur lui. Sauf qu'ils ne trouvent rien qui le relie aux 3 disparus, et ils finissent par conclure que ses messages relevaient du fantasme.
Pendant 18 mois, le projet Houston interroge des dizaines de témoins et passe des milliers d'heures sur le dossier, et en septembre 2013, un détail ressort enfin. Dans les contacts effacés de la messagerie de Skandaraj, et dans un carnet d'Abdulbasir, les enquêteurs trouvent le même pseudo, silverfox51.
Le numéro de téléphone associé à ce pseudo les mène jusqu'à une fiche de police de 2005, remplie quand un homme a été contrôlé au volant sans attestation d'assurance valide. Cet homme a 62 ans, il est paysagiste, et il s'appelle Bruce McArthur.
Un entretien de 16 minutes
Le 11 novembre 2013, un enquêteur du projet Houston, l'agent-détective Joshua McKenzie, s'assoit en face de Bruce McArthur pour l'interroger comme témoin, et l'entretien, filmé, dure 16 minutes. Dans le Village, on parle de lui comme d'un homme jovial, gentil et généreux, et l'hiver, c'est même lui qui joue le père Noël dans un centre commercial de Scarborough. Sa vie d'avant, il l'a passée loin d'ici. Il a grandi dans la région des lacs Kawartha, au nord-est de Toronto, il s'est marié avec une femme, Janice, et à Oshawa, dans une maison de briques, ils ont élevé leur fils et leur fille. Sauf qu'à la fin des années 1990, l'argent vient à manquer, il fait faillite, et en 2000, la maison est vendue et son mariage prend fin. Après ça, il s'installe à Toronto, où il monte sa petite entreprise d'aménagement paysager.
Devant l'enquêteur, Bruce McArthur confirme que silverfox51 est bien son adresse électronique. Il dit qu'il était ami avec Skandaraj, et il reconnaît avoir eu une relation sexuelle avec Majeed. Pourtant, quand on lui montre la photo d'Abdulbasir, il dit qu'il ne le connaît pas, alors que son pseudo figure dans le carnet de cet homme, et dans le résumé que l'enquêteur rédige ensuite, la relation avec Majeed n'apparaît même pas.
Surtout, personne ne vérifie son casier judiciaire, alors qu'on y aurait trouvé quelque chose. Le 31 octobre 2001, le jour d'Halloween, un homme du Village, Mark Henderson, a invité Bruce McArthur chez lui pour lui montrer son costume, et Bruce McArthur l'a frappé à coups de tuyau en métal. Ensuite, il s'est présenté lui-même à la police, et il a plaidé coupable. En 2003, il a été condamné à une peine qu'il a purgée hors de prison, avec, entre autres, l'interdiction de remettre les pieds dans le Village, et à l'époque, un rapport psychologique conclut même que son risque de violence est minime.
En avril 2014, faute de preuve d'un crime, le projet Houston est fermé, et les 3 familles restent sans réponse. 2 mois plus tard, Bruce McArthur obtient que sa condamnation de 2003 soit effacée de son casier.
Des disparitions que personne ne relie
En août 2015, à Scarborough, dans l'est de Toronto, la famille de Soroush Mahmudi signale sa disparition. Soroush a 50 ans. Il est né en Iran, il a fui son pays par la Turquie, il est arrivé à Montréal, puis il s'est installé en Ontario, et en 2003, il a épousé Fareena Marzook, une réfugiée sri-lankaise. Ils vivent avec le fils qu'elle a eu d'un premier mariage, et Soroush travaille sur des chantiers et dans l'aménagement paysager, et c'est probablement comme ça, pense sa femme, qu'il a rencontré Bruce McArthur. Mais la police ne sait pas qu'il a un lien avec le Village, si bien que personne ne rapproche son dossier de ceux du projet Houston.
Kirushna Kumar Kanagaratnam vit lui aussi à Scarborough, mais sans famille proche. Il est né sur Nainativu, une petite île au large de la pointe nord du Sri Lanka, il a fait ses études dans un collège privé de Jaffna, et en 2007, l'un de ses frères est mort dans la guerre civile. En août 2010, il arrive au Canada à bord du Sun Sea, un vieux cargo qui transporte 492 Tamouls depuis la Thaïlande jusqu'à la Colombie-Britannique, et sur le bateau, un autre passager se souvient d'un homme gentil et serviable, qui chantait et jouait aux cartes avec les autres. Au Canada, sa demande d'asile est refusée. Alors quand sa famille n'a plus de nouvelles de lui, fin 2015, elle pense qu'il se cache pour ne pas être expulsé, et personne ne signale sa disparition. Selon la police, il meurt vers le 6 janvier 2016, à 37 ans.
En avril 2016, Dean Lisowick s'inscrit au refuge de la Scott Mission, et c'est la dernière fois qu'on le voit. Dean est canadien. Il vient d'une famille ouvrière de Winnipeg installée dans la région de Toronto, et à 8 ans, il a été retiré à son père et placé dans une famille d'accueil, près du lac Simcoe. Adulte, il vit dans la rue, il se bat contre une addiction au crack, et dans le Village, on le connaît sous le surnom de Laser. Il a 47 ans, il a une fille qui ne l'a jamais connu, et personne ne signale sa disparition.
Andrew Kinsman, le lendemain de la Pride
Le 16 avril 2017, Selim Esen est vu pour la dernière fois près du croisement des rues Bloor et Yonge. Il a 44 ans, il est turc, il est diplômé en sociologie et en philosophie d'une université d'Ankara, et il a travaillé 3 ans en Australie, puis dans un café d'Istanbul, avant de venir au Canada avec son compagnon, en 2013. Après leur rupture, il tombe dans la drogue. En 2017, il vient de terminer une formation pour accompagner d'autres personnes qui se battent contre l'addiction, il a commencé à louer un appartement, et il veut remettre de l'ordre dans sa vie avant d'aller voir sa famille en Turquie. Comme pour les autres, rien ne permet à la police de penser qu'il est en danger.
2 mois plus tard, le 26 juin 2017, le lendemain du défilé de la Pride, Andrew Kinsman est vu pour la dernière fois près de chez lui, au croisement des rues Parliament et Winchester. Andrew a 49 ans. Il a grandi à Oshawa, il a une licence de lettres de l'université McMaster, et à Toronto, il vit dans le quartier de Cabbagetown, à l'est du Village, où il est concierge d'un immeuble. Depuis des années, il travaille et il fait du bénévolat pour des associations de lutte contre le sida, et il vient de vaincre un cancer, au point d'impressionner ses amis en faisant à vélo les 10 kilomètres qui séparent chez lui de l'hôpital Sunnybrook. À la maison, il a un chat de 17 ans dont il est très fier.
Andrew a énormément d'amis et il est connu dans le milieu associatif, donc 3 jours plus tard, le 29 juin, sa disparition est signalée, et ses proches organisent tout de suite des recherches et lancent des appels publics pour le retrouver. Cette fois, pour les policiers, la disparition est suspecte dès le départ. Ils fouillent son appartement, ils interrogent les locataires de l'immeuble, et sur le calendrier d'Andrew, à la date du 26 juin, ils trouvent un prénom, Bruce. Sur les images d'une caméra de surveillance du quartier, ils voient Andrew monter dans une camionnette rouge, une Dodge Caravan.
Une camionnette parmi 6 181
Fin juillet 2017, la police crée un nouveau groupe de travail, le projet Prism, pour enquêter sur les disparitions de Selim et d'Andrew. Très vite, les enquêteurs notent les ressemblances avec les 3 hommes du projet Houston, puisque d'après les documents de l'enquête, les 4 autres hommes disparus du Village depuis 2010 se présentaient eux aussi comme des "bears", un terme qui désigne des hommes gais souvent barbus, à l'allure robuste. Dans une demande de mandat, l'agent-détective Joel Manherz écrit qu'il pense que ces disparitions sont peut-être toutes liées.
Pour la camionnette, un concessionnaire reconnaît le modèle exact sur les images, une Dodge Caravan de 2004, une édition spéciale. Sauf que dans les fichiers, il y en a 6 181, alors le détective David Dickinson garde seulement celles dont le propriétaire s'appelle Bruce, comme sur le calendrier d'Andrew, et il ne reste plus que 5 noms. Parmi eux, il y a celui de Bruce McArthur, qui ressort parce que la police le connaît déjà, à cause d'une interpellation en 2016 qui s'est terminée sans aucune poursuite.
En septembre 2017, les enquêteurs demandent à pouvoir suivre ses véhicules, mais Bruce McArthur vient de vendre sa camionnette à un garage de carrosserie, à l'extérieur de Toronto. La police la retrouve et la saisit, et en novembre 2017, les analyses révèlent à l'intérieur l'ADN d'Andrew Kinsman. À partir de là, Bruce McArthur passe du statut de personne d'intérêt à celui de suspect, et les policiers le suivent partout, jusqu'au centre commercial Agincourt, où ils le voient travailler en père Noël le 24 novembre.
Début décembre 2017, un juge les autorise à entrer en secret dans son appartement de Thorncliffe Park, pour copier ses disques durs. L'opération dure un peu plus d'une heure. Bruce McArthur rentre chez lui plus tôt que prévu, et les policiers doivent repartir avant la fin, avec seulement 45 % des fichiers. Pourtant, le 8 décembre, devant la presse, la police explique que rien ne prouve que ces hommes ont été victimes d'un crime, même si on ne peut pas l'exclure, et le chef de la police, Mark Saunders, affirme qu'il n'y a aucune preuve d'un tueur en série dans le Village.
Un rendez-vous secret au 19e étage
Le 18 janvier 2018, 2 policiers en surveillance, les agents-détectives Derek Pape et Patrick Platte, voient Bruce McArthur faire monter un homme dans son appartement du 19e étage, à Thorncliffe Park. La veille, les enquêteurs ont découvert de nouveaux éléments qui le relient à la mort de Selim et d'Andrew.
Cet homme, la justice l'appelle John. Il est marié, il est arrivé du Moyen-Orient 5 ans plus tôt, et ses proches ne savent pas qu'il est homosexuel. Il a rencontré Bruce McArthur à l'été 2017 sur une application de rencontres, et ce jour-là, avant de le faire venir, Bruce McArthur lui a demandé si quelqu'un était au courant de leur rendez-vous. John lui a répondu que non, que c'était un secret.
Dans la chambre, Bruce McArthur lui dit de se déshabiller vite, parce que son fils ou son colocataire risque de rentrer. Puis il revient avec des menottes, et il attache les mains de John au lit. Ensuite, il lui met sur la tête un sac en cuir noir, sans aucun trou, et quand John lui demande de l'enlever, il refuse. John réussit à faire glisser le sac, alors Bruce McArthur essaie de lui fermer la bouche avec du ruban adhésif.
En bas, les 2 policiers n'attendent pas. Parce qu'il y a urgence, ils montent tout de suite, ils frappent à la porte, ils arrêtent Bruce McArthur, et dans la chambre, Derek Pape trouve John, nu, menotté au lit. John est vivant, et c'est lui qui va permettre de tout arrêter, comme cette femme attachée que des policiers de l'Ohio retrouvent vivante, et qui fait tomber un tueur en série dans l'affaire Shawn Grate.
Le jour même, Bruce McArthur, 66 ans, est inculpé du meurtre au premier degré de Selim Esen et d'Andrew Kinsman. Depuis décembre, une caméra filme l'entrée d'un garage, dans une maison de Mallory Crescent, dans le quartier de Leaside, où les policiers ont des raisons de penser que se trouve le corps d'Andrew.
Les jardinières de Mallory Crescent
Dans le jardin de la maison de Mallory Crescent, il y a de grandes jardinières. La maison appartient à un couple de retraités, Karen Fraser et Ron Smith, et depuis des années, c'est Bruce McArthur qui entretient leur jardin. Grâce à un arrangement passé par sa sœur, il range ses outils dans leur garage, et l'été, quand le couple part à son chalet, il s'occupe de tout. Karen le décrit comme un grand-père joyeux et gentil, qui la fait rire avec les histoires de ses clients exigeants.
C'est dans les jardinières que les policiers trouvent des restes humains démembrés.
Le 29 janvier 2018, Bruce McArthur est inculpé de 3 autres meurtres, ceux de Majeed Kayhan, de Soroush Mahmudi et de Dean Lisowick. Le 8 février, la police identifie Andrew Kinsman, et le 23 février, Skandaraj Navaratnam. Le 5 mars, faute de pouvoir mettre un nom sur l'une des victimes, la police prend une décision rare, elle publie la photo d'un homme mort. Le 11 avril, c'est Abdulbasir Faizi qui est identifié, l'homme dont la voiture avait été retrouvée en 2011 sur Moore Avenue, à 5 minutes en voiture de Mallory Crescent, et le 16 avril, l'homme de la photo a enfin un nom. C'est Kirushna Kumar Kanagaratnam, l'homme que personne n'avait signalé disparu. En juillet 2018, après 9 jours de fouilles dans le ravin boisé derrière la maison, la police retrouve enfin les restes de Majeed Kayhan.
Sur les ordinateurs et les clés USB de Bruce McArthur, les enquêteurs trouvent un dossier pour chaque victime, parfois sous un surnom, comme "Turkish Guy" pour Selim, ou sous un simple numéro pour Soroush et Kirushna, dont il ne connaissait même pas le nom. Dedans, il y a des photos des hommes vivants, et des photos d'eux après leur mort, nus, enveloppés dans le même manteau de fourrure, certains avec un cigare dans la bouche, et selon l'accusation, il revenait regarder ces photos longtemps après. Sur une clé USB, il y a aussi un dossier qui porte le prénom de John, avec une photo de lui sur le lit du 19e étage. Ces dossiers rangés avec soin, un pour chaque victime, des policiers anglais en découvriront aussi sur les disques durs d'un électricien d'hôpital, dans l'affaire David Fuller.
Pour 3 des 8 hommes, les médecins légistes concluent à une mort par strangulation, et pour les 5 autres, la cause de la mort reste inconnue. Dans la chambre de Bruce McArthur, les policiers trouvent un sac avec du ruban adhésif, un gant chirurgical, de la corde, des colliers de serrage, un tendeur et des seringues. Il a aussi gardé des bijoux de Dean Lisowick et de Skandaraj Navaratnam, et dans sa nouvelle camionnette, il y a le manteau de fourrure et une barre de métal, avec l'ADN de plusieurs victimes.
Une petite voix devant le juge
Le 29 janvier 2019, devant le juge John McMahon, de la Cour supérieure de l'Ontario, on lit un par un les noms des 8 victimes, et à chaque nom, Bruce McArthur répond "coupable" d'une petite voix. Il plaide coupable des 8 meurtres au premier degré. En octobre 2018, il avait renoncé à l'audience préliminaire, et son procès était fixé à janvier 2020, si bien qu'il n'aura jamais lieu.
Le procureur, Michael Cantlon, lit ensuite l'exposé des faits que Bruce McArthur a accepté. Chaque meurtre a été planifié et prémédité, 6 d'entre eux avaient un caractère sexuel, et il rencontrait la plupart de ses victimes sur des sites et des applications de rencontres. "Pendant des années, des membres de la communauté LGBTQ de Toronto ont cru qu'un tueur les prenait pour cible. Ils avaient raison", dit le procureur. Pour lui, plusieurs de ces hommes devaient cacher une partie de leur vie à cause de leur orientation, d'autres n'avaient pas de logement stable, et Bruce McArthur a cherché et exploité ces fragilités pour continuer sans être repéré.
Ensuite, les proches prennent la parole. Patricia Kinsman, la sœur d'Andrew, raconte qu'elle a appris sa disparition par un message sur Facebook. "Je pense à Andrew tous les jours, une vie volée par quelqu'un qui le connaissait depuis près de 15 ans." Pour les frères de Selim Esen, il est difficile de croire que les meurtres de 8 hommes homosexuels soient passés inaperçus pendant 8 ans. La fille de Dean Lisowick, Emily Bourgeois, qui n'a jamais connu son père biologique, fait lire une lettre. "J'ai un enfant et un autre bébé en route, et un jour, ils me demanderont où est mon père."
Le 8 février 2019, le juge McMahon condamne Bruce McArthur à la prison à vie pour chacun des 8 meurtres, avec des peines confondues, et sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, quand il aura 91 ans. L'accusation demandait 50 ans, mais pour le juge, à cet âge, une telle peine serait symbolique, et il rappelle que la frontière est mince entre la rétribution et la vengeance. Pour John, le juge n'a aucun doute, sans l'intervention de la police le 18 janvier 2018, il aurait été tué. Il ajoute que les familles ont été victimes 2 fois, une première fois quand ces hommes ont disparu, et une deuxième fois quand elles ont appris l'horrible vérité, et qu'aucun tribunal ne peut leur rendre ce qu'elles veulent le plus, c'est-à-dire la personne qu'elles ont perdue.
Des occasions perdues
Dans le Village, une question ne quitte plus personne. Est-ce qu'on aurait pu l'arrêter plus tôt ? Une ancienne juge, Gloria Epstein, reprend tout le dossier, et le 13 avril 2021, sa réponse est dure. Pour elle, la discrimination a pesé sur la façon dont on a cherché ces hommes, et dans leurs dossiers, des choses simples ont été oubliées ou faites trop tard. Dès novembre 2013, un homme qui connaissait 3 des disparus, et qui avait déjà frappé un homme du Village, aurait dû attirer beaucoup plus l'attention. Elle ne peut pas dire s'il aurait été arrêté plus tôt, mais la police a laissé passer des occasions de le trouver, et le chef de la police par intérim, James Ramer, reconnaît lui-même que c'est inexcusable. Entre-temps, la police de Toronto s'est dotée, pour la première fois, d'une équipe consacrée aux personnes disparues.
Le sergent Paul Gauthier, qui avait relâché Bruce McArthur sans l'inculper en 2016, est poursuivi devant le tribunal disciplinaire de la police, et en août 2021, il est déclaré non coupable. La police dit aussi n'avoir trouvé aucun élément qui relie Bruce McArthur à d'autres morts. Aujourd'hui, il purge sa peine de prison à vie, et Dean Lisowick, que personne n'avait réclamé, a enfin été enterré, grâce à un militant de la communauté, Haran Vijayanathan.
Ils s'appelaient Skandaraj, Abdulbasir, Majeed, Soroush, Kirushna, Dean, Selim et Andrew, et ils avaient de 37 à 58 ans.
L'affaire des disparus de Toronto en vidéo ⬇️

À lire aussi :
Sources :
CBC News, plaidoyer de culpabilité et exposé des faits, 29 janvier 2019 : https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/bruce-mcarthur-guilty-plea-court-1.4996229
Global News, exposé des faits et déclarations des proches à l'audience sur la peine, 4 février 2019 : https://globalnews.ca/news/4920071/bruce-mcarthur-sentencing-hearing-agreed-statement-of-facts-victim-impact-statements/
The Globe and Mail, portraits des 8 victimes, 29 janvier 2019 : https://www.theglobeandmail.com/canada/article-bruce-mcarthurs-victims-a-look-at-the-eight-lives-lost/
CBC News, documents judiciaires du projet Prism, 3 octobre 2018 : https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/bruce-mcarthur-court-documents-unsealed-1.4848753
CBC News, rapport de la juge Gloria Epstein sur les enquêtes de la police de Toronto, 14 avril 2021 : https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/epstein-report-bruce-mcarthur-toronto-police-1.5986451
CityNews Toronto, chronologie de l'affaire jusqu'à la peine, 8 février 2019 : https://toronto.citynews.ca/2019/02/08/bruce-mcarthur-timeline/
