Affaire Claire Williamson : affamée jusqu'à la mort

Claire Williamson, au centre, et sa sœur Dora, photo de presse de 1912, affaire Claire Williamson
Claire Williamson, au centre, et sa sœur Dora, photo de presse de 1912, affaire Claire Williamson

Quand Margaret Conway débarque à Seattle, le 1er juin 1911, après un long voyage depuis l'Australie, c'est parce qu'un télégramme mystérieux lui a demandé de venir voir Claire et Dora Williamson, les 2 sœurs anglaises qu'elle a élevées depuis qu'elles sont toutes petites. Les 2 sœurs étaient venues à Seattle pour une cure de jeûne, et à peine Margaret arrivée, on lui annonce que Claire est morte et que Dora est devenue folle. Dans une maison de pompes funèbres de la ville, on lui montre le corps embaumé de la jeune femme, et devant ce corps, Margaret ne reconnaît pas Claire.

Claire et Dora Williamson, loin de l'Angleterre

En septembre 1910, 2 sœurs anglaises posent leurs valises pour quelque temps à Victoria, en Colombie-Britannique, au Canada. L'aînée s'appelle Dora, elle a 37 ans, et sa petite sœur, Claire, en a 34. Leurs parents sont morts depuis longtemps, et celle qui les a élevées, c'est leur nourrice, Margaret Conway, qui vit en Australie, là où les 2 sœurs ont elles aussi leur maison. De ce côté-ci du Pacifique, elles n'ont presque personne, seulement un oncle à Portland, dans l'Oregon, et une tante à El Toro, en Californie, avec ses 2 filles.

Les 2 sœurs ont de l'argent, beaucoup d'argent, puisqu'elles gèrent elles-mêmes un gros héritage, et depuis longtemps, elles s'intéressent aux médecines qui sortent de l'ordinaire, au point que dans la famille, on se moque d'elles. Pourtant, leur santé n'a rien d'inquiétant. Dora a de temps en temps des rhumatismes et des indigestions, et Claire a un utérus déplacé, un problème qui se soigne facilement.

C'est à Victoria, en feuilletant un journal de Seattle, qu'elles tombent sur une publicité pour une cure par le jeûne. Claire écrit à l'adresse indiquée, et en retour, elle reçoit un livre, "Le jeûne pour guérir les maladies", avec une brochure qui présente un sanatorium, à Olalla, dans l'État de Washington.

En octobre, les 2 sœurs partent passer l'hiver chez leur tante, en Californie, et les lettres continuent d'arriver. En février 1911, elles décident de se séparer pour quelque temps, l'une doit rentrer à Londres et l'autre en Australie, sauf qu'avant de partir, elles veulent faire la cure. Le 26 février 1911, Claire et Dora Williamson arrivent à Seattle, et dans leur famille, personne ne sait qu'elles y sont.

Un rendez-vous au Northern Bank and Trust Building

Le lendemain, le 27 février, les 2 sœurs entrent dans un immeuble de bureaux du centre de Seattle, le Northern Bank and Trust Building. C'est là que consulte l'autrice du livre, Linda Burfield Hazzard, une femme de 43 ans, mince et nerveuse, dont on dit qu'elle est plus forte que la plupart des hommes. Elle leur explique que son sanatorium d'Olalla n'est pas encore prêt, alors elle les soignera ici, à Seattle.

Quand on est 2 étrangères qui ne connaissent personne en ville, c'est pratique de se laisser guider, et c'est d'ailleurs Linda Hazzard qui leur trouve un appartement dans l'immeuble Buena Vista, sur la colline de Capitol Hill. Le contrat est vite signé. Chacune paiera 60 dollars par mois, et elles viendront au cabinet tous les jours, sauf le samedi et le dimanche.

Le traitement tient en peu de choses. Elles ne doivent plus rien manger, à part du jus de fruits, de l'eau de cuisson d'asperges et un bouillon de légumes, où l'on fait fondre un morceau de beurre pas plus gros qu'un ongle de pouce. Presque chaque jour, elles prennent un bain chaud, et chaque jour, elles reçoivent un lavement de 4 à 6 litres d'eau tiède environ, avec en plus des massages, que Linda Hazzard leur fait elle-même.

Pour Linda Hazzard, les maladies viennent d'un sang "impur", et en laissant la digestion se "reposer", le jeûne pourrait tout guérir, du mal de dents à la tuberculose. Pour Claire et Dora, cette femme est médecin.

Sauf que Linda Hazzard n'a jamais obtenu le moindre diplôme de médecine.

Une doctoresse sans diplôme

Linda Burfield est née en 1867 dans le comté de Carver, dans le Minnesota. À 18 ans, elle se marie et elle a 2 enfants, mais en 1898, elle quitte son mari et ses enfants pour faire carrière à Minneapolis, où elle se présente comme une spécialiste du jeûne. En tout et pour tout, elle a suivi une petite formation d'infirmière en ostéopathie.

Vers 1902, à Minneapolis, une personne qu'elle soigne meurt. Pour le coroner, cette personne est morte de faim, et il essaie de la faire poursuivre, sauf que comme elle n'a aucune licence de médecin, elle n'a de comptes à rendre à personne.

Quelque temps plus tard, elle épouse Samuel Christman Hazzard, un ancien élève de l'académie militaire de West Point, dont la carrière dans l'armée s'est arrêtée le jour où il a détourné de l'argent militaire. Samuel avait déjà été marié 2 fois, et il n'avait pas pris la peine de divorcer avant d'épouser Linda, alors il est jugé pour bigamie et condamné à 2 ans de prison. À sa sortie, en 1906, le couple part refaire sa vie dans l'État de Washington.

Là-bas, une faille dans la loi sur les licences médicales permet à certains praticiens des médecines alternatives d'exercer sans diplôme, et Linda Hazzard en profite. Elle obtient le droit de pratiquer la médecine, et elle se fait appeler docteur. Elle consulte à Seattle, et elle fait l'aller-retour en ferry jusqu'à Olalla, un village du comté de Kitsap, de l'autre côté de l'eau, où le couple a un terrain d'environ 16 hectares qu'elle a baptisé Wilderness Heights.

Le 26 février 1908, à Seattle, une de ses premières patientes, Daisey Maud Haglund, meurt à 38 ans, après 50 jours de jeûne sous sa direction, et elle laisse derrière elle un petit garçon de 3 ans, Ivar. D'autres patients meurent les années suivantes, et pourtant, le directeur de la santé de Seattle explique qu'il ne peut rien faire, puisque Linda Hazzard a sa licence et que ses patients la suivent de leur plein gré. Il la surveille quand même, et il promet d'agir le jour où elle soignera un enfant. Claire et Dora, elles, sont des adultes.

Des bagues dans un coffre-fort

À partir du 27 février, chaque matin de semaine, les 2 sœurs marchent jusqu'au cabinet pour leurs soins. Les lavements durent des heures, et pendant ces séances, on entend parfois des patients crier de douleur. Le massage, lui, ce sont surtout des coups de poing que Linda Hazzard leur donne sur le front et dans le dos, et un témoin racontera plus tard l'avoir vue frapper de toutes ses forces en criant "Éliminez ! Éliminez !"

Dans l'immeuble Buena Vista, une voisine, Mme Fields, croise les 2 Anglaises, et semaine après semaine, elle voit leur corps changer. Vers le 15 mars, Claire et Dora sont devenues si faibles qu'elles n'arrivent plus à marcher jusqu'au cabinet, et Linda Hazzard leur envoie donc une infirmière, qui vient désormais presque tous les jours de la semaine pour les massages, les bains et les lavements. Les 2 sœurs continuent de s'affaiblir et de maigrir.

Pendant ces visites, Linda Hazzard pose beaucoup de questions. Elle veut savoir qui sont leurs proches, ce qu'elles possèdent, où est placé leur argent et d'où viennent leurs revenus. Un jour, en parlant affaires avec elles dans l'appartement, elle leur explique qu'il n'est pas prudent de garder leurs papiers, leur argent et leurs bijoux chez elles. Quand on vit dans une ville étrangère, c'est assez logique, finalement, de mettre ce qui a de la valeur à l'abri. Or cet abri, c'est le coffre-fort de son cabinet, et ce jour-là, Claire et Dora lui confient leurs papiers, et même les bagues qu'elles portent aux doigts.

Les 2 sœurs ont une confiance absolue en elle. Elles font tout ce qu'elle leur dit de faire, et elles s'interdisent tout ce qu'elle leur interdit. Quand la faim devient trop forte, elles demandent à manger, et chaque fois, la réponse est la même. Le poison n'est pas encore sorti de leur corps, et manger maintenant pourrait les tuer.

Un départ sur des civières

Le samedi 22 avril 1911, Linda Hazzard décide d'emmener les 2 sœurs à Olalla. Claire et Dora ne tiennent plus debout, si bien qu'on les sort de leur lit sur des civières, et on les porte jusqu'à 2 ambulances. Ces ambulances appartiennent à E. R. Butterworth & Sons, une entreprise de pompes funèbres de Seattle, et elles conduisent les sœurs jusqu'au quai, où un petit bateau doit les emmener à Olalla.

Pendant qu'elles attendent, allongées dans les ambulances, l'avocat de Linda Hazzard arrive. Là, sur le quai, Claire signe un codicille à son testament, c'est-à-dire un ajout. Elle y lègue une rente de 25 livres sterling par an à l'Institut de thérapeutique naturelle Hazzard, et elle demande que son corps, si elle meurt, soit incinéré sous la direction de Linda Burfield Hazzard.

Au même moment, sur un petit bout de papier arraché à un carnet, Claire signe un ordre pour la Banque de Montréal, à Victoria, et tout ce qu'il reste sur son compte, 1 005 dollars, doit partir chez Linda Burfield Hazzard, sur un compte de la Northern Bank and Trust Company de Seattle. Elle signe aussi une lettre pour sa banque de Londres, qui doit désormais envoyer tout son argent aux bons soins du docteur Hazzard, et là encore, sa main tremble.

À Olalla, les 2 sœurs sont installées dans la maison où vit Linda Hazzard, et le traitement continue exactement comme avant. Elles sont dans un tel état qu'il faut une infirmière, et c'est une jeune femme, Esther Cameron, qu'on engage pendant 2 semaines pour aider à s'occuper d'elles, et il arrive que l'une ou l'autre perde connaissance dans son bain, ou pendant un lavement. Les gens du village, eux, ont donné un autre nom à Wilderness Heights. Pour eux, c'est Starvation Heights, les hauteurs de la famine.

Le 30 avril, à Sydney, en Australie, Margaret Conway reçoit un télégramme mystérieux qui lui demande de venir les voir. Une semaine plus tard, elle embarque pour l'Amérique, sur un bateau qui doit arriver le 1er juin.

Claire, elle, n'a plus que 19 jours à vivre.

La mort de Claire Williamson

Dans la maison d'Olalla, Claire et Dora ne sont plus que des squelettes vivants. Elles ont perdu à peu près la moitié de leur poids depuis le début de la cure, et à Seattle comme à Olalla, elles n'ont jamais cessé de réclamer à manger. Pendant ce temps, Linda Hazzard répète à Dora qu'elle n'a plus toute sa tête, et elle lui interdit de parler affaires avec Claire, ce qui ne l'empêche pas de lui demander régulièrement si une question d'argent la tracasse.

Environ une semaine avant la fin, pour la première fois, Linda Hazzard laisse entendre qu'elle n'est plus très sûre que Claire s'en sorte. Le 19 mai 1911, Claire Williamson meurt à Olalla, dans une chambre à l'étage, près de 3 mois après son premier rendez-vous au cabinet.

Le lendemain matin, Dora est descendue sur une véranda, au bout de la maison, juste à côté d'une falaise. Linda Hazzard vient lui parler, et au milieu de la conversation, elle lui raconte qu'un ancien patient a essayé un jour de mettre fin à ses jours en se jetant dans ce précipice. Dora lui répond qu'on ne dit pas une chose pareille à une femme aussi faible qu'elle, alors que sa sœur est morte, là-haut, dans la chambre.

Quand quelqu'un meurt loin de chez lui, la première chose qu'on fait, c'est prévenir sa famille, et Linda Hazzard connaît depuis longtemps l'adresse de l'oncle de Portland. Or l'oncle n'est prévenu que le 22 mai, 3 jours après la mort de sa nièce.

Une signature et un tuteur

Le 27 mai 1911, 8 jours après la mort de Claire, Dora signe une procuration au nom de Samuel Hazzard, le mari de Linda. Avec ce papier, il peut retirer tout l'argent de son compte d'épargne à la Banque canadienne de commerce, à Victoria, et le même jour, Dora signe une note qui demande à la banque d'envoyer 583 dollars à l'ordre de Samuel Hazzard. L'argent arrive bien jusqu'à lui.

Ce même 27 mai, Linda Hazzard s'adresse au tribunal des successions. Elle explique que Dora Williamson est une invalide, qu'elle souffre depuis longtemps dans son corps, et qu'elle n'est plus capable de gérer ses propres affaires, c'est pourquoi elle demande qu'on lui nomme un tuteur.

D'habitude, quand on demande à un tribunal de placer quelqu'un sous tutelle, on prévient la personne, pour qu'elle puisse venir se défendre. Dora, elle, ne reçoit rien, ni la demande, ni la date de l'audience. À la fin de cette audience, Linda Hazzard devient tutrice de sa personne et de ses biens, et à partir de ce jour, c'est elle qui décide de tout pour Dora. Au même moment, sur le Pacifique, le bateau de Margaret Conway approche de la côte américaine.

Un corps que Margaret ne reconnaît pas

Le 1er juin 1911, quand Margaret Conway débarque à Seattle, un homme l'attend. C'est Samuel Hazzard, et il l'emmène directement au cabinet de sa femme, où Linda Hazzard lui annonce que Claire est morte et que Dora est devenue folle.

Ensuite, on conduit Margaret chez E. R. Butterworth & Sons, la maison de pompes funèbres, pour lui montrer le corps embaumé de Claire. Margaret a élevé les 2 sœurs depuis qu'elles sont toutes petites, et pourtant, devant ce corps, elle ne reconnaît pas Claire.

On l'emmène ensuite à Olalla, où elle retrouve Dora. La jeune femme vit seule dans une cabane grossière, à peine mieux qu'une remise, et elle n'a plus que la peau sur les os. Quand elle voit Margaret, Dora la supplie de l'emmener loin d'ici. Le lendemain, au contraire, elle retire sa demande, et elle assure que la cure lui fait le plus grand bien, et Margaret s'installe donc à Olalla, auprès d'elle, pour la convaincre de partir.

Du riz dans le bouillon de tomates

À Olalla, Dora se nourrit surtout d'un bouillon fait avec des tomates en conserve. En cachette, Margaret commence à y glisser un peu de riz ou de farine, et à partir de là, Dora mange un peu chaque jour, si bien que son état s'améliore.

D'habitude, à Wilderness Heights, on garde les patients à l'écart les uns des autres. Mais le 4 juillet, pour la fête nationale américaine, tout le monde a le droit de sortir, et ce jour-là, 2 d'entre eux s'approchent de Margaret. Ils la supplient de les faire sortir de cet endroit, parce que pour eux, ici, ils sont prisonniers.

Margaret remarque aussi que Linda Hazzard porte la robe de chambre en soie de Claire, et son chapeau préféré, et petit à petit, elle découvre la procuration signée par Dora, et l'argent déjà retiré de ses comptes.

Margaret va voir Linda Hazzard, et elle lui annonce qu'elle s'en va, et qu'elle emmène Dora. Linda Hazzard lui répond que Dora n'est pas libre de partir, parce que le tribunal a fait d'elle sa tutrice légale, et que Dora va passer le reste de sa vie avec eux. Une nuit, Margaret quitte la propriété en cachette, pour envoyer un télégramme à Portland.

Une rançon de 2 000 dollars

Quand l'oncle de Portland arrive, Dora pèse 60 livres, à peine 27 kilos. Linda et Samuel Hazzard lui présentent une facture de 2 000 dollars pour ses soins, et ils lui font comprendre qu'elle ne partira pas sans payer. L'oncle négocie, et il obtient de verser une somme plus petite, et en juillet 1911, Margaret Conway emmène enfin Dora à Tacoma, au sud de Seattle.

À Tacoma, le vice-consul britannique s'intéresse à l'affaire, et il fait pression sur le comté de Kitsap, où se trouve Olalla, pour que Linda Hazzard soit poursuivie. Le comté répond qu'il n'a pas les moyens de payer un procès pareil, et c'est Dora, qui est riche, qui propose de payer elle-même les frais de l'accusation.

En août 1911, Linda Hazzard est arrêtée, et le 7 août, son arrestation fait la une du Seattle Post-Intelligencer. À Tacoma, le Tacoma Daily News écrit que les autorités comptent révéler des "atrocités" et fait de la praticienne un "monstre", et tous les journaux s'emparent de l'histoire. En France, 40 ans plus tôt, dans l'affaire Troppmann, le numéro du Petit Journal qui racontait l'exécution du condamné avait approché les 600 000 exemplaires.

Linda Hazzard, elle, ne se laisse pas impressionner. Aux journalistes qui l'appellent "Madame Hazzard", elle répond sèchement qu'elle le leur a dit et répété, c'est "docteur Hazzard", et que "Madame Hazzard", c'est sa belle-mère. Pour elle, on la persécute parce qu'elle réussit, et parce que les médecins traditionnels n'aiment pas les remèdes naturels. Elle promet de monter à la barre pour "remettre à leur place" ses adversaires, parce que selon elle, maintenant, c'est à elle de jouer. Or pour la justice, la mort de Claire, c'est désormais un meurtre au premier degré.

Une accusée qui secoue la tête

Le 15 janvier 1912, à Port Orchard, devant la cour supérieure du comté de Kitsap, Linda Burfield Hazzard s'assoit sur le banc des accusés. Ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir causé la mort de Claire Williamson, entre le 28 février et le 20 mai 1911. Pendant tout ce temps, Claire n'a pas eu plus de 6 centilitres de jus de fruits et de 24 centilitres de bouillon de légumes par jour, alors que Linda Hazzard avait sous la main l'argent de Claire, largement assez pour la nourrir. Pour le procureur, Linda Hazzard est une "affameuse financière", qui laisse mourir ses patients de faim pour prendre leur argent.

Le 25 janvier, 2 médecins appelés par l'accusation, le docteur T. J. Baldwin, de Port Orchard, et le docteur John Munns, de Bremerton, expliquent que le traitement suffisait à lui seul à provoquer la mort, quelles que soient les petites maladies de Claire. "Mlle Williamson n'a pas reçu la bonne nourriture, et la mort est due à la faim", dit le docteur Baldwin.

Un ambulancier, Andrew Hill, appelé par la défense, raconte comment il a emmené les sœurs jusqu'au bateau. Quand l'accusation l'interroge à son tour, il reconnaît qu'il travaille chez Butterworth & Sons, et qu'en 3 ans, cette maison a enterré 5 ou 6 patients de Linda Hazzard. Rien ne montre cependant devant la cour que ces patients soient morts d'autre chose que de causes naturelles.

La défense, elle, fait venir une médecin de Seattle, le docteur Ella Benge, pour qui l'autopsie montre que Claire était sans doute malade depuis au moins 2 ans. En face, à la barre, Dora assure que sa sœur n'a jamais rien eu d'autre que des bouillons de légumes, qu'une épicière, Dorothy Keck, explique que les commandes de la maison étaient petites, et qu'il n'y avait que des légumes, et que le docteur Augusta Brewer raconte que l'infirmière Nellie Sherman lui a demandé de ne pas venir témoigner.

Pendant les audiences, Linda Hazzard secoue la tête chaque fois qu'un témoin dit quelque chose qui lui déplaît, au point que l'accusation demande qu'on fasse sortir le jury, parce qu'elle ferait des signes aux témoins, et le juge la rappelle à l'ordre. Finalement, malgré ses promesses, ses avocats ne la font jamais monter à la barre.

Le verdict de Port Orchard

Après 16 ou 17 jours de procès, le 4 février 1912, le jury écarte le meurtre, et il reconnaît Linda Burfield Hazzard coupable d'homicide involontaire pour la mort de Claire Williamson. Elle est condamnée à une peine de 2 ans au moins et de 20 ans au plus au pénitencier de l'État, à Walla Walla.

Linda Hazzard fait appel, en vain, puisque le 12 août 1913, la Cour suprême de l'État de Washington confirme sa condamnation. Pour les juges, son procès a été équitable, les preuves suffisent "amplement", et ils ajoutent même que le juge de Port Orchard, en fixant sa peine, a "tempéré la justice par la clémence".

Linda Hazzard passe environ 2 ans à Walla Walla. D'après la presse de l'époque, elle sort en libération conditionnelle en décembre 1915, et l'année suivante, le gouverneur Ernest Lister lui accorde sa grâce. Comme on lui a retiré sa licence médicale, le couple part pour la Nouvelle-Zélande, où un tribunal d'Auckland la condamne à une amende, en 1918, parce qu'elle se fait encore appeler docteur. Vers 1920, elle revient à Olalla, et elle y construit enfin son grand bâtiment, qu'elle appelle une "école de santé", puisqu'elle n'a plus le droit d'exercer la médecine. L'école brûle en 1935, et 3 ans plus tard, en 1938, Linda Hazzard meurt pendant un jeûne qu'elle s'était elle-même imposé.

Combien de patients sont morts après ses cures, personne ne le sait. Des historiens avancent des chiffres, mais la justice, elle, n'a jugé qu'une seule mort, celle de Claire. Un siècle plus tard, dans l'affaire Lacey Spears, la justice de New York reconnaîtra coupable une autre personne censée soigner, une mère, d'avoir causé la mort d'un enfant de 5 ans.

Claire Williamson est morte à Olalla le 19 mai 1911. Le jour de son premier rendez-vous à Seattle, elle était encore venue au cabinet à pied.

L'affaire Claire Williamson en vidéo ⬇️

À lire aussi :

➡️ Affaire Kouri Richins
➡️ Affaire Famille Hart

Sources :

Cour suprême de l'État de Washington, State v. Hazzard, 75 Wash. 5, arrêt du 12 août 1913 (Caselaw Access Project, Harvard Law School) : https://static.case.law/wash/75/cases/0005-01.json
Morning Enterprise (Oregon City), "Fasting killed girl", témoignages des docteurs Baldwin et Munns, 26 janvier 1912 : https://oregonnews.uoregon.edu/lccn/sn00063701/1912-01-26/ed-1/seq-1/
Morning Oregonian, compte rendu du procès de Port Orchard, 2 février 1912 : https://oregonnews.uoregon.edu/lccn/sn83025138/1912-02-02/ed-1/seq-6/
HistoryLink, Kathrine Beck, "Hazzard, Linda Burfield (1867-1938)", 26 octobre 2006 : https://www.historylink.org/File/7955
The Stranger, Lester Black, "Ivar's and the Serial Killer", 23 octobre 2019 : https://www.thestranger.com/features/ivars-and-the-serial-killer-41755951/
Wikipédia (en anglais), Linda Hazzard : https://en.wikipedia.org/wiki/Linda_Hazzard