Affaire Andrew Bagby : 5 balles, puis son bébé noyé

Photo de famille, un homme embrasse un petit enfant, affaire Andrew Bagby et Zachary Turner
Photo de famille, un homme embrasse un petit enfant, affaire Andrew Bagby et Zachary Turner

Le 6 novembre 2001, entre 5h50 et 5h55, aux premières lueurs du jour, un habitant de Latrobe, en Pennsylvanie, qui traverse le parc d'État de Keystone voit un corps face contre le sol, tout près d'une voiture. C'est celui d'Andrew Bagby, un jeune médecin de 28 ans, et à côté de lui, les policiers trouvent une cartouche de calibre .22 qui n'a pas été tirée. Andrew n'a pas d'enfant, et pourtant, 8 mois plus tard, sur l'île de Terre-Neuve, au Canada, naît un petit garçon qui porte son prénom.

Andrew Bagby, l'enfant qui jouait les méchants

Andrew est né le 25 septembre 1973, en Californie, et c'est le seul enfant de ses parents. Sa mère, Kathleen, que ses proches appellent Kate, est une sage-femme et infirmière anglaise, et les étés, Andrew les passe souvent en Angleterre, dans le pays de sa mère. Son père, David, est ingénieur en électronique, et il a fait toute sa carrière dans l'informatique. Son copain de toujours, celui des petits films, s'appelle Kurt Kuenne, ils se sont rencontrés en première année d'école, et Kurt deviendra plus tard cinéaste. À 15 ans, Andrew devient Eagle Scout, le grade le plus élevé chez les scouts américains.

En 1995, il obtient une licence de biologie à l'université de Californie à Irvine, puis il travaille un an comme chercheur à Stanford. C'est en écoutant sa mère raconter les cas qu'elle rencontre à l'hôpital qu'il décide de devenir médecin. Sauf qu'aucune faculté de médecine américaine ne l'accepte, alors il tente sa chance au Canada, et à l'été 1996, il entre à la faculté de médecine de l'université Memorial, à St. John's, sur l'île de Terre-Neuve.

Il arrive là-bas avec sa fiancée de l'époque, une jeune Californienne. Ils se séparent à l'été 1997, et pourtant, elle reste une amie très proche de la famille Bagby. En 1999, Andrew est en troisième année quand il rencontre une femme qui termine sa formation de médecin de famille.

Un amour à 1 500 kilomètres

En mai 1999, à St. John's, Andrew est en couple avec cette femme. Elle s'appelle Shirley Turner, elle a grandi à Terre-Neuve, et elle a été enseignante avant de reprendre ses études. Elle a 12 ans de plus qu'Andrew, et elle a 3 enfants, nés de 2 mariages, qui ne vivent pas avec elle.

Un an plus tard, en mai 2000, Andrew obtient son diplôme de médecin, et Shirley assiste à la cérémonie. À l'été, ils partent tous les 2 aux États-Unis, mais ils ne s'installent pas dans la même ville. Andrew commence un internat de chirurgie à Syracuse, dans l'État de New York, alors que Shirley devient médecin à Sac City, dans l'Iowa, à environ 1 500 kilomètres de là. Pendant un an, elle vient le voir 7 fois, et lui une seule fois.

La chirurgie ne plaît pas à Andrew, et en juillet 2001, il s'installe à Latrobe, une petite ville de Pennsylvanie, à environ 75 kilomètres à l'est de Pittsburgh, pour un internat de médecine générale. Il y travaille sous la responsabilité du Dr Clark Simpson, et là, il se sent enfin à sa place. Shirley, de son côté, quitte son poste de Sac City avant la fin de son contrat, et elle part travailler à Council Bluffs, toujours dans l'Iowa.

Le 16 octobre 2001, elle achète un pistolet d'occasion, un Phoenix Arms HP22 de calibre .22.

Une rupture à l'aéroport

Dans un club de tir d'Omaha, Shirley prend 3 cours avec ce pistolet. Son moniteur n'est pas convaincu par l'arme, parce qu'elle s'enraye souvent et qu'il lui arrive d'éjecter une cartouche sans la tirer, alors il lui conseille de changer de munitions, et Shirley passe de la marque American Eagle à la marque CCI.

Le 20 octobre, elle accompagne Andrew à un mariage dans la région de Pittsburgh, puis du 26 octobre au 3 novembre, elle revient le voir à Latrobe. Pendant ce séjour, ils se disputent fort au sujet de 2 femmes qui travaillent à l'hôpital de Latrobe, d'autant qu'Andrew a prévu un rendez-vous avec l'une d'elles le soir du 3 novembre, et qu'il l'a dit à Shirley.

Ce samedi 3 novembre, il la conduit à l'aéroport de Latrobe, et pendant leur déjeuner, il lui annonce que leur histoire est terminée. Shirley prend l'avion de 12h38 pour l'Iowa. Le lendemain matin, elle l'appelle et elle le réveille, et dans la journée, il la rappelle 2 fois.

Ce dimanche 4 novembre, vers 13h, heure de l'Iowa, Shirley monte dans son Toyota RAV4 et prend la route vers l'est. Selon l'enquête, son pistolet et des munitions sont avec elle.

Une visite à l'aube

Pendant le trajet, ses appels permettent de suivre la voiture. À 20h08, son portable est près de Chicago, et à 23h19, il est près de South Bend, dans l'Indiana. Depuis la route, elle prévient une collègue qu'elle a une migraine et qu'elle restera couchée le lendemain. Pourtant, le lundi 5 novembre, entre 5h et 5h30 du matin, après environ 1 500 kilomètres de route, c'est à la porte d'Andrew qu'elle frappe, à Latrobe.

Vers 7h30, Andrew arrive à l'hôpital, agité. Il raconte au Dr Simpson que Shirley est arrivée chez lui à l'aube, en colère parce qu'il l'a quittée, et qu'il a accepté de la retrouver après le travail, dans un bar ou dans un parc, avant 19h30, parce que le soir, il est attendu chez le Dr Simpson. Pendant ce temps, Shirley est chez Andrew, et à 8h07, depuis le téléphone fixe d'Andrew, elle appelle son employeur pour dire qu'elle est malade, couchée chez elle à Council Bluffs.

L'après-midi, Andrew travaille au cabinet de Saltsburg, à environ 25 kilomètres de Latrobe, et il en part à 17h. Sur la route, il appelle 2 fois le portable de Shirley, à 17h20 et à 17h26, et elle ne répond pas. Vers 18h10, un habitant de Derry qui rentre de la chasse à pied à travers le parc d'État de Keystone voit sur le parking 2 voitures vides, garées côte à côte. Selon l'enquête, ce sont la Corolla d'Andrew et le RAV4 de Shirley, et le soir, Andrew ne vient pas au rendez-vous chez le Dr Simpson.

À 23h26, le portable de Shirley appelle une infirmière de Council Bluffs depuis la région de Cleveland, dans l'Ohio, à près de 280 kilomètres à l'ouest du parc. Au téléphone, Shirley lui dit qu'elle a dormi toute la journée, qu'elle roule maintenant sur l'autoroute, et qu'elle aime conduire vite.

Un corps sous le givre

La nuit est glaciale. Vers 4h30, le chasseur de Derry repasse devant le parking. La Corolla est toujours là, l'autre voiture est partie, et dans le noir, il ne remarque rien d'autre. Entre 5h50 et 5h55, avec les premières lueurs du jour, un habitant de Latrobe qui traverse le parc voit le corps d'Andrew, face contre le sol, tout près de sa voiture, et il prévient un garde du parc, qui appelle la police d'État de Pennsylvanie.

À côté du corps, les policiers trouvent une cartouche de calibre .22, de marque CCI, qui n'a pas été tirée. L'arme, elle, n'est pas là. Le jour même, l'autopsie montre qu'Andrew a reçu 5 balles de calibre .22, de marque CCI, à l'arrière de la tête, au visage, à la poitrine et 2 dans les fesses, et qu'il a aussi une blessure au crâne, causée par un coup.

Ce matin-là, à 10h40, Shirley appelle Kate Bagby à son travail, en Californie, pour lui demander si elle a eu des nouvelles d'Andrew. Kate lui répond que non, pas depuis le dimanche, et Shirley, elle, dit qu'elle ne l'a pas vu depuis le samedi. Dans la journée, elle rappelle encore 2 fois les Bagby pour savoir s'ils ont parlé à leur fils.

Ce jour-là, David et Kate apprennent par le bureau du coroner de Pennsylvanie que leur fils unique est mort.

Un appel enregistré

Le 6 novembre, le caporal Randall Gardner, de la police d'État de Pennsylvanie, appelle Shirley à son travail, dans l'Iowa, et il enregistre la conversation. Grâce au Dr Simpson, les enquêteurs savent déjà qu'elle est venue chez Andrew à l'aube. Quand le caporal lui annonce qu'Andrew est mort, elle lui demande 2 fois s'il en est sûr. Elle explique qu'elle l'a vu pour la dernière fois le samedi, et qu'elle est restée couchée tout le lundi à cause d'une migraine. Son pistolet, dit-elle, doit être dans sa boîte, dans un placard ou dans la voiture. Un peu plus tard, elle le rappelle pour lui dire que son arme a disparu.

Le soir, 2 policiers de Council Bluffs l'interrogent, et elle leur dit qu'elle n'a jamais utilisé que des munitions American Eagle. Quand l'un d'eux lui demande si elle a tué Andrew, elle répond "Non". Sauf que son moniteur de tir, lui, se souvient très bien qu'à son dernier cours, le 25 octobre, elle avait des cartouches CCI. Le 7 novembre, Shirley rappelle la police de Pennsylvanie, et cette fois, elle dit qu'elle a donné son pistolet à Andrew.

Le 9 novembre, les policiers perquisitionnent son appartement, et ils y trouvent des itinéraires imprimés entre la Pennsylvanie et l'Iowa. Dans une poubelle, il y a aussi une boîte vide, avec le même numéro de lot qu'une boîte de préservatifs achetée par Andrew le 3 novembre, dont le ticket était resté dans son portefeuille.

Une échographie dans une poubelle

Le 12 novembre 2001, Shirley laisse sa voiture sur le parking de son immeuble et prend l'avion d'Omaha pour Toronto, avec son passeport canadien. Le 16 novembre, elle s'installe à St. John's, chez son fils aîné. Le 27 novembre, la police d'État de Pennsylvanie obtient un mandat d'arrêt contre elle, parce que Shirley Turner est inculpée de meurtre au premier degré.

Ce même jour, elle appelle David et Kate, et elle leur annonce qu'elle est enceinte d'Andrew. Les Bagby, eux, n'y croient pas. Sauf que le 2 décembre, les policiers de Terre-Neuve, qui la surveillent à la demande de la Pennsylvanie, récupèrent un sac poubelle qu'elle vient de sortir, et ils y trouvent le compte rendu d'une échographie passée le 29 novembre. Sur la carte, Shirley a écrit ses initiales, celles d'Andrew, et une date de conception, le 20 octobre 2001, le jour du mariage où elle avait accompagné Andrew.

Le 12 décembre 2001, Shirley est arrêtée, en présence de son avocat, Randy Piercey, en vue de son extradition vers les États-Unis. L'après-midi même, devant la Cour suprême de Terre-Neuve, l'avocat qui représente le Canada et les États-Unis ne s'oppose pas à sa remise en liberté, et le juge la libère sous caution. La garantie est de 75 000 dollars canadiens, dont 65 000 apportés par son psychiatre, le Dr John Doucet. En échange, elle doit rendre ses passeports, se présenter chaque semaine à la police et ne jamais contacter la famille d'Andrew.

La femme inculpée du meurtre d'Andrew est donc libre, et elle porte son enfant.

Une heure par semaine

Le 31 mai 2002, devant le tribunal de la famille de St. John's, David et Kate Bagby demandent la garde de l'enfant à naître, ou au moins un droit de visite, pour lui offrir un foyer stable. Pour eux, c'est un déchirement de plus, et ils quittent la Californie pour vivre à Terre-Neuve.

Zachary Andrew Turner naît le 18 juillet 2002 à St. John's, et son deuxième prénom, Andrew, c'est celui de son père. Le lendemain, David et Kate arrivent à la maternité avec des cadeaux, mais Shirley refuse qu'ils voient le bébé, et ils laissent les cadeaux à une infirmière et ils repartent. Aux services sociaux, Shirley dit qu'elle a peur qu'ils fassent du mal au bébé ou qu'ils l'emmènent, des craintes qui, selon le rapport officiel publié en 2006, ne reposaient sur rien. Les services sociaux de St. John's, eux, suivent Shirley et Zachary depuis la naissance, et ils l'aident beaucoup. Au Manitoba, dans l'affaire Phoenix Sinclair, les services de protection de l'enfance connaissaient eux aussi la petite fille depuis le jour de sa naissance.

Le 6 août 2002, un accord est trouvé devant le tribunal. Les Bagby ont droit à une heure par semaine avec Zachary, dans une salle du tribunal, sous la surveillance d'une personne qu'ils paient eux-mêmes, et avant chaque visite, un agent les fouille, eux et leurs sacs. "Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c'était merveilleux de marcher dans ce couloir en sachant qu'il y avait une part d'Andrew au bout. Il était magnifique", dira Kate devant les députés canadiens, en 2010.

Les visites se passent très bien. À chaque fois, les grands-parents apportent des vêtements, un siège auto ou des jouets, si bien que le 31 octobre 2002, ils obtiennent 2 heures par semaine. 2 semaines plus tard, Zachary, 4 mois, vient vivre chez eux.

Un faisceau de circonstances

Depuis le 19 septembre 2002, à la Cour suprême de Terre-Neuve, le juge en chef Derek Green doit dire si Shirley peut être extradée. Il n'a pas à juger sa culpabilité, seulement à dire si le dossier américain suffirait à la renvoyer devant un jury, et son avocat plaide que chaque élément peut avoir une explication innocente.

Le 14 novembre 2002, le juge Green ordonne son placement en détention, en attendant la décision du ministre canadien de la Justice. Pour lui, les éléments réunis forment "un faisceau de circonstances" qui pourrait conduire un jury à conclure que la personne qui a causé la mort d'Andrew Bagby est Shirley Turner. Il insiste, ce n'est pas un procès, et ce qu'un jury déciderait vraiment est une tout autre question.

Le soir même, Zachary part vivre chez ses grands-parents, avec l'accord de sa mère. Shirley est conduite à la prison pour femmes de Clarenville, à environ 180 kilomètres de St. John's, et chaque semaine, les Bagby font la route avec Zachary pour qu'elle le voie. Le 23 décembre 2002, le test de paternité confirme qu'Andrew est bien le père de Zachary.

Shirley, elle, a fait appel. Du 8 au 10 janvier 2003, elle se défend seule devant la juge Gale Welsh, de la Cour d'appel, pour être libérée en attendant. Elle explique qu'elle est innocente et qu'elle a respecté toutes les conditions de sa première libération. Cette fois, les États-Unis s'y opposent. Pour la juge, même si le crime est violent et grave, "il ne visait pas le public en général", et rien n'indique chez Shirley un trouble psychologique qui ferait d'elle un danger pour les autres. Elle rappelle aussi la présomption d'innocence, et le 9 janvier, elle ordonne sa libération, si bien que le 10 janvier 2003, les Bagby rendent Zachary à sa mère.

200 appels en pleine nuit

Après ce retour, les Bagby obtiennent des visites plus longues, parfois même une nuit avec Zachary, et pour garder ce lien, ils restent polis avec Shirley, quoi qu'il leur en coûte. Le 9 juin 2003, le ministre canadien de la Justice décide d'extrader Shirley vers les États-Unis, mais son avocat fait appel, et à l'été 2003, elle est toujours libre, avec Zachary.

Le 4 juillet, dans un bar de St. John's, Shirley rencontre un jeune homme. Ils se voient 2 fois, puis il lui dit qu'il veut en rester là, parce qu'il a appris qu'elle est inculpée du meurtre d'Andrew. Le 18 juillet, pour le premier anniversaire de Zachary, tout le monde se retrouve dans un McDonald's de St. John's, et selon les Bagby, en voyant Zachary tendre les bras vers sa grand-mère, Shirley dit à Kate "Il t'aime plus que moi. Pourquoi tu ne le prends pas, tout simplement ?"

Entre le 12 juillet et le 13 août, Shirley appelle le jeune homme du bar environ 200 fois, parfois à 3h ou 4h du matin, pour lui dire qu'elle est enceinte de lui, puis qu'elle a fait une fausse couche, puis qu'elle est peut-être encore enceinte. Le 24 juillet, puis le 12 août, il appelle la police de St. John's. Il ne donne pas son nom et il ne porte pas plainte, alors les policiers n'ouvrent aucun dossier, et le 12 août, l'un d'eux prévient seulement l'avocat de Shirley, qui en parle à sa cliente, et elle nie tout. Selon le rapport de 2006, ces appels auraient pu suffire à la faire arrêter, parce qu'elle avait promis à la justice de bien se conduire.

Le 15 juillet, le Dr Doucet lui a prescrit 30 comprimés de lorazépam, un anxiolytique vendu sous le nom d'Ativan, à prendre en cas d'insomnie ou d'angoisse. Shirley n'est pas allée les chercher tout de suite.

Un bébé qui pleure dans la nuit

Le samedi 16 août 2003, David et Kate emmènent Shirley et Zachary se baigner au parc Bowring, à St. John's. Ils ne remarquent rien d'inhabituel, et vers 16h45, ils les déposent devant la maison où Shirley vit avec son fils aîné. C'est la dernière fois qu'ils les voient vivants.

Le dimanche 17 août, Shirley passe à la pharmacie chercher les 30 comprimés d'Ativan, et elle passe une grande partie de l'après-midi à écrire. À 23h38, elle laisse un message à une amie pour lui dire qu'elle va dormir avec Zachary chez le jeune homme du bar, à Kelligrews, ce qui est faux, puisqu'elle appelle de chez elle. Vers minuit, elle réveille Zachary, qui se met à pleurer, et elle part avec lui dans la voiture de son fils.

Elle trouve la rue du jeune homme, à Kelligrews, sur la baie de la Conception, mais en se garant, une roue glisse dans le fossé. Selon le rapport, c'est sans doute là qu'elle donne à Zachary, dans son biberon, tout ou partie des comprimés d'Ativan. Elle laisse les clés dans le sac du bébé, et avec Zachary dans les bras, elle marche sous la pluie, sur environ 700 mètres de chemin de terre au bord de la mer, avec des chaussures à talons compensés de 9,5 centimètres, jusqu'à la marina de Foxtrap.

Entre 2h30 et 3h, le gardien de nuit de la marina entend comme un bébé qui pleure, et des pas, derrière sa cabane. Il sort dans le noir, il aperçoit une petite silhouette en t-shirt clair qui s'éloigne, et il demande s'il y a quelqu'un.

Personne ne répond.

Une découverte sur la plage de Manuels

Le lundi 18 août, à 11h27, le fils de Shirley signale à la police la disparition de sa mère, de son petit frère et de sa voiture. Vers 19h, sur une plage de Manuels, un couple de touristes de l'Ontario qui promène son chien découvre le corps de Shirley, et celui de Zachary est retrouvé à quelques mètres d'elle. Quelques semaines plus tard, la police de St. John's parle d'un meurtre suivi d'un suicide.

L'autopsie conclut que Zachary est mort noyé. 19 mois plus tard, une analyse trouve dans son sang du lorazépam, à une dose environ 100 fois supérieure à la normale, qui l'a plongé dans un coma profond, si bien que pour l'expert consulté par la commission d'enquête, Zachary n'a pas souffert. Selon le rapport publié en 2006, vers 3h du matin, Shirley a sauté du bout du quai principal de la marina, avec Zachary serré contre elle.

Une petite boîte pour Zachary

En octobre 2006, le Dr Peter Markesteyn, chargé par la défenseure des enfants de Terre-Neuve d'enquêter sur la mort de Zachary, rend son rapport. Il conclut que cette mort pouvait être évitée, que les services sociaux se sont plus souciés de la mère que de l'enfant, et que Zachary n'aurait pas dû lui être confié. Quelques mois plus tôt, après une plainte de David Bagby, le Dr Doucet a été reconnu coupable de faute professionnelle pour s'être porté garant de sa patiente, et il a été condamné à payer 10 000 dollars et à suivre une thérapie. Pour Andrew, en revanche, il n'y aura jamais de procès, parce qu'avec la mort de Shirley Turner, les poursuites se sont arrêtées, et elle n'a jamais été jugée pour sa mort. Aux États-Unis, dans l'affaire de la famille Hart, comme les 2 mères étaient mortes elles aussi, il n'a pu y avoir aucun procès.

En 2007, David Bagby publie un livre, Dance with the Devil, et en 2008, Kurt Kuenne, l'ami d'enfance d'Andrew, sort Dear Zachary, le film qu'il avait commencé comme une lettre à Zachary, pour lui raconter plus tard qui était son père. Avec lui, David et Kate se battent pour changer la loi canadienne sur la libération sous caution, et le 16 mars 2010, ils témoignent devant le comité de la justice de la Chambre des communes. "C'est une chose très personnelle, un meurtre. Ça touche à un chagrin trop profond pour les larmes", dit Kate ce jour-là.

En décembre 2010, le texte porté par le député de Terre-Neuve Scott Andrews devient loi, et désormais, un juge canadien peut refuser la liberté sous caution à un accusé quand c'est nécessaire pour protéger ses enfants mineurs. Cette année-là, pour la première fois depuis la mort de leur fils et de leur petit-fils, David et Kate fêtent Noël. Depuis, ils sont rentrés en Californie, et chez eux, ils ont installé un petit coin pour Andrew, avec sa lampe à lave préférée, des photos et des boîtes de souvenirs préparées par ses amis.

Andrew avait 28 ans, et Zachary 13 mois. À côté des boîtes d'Andrew, il y en a une petite pour Zachary, presque vide.

L'affaire Andrew Bagby et Zachary Turner en vidéo ⬇️

Sources :

Bureau du défenseur des enfants et des jeunes de Terre-Neuve-et-Labrador, rapport Markesteyn (Turner Review and Investigation, volume I), septembre 2006 : https://www.childandyouthadvocate.nl.ca/files/turner-v1.pdf
Chambre des communes du Canada, comité de la justice, témoignages de David et Kathleen Bagby sur le projet de loi C-464, 16 mars 2010 : https://www.ourcommons.ca/DocumentViewer/en/40-3/just/meeting-2/evidence
CBC News, Shirley Turner et son fils retrouvés morts, 19 août 2003 : https://www.cbc.ca/news/canada/newfoundland-labrador/shirley-turner-son-found-dead-1.367291
CBC News, conclusions du rapport sur la mort de Zachary Turner, 4 octobre 2006 : https://www.cbc.ca/news/canada/newfoundland-labrador/no-need-for-zachary-turner-to-die-death-review-1.596561
National Post (Postmedia News), le combat des Bagby pour changer la loi sur la mise en liberté sous caution, 9 août 2013 : https://nationalpost.com/news/canada/after-canadian-mother-killed-herself-and-their-only-grandchild-u-s-couple-started-10-year-fight-to-change-canadas-bail-laws
Wikipédia (en anglais), meurtres d'Andrew Bagby et de Zachary Turner : https://en.wikipedia.org/wiki/Murder_of_Andrew_Bagby