Affaire Anna Bachmeier : 7 ans, retrouvée dans un carton
Le vendredi 6 mars 1981, au tribunal de Lübeck, en Allemagne, c'est le troisième jour du procès de l'homme qui a avoué avoir étranglé Anna Bachmeier, 7 ans. D'après lui, s'il l'a tuée, c'est parce que la petite fille aurait essayé de le faire chanter pour 1 mark, et ce récit, la mère d'Anna, Marianne, ne le supporte pas. Ce matin-là, quand la salle 157 rouvre, l'accusé est assis à sa place, dos à la porte, et Marianne entre la première, avec un pistolet dans la poche de son grand manteau.
Anna Bachmeier, l'enfant du Tipasa
Le café s'appelle le Tipasa. On y croise des squatteurs, des militants antinucléaires et des jeunes qui ont tourné le dos à la vie classique, et c'est au milieu d'eux qu'Anna grandit. Ce sont ses parents qui le tiennent, sa mère, Marianne Bachmeier, et son père, Christian Berthold, mais à la maison, c'est sa mère qui l'élève seule.
Lübeck est une vieille ville hanséatique, toute proche de la mer Baltique, dans le Schleswig-Holstein. En 1980, l'Allemagne est encore coupée en 2, et la ville se trouve à l'Ouest, à quelques kilomètres seulement de la frontière avec l'Allemagne de l'Est.
Ceux qui ont connu Anna se souviennent d'une petite fille joyeuse et ouverte, qui n'avait jamais vraiment eu de chez-elle. Au printemps 1980, elle va à l'école, et le reste du temps, elle le passe avec les adultes du café.
Marianne fait partie de ce milieu, et c'est assez logique finalement, puisqu'elle a passé sa jeunesse dans une maison stricte et très croyante où elle n'a jamais trouvé sa place. Avant Anna, elle a déjà eu 2 filles, et Anna, la troisième, c'est la première qu'elle garde.
Une enfance dans le silence
Marianne Bachmeier est née le 3 juin 1950 à Sarstedt, une petite ville près de Hildesheim, en Basse-Saxe. Ses parents ont fui la Prusse-Orientale à la fin de la guerre, et ils ont reconstruit leur vie à l'Ouest. Son père, un ancien membre de la Waffen-SS, une troupe d'élite des nazis, travaille comme employé dans une usine de cuisinières. À la maison, c'est un homme dur et prude, et la famille est très croyante et très stricte, si bien que Marianne, une petite fille pleine de vie, n'y trouve jamais sa place.
Normalement, quand un enfant est en danger, ce sont ses parents qui le protègent. Sauf que quand Marianne a 9 ans et qu'un voisin lui fait subir des violences sexuelles, ses parents lui donnent des bonbons et de l'argent pour qu'elle se taise, parce qu'ils ne veulent pas que la honte se sache. À partir de là, pour son père, sa fille est une traînée, et il la dresse et l'humilie. Marianne devient une très belle jeune femme, elle rêve d'être mannequin ou modèle photo, mais ses parents n'ont rien prévu d'autre pour elle qu'un apprentissage de vendeuse, dans un magasin d'articles ménagers. Plus tard, ils se séparent, et sa mère se remarie.
À 16 ans, Marianne attend son premier enfant, une petite fille, et peu après la naissance, elle la confie à l'adoption. À 18 ans, elle est de nouveau enceinte, et peu avant l'accouchement de sa deuxième fille, elle est violée. L'homme est jugé, mais il ne s'en tire qu'avec une peine avec sursis, et peu après sa naissance, la deuxième petite fille de Marianne est confiée à l'adoption, comme la première.
Pour les juges, c'est Marianne qui aurait provoqué son violeur.
Une dispute un lundi matin
Le lundi 5 mai 1980, au matin, Anna et sa mère se disputent. La petite est fâchée, et au lieu d'aller à l'école, elle décide de sécher les cours pour aller voir une amie de son âge. Une enfant de 7 ans qui part seule dans la ville, à Lübeck, en 1980, ça n'a rien d'extraordinaire, et pour Anna, qui a grandi au milieu des adultes, encore moins.
Sauf que ce jour-là, Anna ne revient pas.
Dans l'après-midi, elle se serait retrouvée dans l'appartement d'un homme de 35 ans, et elle n'en serait pas ressortie vivante. Aux États-Unis, dans l'affaire Gannon Stauch, c'est aussi un enfant, un garçon de 11 ans, qui, selon sa belle-mère, est parti jouer chez un ami dans l'après-midi et n'est jamais rentré.
À Lübeck, le soir même, une femme se présente à la police, parce qu'elle a quelque chose à dire sur son fiancé.
Un carton au bord d'un canal
Ce que raconte cette femme suffit aux policiers pour aller chercher son fiancé, et il est arrêté le soir même. Il s'appelle Klaus Grabowski, il a 35 ans, il est boucher de métier, et à ce moment-là, il est sans emploi. Devant les policiers, il avoue avoir étranglé Anna avec un collant, dans son appartement, et le corps de la petite fille est retrouvé dans un carton, enfoui au bord d'un canal.
Très vite, à Lübeck, tout le monde se demande comment cet homme a pu se retrouver libre, au milieu des enfants de la ville, parce que pour la justice, Klaus Grabowski n'est pas un inconnu. En mars 1971, il court après une petite fille qui essaie de lui échapper, et il lui met les mains autour du cou, par derrière. L'enfant se met à hurler, alors il la lâche, et elle réussit à s'enfuir. Le 18 septembre 1972, il est condamné pour tentative d'attentat à la pudeur sur une enfant, à un an de prison avec sursis.
En 1975, il est de nouveau condamné, cette fois pour abus sexuel sur une enfant, et la justice ordonne son placement dans un hôpital psychiatrique. Pour en sortir, il accepte en 1976 de se faire castrer, de son plein gré, et grâce à cette opération, il retrouve la liberté, sous le contrôle d'un service de suivi judiciaire. Dans la demande déposée pour obtenir sa sortie, on peut lire "Que peut faire de plus un homme…". Quelque temps plus tard, pourtant, avec l'accord d'un tribunal, un urologue de Lübeck, le docteur Volker vom Ende, le soigne avec des hormones, pour des troubles liés à l'opération.
Et ce traitement lui rend sa libido.
Un chantage à 1 mark
Devant les policiers, Grabowski reconnaît avoir tué Anna, mais il nie l'avoir touchée, et à la place, il raconte une tout autre histoire. Selon lui, c'est la petite fille qui aurait essayé de le faire chanter. Elle lui aurait réclamé 1 mark, en le menaçant d'aller dire à sa mère qu'il l'avait touchée s'il ne lui donnait rien. Il avait peur de retourner en prison, et c'est pour ça, dit-il, qu'il l'a étranglée.
Pour Marianne, c'est insupportable. Sa fille de 7 ans est morte, et l'homme qui a avoué l'avoir tuée la fait passer pour une enfant qui fait du chantage. Le pire, c'est que ce genre de phrase, elle l'a déjà entendue une fois, à 18 ans, quand des juges ont estimé que c'était elle qui avait provoqué son violeur.
Cette fois, c'est Anna qui aurait cherché ce qui lui est arrivé.
La salle 157
Le procès de Klaus Grabowski s'ouvre devant la cour d'assises du tribunal de Lübeck 10 mois après la mort d'Anna, et Marianne doit y assister. Elle n'en a aucune envie, parce qu'elle doit venir témoigner sur le caractère de sa fille, et selon elle, on la menace même de la placer en détention si elle refuse. "C'était une provocation. Il ne faut pas s'étonner qu'il se passe quelque chose", dira-t-elle.
La veille du troisième jour, le médecin qui a donné les hormones à Grabowski vient témoigner, et à un moment, Marianne entend dire que Grabowski veut faire une nouvelle déclaration. Elle se dit, avec ses propres mots, "voilà encore un mensonge sur cette victime, qui était mon enfant".
Le vendredi 6 mars 1981, c'est le troisième jour du procès. Un peu avant 10h, Marianne arrive au tribunal, et elle entre dans la salle 157 avec une autre femme. La salle est presque vide, et Marianne jette un œil vers le banc des accusés, voit qu'il n'y a encore personne, et elles ressortent. Quand la salle rouvre, Grabowski est assis à sa place, dos à la porte, et il n'y a encore que quelques spectateurs.
Marianne entre la première.
La poche du grand manteau
Elle avance derrière lui, elle sort de la poche de son grand manteau un pistolet Beretta de calibre 22, et elle tire 8 fois dans son dos. 6 balles le touchent, et Klaus Grabowski meurt dans la salle d'audience, sous les yeux de la femme qui est entrée avec Marianne un peu plus tôt.
Marianne a 30 ans. Elle ressort, jette le pistolet par terre, et elle se laisse arrêter sans opposer la moindre résistance. Juste après, elle dit "Je voulais lui tirer en plein visage. Malheureusement, je l'ai touché dans le dos. J'espère qu'il est mort". Dehors, son compagnon de l'époque crie de joie.
"Elle l'a fait !"
Des fleurs par corbeilles entières
Aussitôt, l'affaire fait la une des journaux, et les télévisions du monde entier en parlent, au point que depuis, l'Allemagne connaît l'histoire d'Anna surtout sous le nom de sa mère, Marianne Bachmeier. Pour Klaus-Dieter Schultz, qui travaille alors au parquet de Lübeck, "c'était le premier cas de justice personnelle dans un tribunal en Allemagne. Personne ne s'y attendait". Depuis, les tribunaux allemands ont renforcé leurs mesures de sécurité.
Une affaire criminelle qui passionne le public à ce point, il y en a déjà eu, comme en 1869, à Paris, dans l'affaire Troppmann, où la foule se pressait au procès, avec dans le public des écrivains comme Gustave Flaubert et Alexandre Dumas fils. Sauf qu'à Lübeck, c'est la mère de la victime qui est en prison, et beaucoup de gens se reconnaissent dans son geste.
Le débat ne porte pas seulement sur la justice personnelle, parce que beaucoup reprochent aussi à la justice d'avoir laissé un homme déjà condamné pour des faits sur des enfants retrouver sa libido grâce à des hormones. En une semaine, 100 000 marks arrivent sur le compte d'une association de soutien, et Marianne reçoit des lettres et des fleurs par corbeilles entières à la prison, où elle attend son procès. "Cette femme mérite une médaille", écrit un père. Un grand-père lui envoie un bouquet, avec une carte où il dit qu'il aurait "fait exactement pareil". Un groupe se forme même pour réclamer son acquittement.
13 épisodes dans le Stern
Pour payer ses avocats, Marianne vend l'histoire de sa vie au magazine Stern, pour environ 250 000 marks selon la radio publique NDR, et le journaliste Heiko Gebhardt vient la voir en détention. À partir du 12 août 1982, le Stern publie son histoire en 13 épisodes, et les lecteurs découvrent son enfance, son père ancien de la Waffen-SS, et le viol.
6 jours après le premier épisode, le 18 août 1982, après près d'un an et demi de détention provisoire, Marianne est remise en liberté en attendant son procès. Pourtant, plus on en sait sur elle, plus l'image de la mère vengeresse se fissure, parce que le public découvre une femme du milieu alternatif, qui tenait un café, qui ne semble pas tenir au mariage, et qui a déjà confié 2 enfants à l'adoption.
Le procès de Marianne Bachmeier
Le 1er novembre 1982, une décision de la cour d'appel de Schleswig arrive chez les avocats de Marianne et de Christian Berthold. Après la mort d'Anna, les 2 parents avaient porté plainte contre le docteur vom Ende, parce que pour eux, sans les hormones, Grabowski n'aurait pas tué leur fille. Le parquet de Lübeck, puis le procureur général, ont refusé de poursuivre le médecin, si bien qu'ils ont saisi la cour d'appel, et le 28 octobre, la cour a rejeté leur demande.
Le lendemain, le 2 novembre 1982, Marianne comparaît à son tour devant la cour d'assises de Lübeck, présidée par le juge Peter Bassenge, avec 3 juges professionnels et 2 juges non professionnels. Elle a 32 ans, et près de 70 photographes et cameramen se pressent autour d'elle. Elle est d'abord poursuivie pour meurtre aggravé, parce que pour le parquet, elle a tiré par traîtrise, sur un homme de dos qui ne pouvait pas se défendre. Toute la question est de savoir si elle a préparé son geste, ou si elle a tiré sous le coup d'un bouleversement qui l'a dépassée.
Le deuxième jour d'audience, son avocat, Uwe Maeffert, demande l'arrêt des poursuites. Pour lui, la justice de Lübeck savait depuis 1975 ce qu'on pouvait craindre de Grabowski, et elle ne peut donc pas juger Marianne de façon équitable. Il explique que les juges et les agents de probation se sont fiés surtout à ce que Grabowski leur disait lui-même, au point de retenir qu'il avait trouvé un soutien dans la foi chrétienne et qu'il n'était plus dangereux, et que son suivi a fini par être levé alors que les conditions de sa liberté n'étaient pas respectées. "Sous les yeux de la justice, en quelque sorte, il a pu réactiver sa pulsion sexuelle", dit-il. Le lendemain, le juge Bassenge rejette la demande, en promettant d'examiner l'affaire sans ménager ses collègues. Pendant que les juristes débattent, dans le public, certains trouvent Marianne froide, et ils l'accusent de jouer un rôle.
Ce qu'elle revoit dans la salle
Pour leurs expertises, une psychologue, Elisabeth Müller-Luckmann, et un psychiatre, Günther Ritzel, rencontrent Marianne. Le parquet a fait citer un troisième expert, le professeur Klaus Böhme, mais Marianne refuse de lui répondre, parce qu'elle n'a aucune confiance en lui. Au même moment, la presse rapporte qu'avant la mort d'Anna, Marianne aurait voulu confier sa fille à une amie, et au tribunal, elle le conteste.
Pour expliquer son geste, Marianne revient toujours au même moment, celui où elle a dû écouter, au procès de Grabowski, la façon dont il racontait avoir tué Anna. "Je devais écouter le meurtrier de ma fille raconter comment il l'avait tuée, comment il serrait le tissu autour de son cou de plus en plus fort. Alors j'ai tiré", dit-elle. En entrant dans la salle, face au dos de Grabowski, elle dit avoir revu Anna, comme si la scène qu'il avait décrite se rejouait devant elle, et s'il s'était retourné pour lui demander pardon, elle pense qu'elle n'aurait pas pu tirer.
Au fil des audiences, le parquet abandonne l'accusation de meurtre aggravé, et le 2 mars 1983, après 28 jours d'audience, Marianne Bachmeier est condamnée pour homicide volontaire et pour détention illégale d'arme, à 6 ans de prison. Pour le tribunal, elle n'a pas voulu se faire justice elle-même, elle a agi de façon spontanée, dans des circonstances exceptionnelles, et les juges suivent donc en grande partie la défense, qui soutenait qu'elle n'avait pas planifié son geste. C'est suivie par les caméras de télévision que Marianne entre en prison.
Une arme cachée dans une tombe
En juin 1985, Marianne sort de prison avant la fin de sa peine. La même année, elle épouse un enseignant, et en 1988, elle part avec lui à Lagos, au Nigeria, où ils vivent jusqu'à leur divorce, en 1990. Elle s'installe en Sicile, à Palerme, où elle travaille dans un hospice, auprès des mourants, et en 1994, elle publie un livre sur sa nouvelle vie, "Palermo, amore mio". La même année, à la radio, quand on lui demande si elle regrette son geste, elle répond "Non, pas du tout. Ce serait vraiment trop demander". Pour elle, Lübeck est devenue "une ville de meurtriers".
Le tribunal a jugé qu'elle avait agi de façon spontanée. Pourtant, en 1995, sur le plateau de l'émission "Fliege", sur la première chaîne allemande, Marianne reconnaît qu'elle a tiré après avoir longuement réfléchi, pour juger Grabowski elle-même et pour l'empêcher de continuer à dire des mensonges sur Anna. "On n'allait pas encore une fois traîner ma fille dans la boue en public", explique-t-elle.
Dans un documentaire de la télévision publique diffusé en 2006, une amie raconte qu'après la mort d'Anna, Marianne s'entraînait à tirer dans la cave insonorisée de son café, et qu'elle avait caché l'arme dans la tombe de sa fille. Un jour, Marianne lui aurait dit "Quand je n'en pourrai plus, j'irai chercher l'arme".
Anna Bachmeier, au cimetière du Burgtor
Le 3 juin 1996, le jour de ses 46 ans, Marianne apprend qu'elle a un cancer du pancréas incurable, et elle rentre en Allemagne. Elle demande au journaliste Lukas Maria Böhmer, de la NDR, de filmer ses derniers mois, et le 17 septembre 1996, elle meurt dans un hôpital de Lübeck. Elle aurait voulu être enterrée à Palerme, mais c'est à Lübeck, dans un cercueil blanc, qu'on la met en terre.
Klaus Grabowski, lui, est mort avant la fin de son procès. Il avait avoué avoir tué Anna, mais aucun tribunal n'a jamais rendu de verdict sur la mort de la petite fille, et depuis, aucun fait nouveau n'a été rapporté dans l'affaire.
Anna avait 7 ans. Depuis 1996, sa mère repose à côté d'elle, au cimetière du Burgtor.
L'affaire Anna Bachmeier en vidéo ⬇️



À lire aussi :
Sources :
NDR, le cas Marianne Bachmeier, justice personnelle d'une mère : https://www.ndr.de/geschichte/chronologie/Der-Fall-Marianne-Bachmeier-Selbstjustiz-einer-Mutter,mariannebachmeier101.html
Der Spiegel, la plainte des parents d'Anna rejetée et l'ouverture du procès de Marianne Bachmeier, novembre 1982 : https://www.spiegel.de/politik/ohne-kollegiale-ruecksichtnahme-a-08b42e36-0002-0001-0000-000014354287
Süddeutsche Zeitung, la vengeance d'une mère, 2007 : https://www.sueddeutsche.de/panorama/selbstjustiz-marianne-bachmeier-die-rache-einer-mutter-1.285988
Die Zeit, mort de Marianne Bachmeier, 27 septembre 1996 : https://web.archive.org/web/20071029120905/http://www.zeit.de/1996/40/Leben_ohne_Begnadigung
Deutschlandfunk, 25 ans après les coups de feu du tribunal de Lübeck, 6 mars 2006 : https://web.archive.org/web/20071030091159/http://www.dradio.de/dlf/sendungen/kalenderblatt/474050/
Wikipédia (en allemand), Marianne Bachmeier : https://de.wikipedia.org/wiki/Marianne_Bachmeier
