Affaire Sharaban K. : 56 coups de couteau pour un sosie


Le soir du 16 août 2022, à Ingolstadt, en Bavière, un couple sans nouvelles de sa fille, Sharaban K., 23 ans, part à sa recherche, et il finit par tomber sur sa Mercedes noire. À l'intérieur, il y a le corps d'une jeune femme aux longs cheveux noirs, au visage méconnaissable, et pour ces parents, il n'y a aucun doute, c'est leur fille. Seulement, le lendemain, la police leur annonce que la jeune femme de la Mercedes n'est pas Sharaban, et il faut maintenant découvrir qui elle est.
Sharaban K., l'esthéticienne d'Ingolstadt
Sur Instagram, Sharaban K. partage sa vie, ses looks et ses conseils beauté, et c'est logique, puisque la beauté, c'est son métier. En 2022, elle a 23 ans, elle est esthéticienne, et avec son compagnon, elle a tenu un salon de coiffure et de beauté à Ingolstadt, une ville de Bavière connue pour ses façades colorées.
Sharaban est germano-irakienne, elle est yézidie, et son compagnon l'est aussi. En apparence, c'est une jeune femme passionnée par son métier. Mais derrière les photos, sa vie privée est beaucoup plus agitée, et dans son couple, c'est elle qui se montre violente.
Un pistolet électrique et un miroir
Entre Sharaban et son mari, la relation est une succession de ruptures et de réconciliations, qui empoisonne les rapports entre les 2 familles, et le frère de son mari, surtout, lui est ouvertement hostile. En 2018, Sharaban attaque ce beau-frère avec un pistolet à impulsion électrique, et elle est condamnée pour coups et blessures aggravés.
Avec son mari non plus, Sharaban ne se retient pas. En avril 2021, selon l'accusation, elle tente de le renverser en voiture, et en juin 2022, elle lui cogne la tête contre un miroir, si bien qu'un tribunal lui interdit de s'approcher de lui. Au procès, son mari parlera d'années de violences.
À l'été 2022, Sharaban a perdu son mari, son appartement, son travail, sa famille et son salon. La séparation est inévitable, et dans sa communauté, un divorce bouleverserait toute sa vie. Pour elle, l'échec de son mariage a un responsable, et c'est son beau-frère.
5 000 euros d'avance
En juillet 2022, Sharaban veut se débarrasser de son beau-frère, alors elle demande à plusieurs hommes de son entourage de le tuer pour elle. L'un refuse, un autre ne la prend pas au sérieux, et elle continue de chercher, jusqu'à ce qu'elle trouve un homme qui accepte. Elle lui promet 10 000 euros, et elle lui en verse 5 000 d'avance. Le plan consiste à droguer son beau-frère, puis à le noyer dans le lac de Starnberg, au sud de Munich. Chercher dans son entourage quelqu'un qui accepte de tuer pour elle, c'est aussi ce qu'avait fait une jeune mère du Texas quelques années plus tôt, dans l'affaire Samantha Wohlford.
Sauf que l'homme empoche l'argent et ne fait rien, parce qu'il n'a jamais eu l'intention de tuer qui que ce soit, et au procès, il viendra même témoigner. Sharaban a donc perdu 5 000 euros, et son beau-frère est toujours en vie, mais elle a déjà un autre plan.
26 messages à des inconnues
Début août 2022, Sharaban crée plusieurs faux comptes sur les réseaux sociaux, surtout sur Instagram, et derrière ces profils, elle cherche une jeune femme qui lui ressemble. Ses critères sont précis, puisque cette jeune femme doit avoir entre 22 et 23 ans, mesurer entre 1,60 m et 1,70 m, avoir de longs cheveux noirs et aucun tatouage. En quelques jours, Sharaban envoie 26 messages à des jeunes femmes qui correspondent à ce portrait, et à chacune, elle promet divers avantages pour obtenir un rendez-vous, et derrière leur écran, ces jeunes femmes ne savent pas à qui elles parlent. Se faire passer pour quelqu'un d'autre pour approcher une victime, on le retrouve aussi au Texas, dans l'affaire Taylor Parker.
Aucune ne vient, sauf une.
Khadidja, serveuse à Eppingen
Le 9 août 2022, Khadidja O. reçoit une proposition, celle de participer au tournage d'un clip, et elle refuse. Derrière cette proposition, il y a Sharaban.
Khadidja a 23 ans. Elle est née en Algérie, et elle est arrivée en Allemagne enfant, avec son père, avant de s'éloigner de lui et de se construire une nouvelle vie à Eppingen, une petite ville près de Heilbronn, dans le Bade-Wurtemberg. Elle travaille comme serveuse, et sur Instagram, elle poste des conseils maquillage et des photos de ses soirées, parce que comme beaucoup de jeunes femmes de son âge, elle rêve de faire sa place sur les réseaux. Sauf que sur ces photos, Sharaban voit exactement ce qu'elle cherche depuis début août, parce que Khadidja a de longs cheveux noirs, et qu'elle lui ressemble.
Un soin gratuit au laser
Le 11 août, 2 jours plus tard, Sharaban revient à la charge avec un autre compte, et cette fois, elle propose à Khadidja un soin gratuit dans un salon de beauté d'Ingolstadt, un traitement au laser, en échange d'une publication sur ses réseaux. Pour Khadidja, c'est une vraie collaboration, alors elle accepte, et le rendez-vous est pris pour le 16 août. Eppingen se trouve pourtant à plus de 200 kilomètres d'Ingolstadt, mais ça ne pose aucun problème à Sharaban, puisqu'on viendra chercher Khadidja en voiture.
Pour ce trajet, il y a Sheqir K. C'est un peintre en bâtiment d'origine kosovare, il a 23 ans, il n'a aucun casier judiciaire, et selon l'accusation, il ne connaît Sharaban que depuis peu. Pourtant, ce que les autres hommes ont refusé, lui l'accepte. La veille, le 15 août, Sharaban lui envoie un SMS pour le prévenir que le lendemain, il y aura "beaucoup à faire". Elle lui confie aussi une grosse valise, et à l'intérieur, il y a un passeport irakien, parce que le lendemain, tout le monde doit croire Sharaban morte, et qu'elle a déjà préparé sa fuite.
Un arrêt dans la forêt
Le 16 août 2022, Sharaban et Sheqir prennent la route d'Eppingen à bord de la Mercedes noire de Sharaban, et Khadidja monte dans la voiture en pensant partir pour son soin. Sur le trajet, entre Eppingen et Heilbronn, la voiture s'arrête dans une forêt, et Khadidja sort.
Sheqir l'assomme avec un poing américain, puis il la poignarde 47 fois, à la poitrine, dans le dos et au cou. Ensuite, tous les 2 l'installent à l'arrière de la Mercedes et reprennent la route.
Mais Khadidja est encore en vie.
Quand ils s'en aperçoivent, sur le parking d'un magasin de bricolage, 9 autres coups de couteau suivent, et ceux-là sont mortels, ce qui fait 56 coups de couteau au total. Le plan prévoyait aussi de mettre le feu à la voiture, et ils avaient acheté de l'essence pour ça, mais ils n'y arrivent pas. Alors ils roulent jusqu'à Ingolstadt, et ils garent la Mercedes là où les parents de Sharaban la trouveront forcément.
Le corps dans la Mercedes
Le soir du 16 août, comme ils n'ont pas de nouvelles de leur fille, les parents de Sharaban partent à sa recherche, et ils tombent sur sa Mercedes. À l'intérieur, il y a le corps d'une jeune femme aux longs cheveux noirs, au visage méconnaissable, et pour eux, il n'y a aucun doute, c'est leur fille.
Les soupçons se tournent aussitôt vers l'ex-mari de Sharaban, parce qu'avec les conflits, les violences et la séparation, tout semble le désigner. Au procès, il racontera d'ailleurs que la famille de Sharaban l'a menacé de vengeance après le meurtre.
Sauf que l'autopsie fait naître de sérieux doutes sur l'identité de la victime, et le lendemain, la police annonce que la morte n'est pas Sharaban. Les policiers disent à ses parents que leur fille est vivante, et la famille est d'abord soulagée, jusqu'à ce qu'elle comprenne.
En pleurs devant une pizzeria
Sharaban est donc de nouveau portée disparue, mais cette fois, la police la recherche comme suspecte. Le lendemain de l'annonce, un appel arrive d'une pizzeria d'Ingolstadt, et sur les images de vidéosurveillance, on voit Sharaban devant l'établissement, bien vivante, en pleurs, un vieux téléphone à la main.
Elle est arrêtée peu après, Sheqir K. aussi, et tous les 2 sont placés en détention provisoire, d'abord pour homicide, puis pour meurtre. Sheqir avait raconté à sa petite amie qu'il avait poignardé une fille "pour une femme, par amour", et Sharaban avait dit à une amie qu'une fille était morte parce qu'elle l'avait voulu.
190 témoins et une liste de morts
Le 16 janvier 2024, à Ingolstadt, le procès s'ouvre devant le juge Konrad Kliegl, et dans la salle, il y a le père de Khadidja, venu demander justice pour sa fille. Pour raconter ce qui s'est passé, l'accusation a appelé 190 témoins. Dans les journaux, Sharaban n'est jamais que Sharaban K., parce qu'en Allemagne, on ne publie pas le nom complet des accusés, même condamnés.
Sheqir garde le silence pendant tout le procès, alors que Sharaban finit par parler. Elle affirme qu'elle était présente, qu'elle n'a rien à voir avec le meurtre, et qu'elle voulait même l'empêcher, mais pour le juge, cette version est "réfutée sur tous les points". La défense conteste aussi la thèse du sosie, parce que selon elle, les 2 femmes ne se ressemblaient pas vraiment, tandis qu'un témoin qui se présente comme "magicien" affirme que Sharaban avait besoin d'un sacrifice humain pour reconquérir son mari. Le tribunal écarte ces pistes. "Ni la magie, ni la religion yézidie en tant que telle n'ont quelque chose à voir avec les faits", tranche le juge.
Dans la salle, l'ambiance est tendue, au point que le tribunal oblige Sharaban à garder des entraves aux chevilles, en raison d'une "propension considérable à la violence". Sheqir, lui, est soupçonné d'avoir tenté de convaincre un codétenu, pendant sa détention provisoire, de tuer 5 témoins, et une "liste de morts" a été retrouvée, avec des noms de témoins.
Une victime du hasard
Le 19 décembre 2024, presque un an après le premier jour, le juge rend sa décision. Sharaban K. et Sheqir K. sont tous les 2 condamnés à la prison à vie pour le meurtre de Khadidja O., et pour Sharaban, le tribunal ajoute que sa faute est d'une gravité particulière, si bien qu'elle ne pourra pas espérer sortir au bout de 15 ans, comme c'est souvent le cas en Allemagne. Elle est aussi condamnée pour avoir voulu faire tuer son beau-frère. Le juge qualifie Khadidja de "victime purement due au hasard". "Il s'agit d'un acte troublant", résume-t-il.
Sheqir K. renonce à faire appel, Sharaban K. essaie, et le 30 septembre 2025, la plus haute cour du pays lui donne tort, si bien qu'en novembre 2025, les 2 peines de prison à vie deviennent définitives. Un mois plus tôt, en octobre 2025, l'histoire de Khadidja avait fait l'objet d'un documentaire, "Der Insta-Mord", diffusé sur Amazon Prime Video.
Khadidja O. avait 23 ans. Elle pensait partir pour un soin gratuit et une collaboration sur Instagram, et elle a été choisie parce qu'elle ressemblait à une autre.
L'affaire Sharaban K. en vidéo ⬇️

À lire aussi :
➡️ Affaire Bianca Devins
➡️ Affaire des cannibales de Garanhuns
Sources :
Tribunal régional d’Ingolstadt, communiqué sur le jugement définitif, 5 novembre 2025 : https://www.justiz.bayern.de/gerichte-und-behoerden/landgericht/ingolstadt/presse/2025/4.php
NBC News, arrestations et thèse du sosie, janvier 2023 : https://www.nbcnews.com/news/world/doppelganger-murder-woman-killed-instagram-lookalike-fake-death-rcna68318
Stuttgarter Zeitung, ouverture du procès, janvier 2024 : https://www.stuttgarter-zeitung.de/panorama/auftakt-im-mordprozess-in-ingolstadt-doppelgaengerin-mord-ein-perfider-ein-dummer-plan-78938233.html
Schwäbische Zeitung, contexte de l’affaire et du procès, janvier 2024 : https://www.schwaebische.de/regional/bayern/tod-der-doppelgaengerin-2216558
Abendzeitung München, verdict et motivation du jugement, 19 décembre 2024 : https://www.abendzeitung-muenchen.de/bayern/sie-wollte-ein-neues-leben-beginnen-zwei-mal-lebenslaenglich-fuer-mord-an-doppelgaengerin-art-1026686
Yahoo Actualités Allemagne, le documentaire “Der Insta-Mord”, octobre 2025 : https://de.nachrichten.yahoo.com/verst%C3%B6render-mordfall-ingolstadt-insta-mord-152532081.html
