Affaire Sophie Lionnet : nounou brûlée à côté du poulet


Le mercredi 20 septembre 2017, au fond d'un jardin de Southfields, dans le sud-ouest de Londres, un feu brûle depuis plus de 3 heures, et juste à côté, sur le barbecue, du poulet est en train de griller. Quand un pompier retourne les cendres à la pelle, il croit voir un nez, puis des doigts. Ce corps, c'est celui de Sophie Lionnet, une nounou française de 21 ans, partie de l'Yonne pour garder 2 petits garçons à Londres. Un mois et demi plus tôt, sa mère lui avait envoyé 40 euros pour qu'elle puisse enfin rentrer à la maison.
Sophie Lionnet, celle qui garde tout pour elle
Un jour, au lycée, une élève se fait insulter, et elle reste dans son coin, les larmes aux yeux, sans répondre. Une autre fille, Océane, qui ne la connaît pas encore, assiste à la scène, et la voir pleurer sans se défendre la met tellement en colère qu'elle fonce sur la personne qui l'a insultée et la frappe. La fille qui pleurait s'appelle Sophie Lionnet, et c'est de cette bagarre que naît leur amitié.
Sophie est née à Troyes le 7 janvier 1996, et elle a grandi à Paron, près de Sens, dans l'Yonne, avec sa mère, Catherine. Petite, elle adorait rigoler et faire des blagues, et en grandissant, elle est devenue une ado discrète, celle vers qui ses copines se tournent quand ça ne va pas, parce qu'elle sait écouter. Quand c'est elle qui va mal, en revanche, elle l'écrit, dans un cahier, puis sur son Skyblog, et les jours difficiles, une seule chanson de Mylène Farmer, son idole, suffit à lui rendre le sourire.
Un jour, Catherine la trouve en pleurs dans sa chambre et lui rappelle qu'elle est là pour elle. Sophie lui répond qu'elle ne veut pas l'embêter avec ça, puis elle remet ses écouteurs. Elle ne veut ni déranger ni inquiéter, c'est sa façon à elle de protéger ceux qu'elle aime, et cette habitude de tout garder pour elle, Sophie l'emportera jusqu'à Londres.
Un départ contre l'avis de sa mère
Depuis toujours, Sophie rêve de faire du cinéma, et sur internet, elle cherche des castings. Pour Catherine, une jeune fille aussi discrète aura du mal à percer dans ce milieu, alors comme Sophie a un vrai don avec les enfants, elle lui conseille plutôt un CAP petite enfance. Sophie l'obtient en 2014, sans trouver de travail près de chez elle, et c'est à ce moment-là qu'on lui parle d'une famille de Londres qui cherche une nounou qui parle français. La mère de famille lui dit même qu'elle connaît des réalisateurs et des célébrités, et pour une jeune fille qui rêve de cinéma, ce n'est pas rien.
En janvier 2016, quelques jours après ses 20 ans, Sophie décide de partir pour de bon. Son père, Patrick, la comprend, parce qu'à cet âge-là, c'est normal d'avoir envie de prendre son envol. Pour Catherine, c'est plus difficile, d'autant que quand elle demande à sa fille si elle a au moins préparé son voyage, Sophie lui répond que non, mais qu'elle part quand même. Elles se disent au revoir un peu fâchées, et ce jour-là, Catherine regarde sa fille partir à pied vers la gare, à 2 kilomètres de la maison.
C'est la dernière fois qu'elle la voit.
Une famille que tout Southfields envie
À Southfields, un quartier calme et aisé du sud-ouest de Londres, la famille qui attend Sophie habite un rez-de-jardin de Wimbledon Park Road. La femme qui l'a engagée s'appelle Sabrina Kouider. Elle a une trentaine d'années, elle travaille dans la mode, et elle est toujours si apprêtée que certains voisins la comparent à Kim Kardashian. L'homme qui partage sa vie, Ouissem Medouni, que tout le monde appelle Sam, n'est le père d'aucun de ses 2 petits garçons, et dans le quartier, beaucoup le décrivent comme un vrai gentleman.
Juste en face, Sunny Patel, le marchand de journaux, voit Sophie passer tous les jours avec les 2 garçons, qu'elle ne quitte jamais des yeux, et elle est si menue et si timide qu'un jour, il lui demande sa carte d'identité avant de lui vendre des cigarettes. Vu de sa boutique, c'est une jeune nounou attentionnée, au service d'une famille que tout le quartier apprécie.
Un lit superposé dans la chambre des garçons
Au printemps 2016, les enfants adorent Sophie. Ils lui prennent la main, ils la suivent partout, et dès que l'un d'eux pleure, c'est elle qui se précipite pour le consoler. Un jour, Sabrina lui organise même une séance photo, et sur les clichés, la petite nounou timide de l'Yonne ressemble à une autre jeune femme. Quand Catherine les reçoit, elle trouve sa fille vraiment jolie, et la voir aussi souriante la rassure.
Sophie lui écrit souvent. Un soir, elle lui raconte qu'ils ont mangé un gratin de pâtes, qu'il est 23h15 et qu'ils regardent un film avec du popcorn. Dans un autre message, elle écrit qu'elle va super bien, que sa famille lui manque, et qu'elle ne va pas tarder à rentrer, parce que parfois elle craque. Pour Catherine, avoir le mal du pays de temps en temps, c'est normal.
Ce que Sophie ne raconte pas, c'est qu'elle n'a pas de chambre à elle. Elle dort sur le lit du haut d'un lit superposé, dans la chambre des garçons, et le soir, elle n'a pas le droit de manger à table avec la famille. C'est elle qui fait le ménage, la lessive et les courses, sans vacances ni jour de congé, pour 50 livres par semaine, un peu moins de 60 euros, et cet argent arrive de moins en moins souvent. À Catherine, Sabrina assure que le salaire de sa fille est versé sur un compte en banque en Angleterre.
Ce compte en banque n'a jamais existé.
Des messages de plus en plus rares
À Southfields, beaucoup de familles ont une fille au pair, et souvent, elles se retrouvent au parc ou à la sortie de l'école avec les enfants qu'elles gardent. Quand on arrive dans un pays où on ne connaît personne, c'est assez logique finalement, c'est le meilleur moyen de se faire des amies. Sauf que Sophie, elle, ne les fréquente pas, et ça, les voisins le remarquent. À l'appartement, Sabrina, celle qui la maquillait à son arrivée, lui reproche tout et n'importe quoi, et petit à petit, les remarques deviennent des insultes.
Dans l'Yonne, Catherine sent elle aussi que quelque chose a changé, parce que sa fille met maintenant plusieurs jours, parfois une semaine, à lui répondre. Une nuit, vers 4 heures du matin, une amie de Sophie l'appelle en vidéo, en se disant qu'à cette heure-là, elle pourra enfin lui parler librement. Sophie sourit, elle reste vague, elle répond à peine, jusqu'à ce que son amie comprenne pourquoi. Juste à côté d'elle, réveillée à 4 heures du matin, Sabrina écoute toute la conversation.
Sophie est timide, mais elle a du caractère, et en 20 mois, elle va essayer au moins 5 fois de rentrer en France. La première fois, en août 2016, elle écrit à sa mère que si elle avait de quoi se payer un billet et un taxi, elle serait déjà partie, et Catherine lui répond que si ça ne va pas, il faut qu'elle rentre. Sophie reste pourtant à Londres, et ses proches raconteront plus tard que Sabrina lui avait dit que si elle partait, elle ne toucherait jamais l'argent qu'on lui devait.
Un paquet de farine
En décembre 2016, alors qu'une amie de Sabrina est à l'appartement, Sabrina jette un paquet de farine sur Sophie. L'amie voit bien que la jeune fille a beaucoup maigri, et quand elle dit qu'il faudrait lui donner autre chose à manger que du tofu et des épinards, Sabrina explose. Elle hurle que Sophie ment, elle essaie de lui donner un coup de pied, puis elle attrape une chaise, comme si elle allait la frapper avec. Sam assiste à toute la scène sans s'interposer, et il dit juste que Sophie devrait peut-être rentrer chez elle.
Pour Sophie, ça aurait pu être la porte de sortie. Mais personne ne la renvoie.
Un certain Mark
Quelques mois plus tard, Sabrina ne retrouve plus un pendentif avec un diamant, et pour elle, c'est Sophie qui l'a volé. Au printemps 2017, ses soupçons vont beaucoup plus loin, parce qu'elle est persuadée que sa nounou la trahit avec Mark Walton, l'un des fondateurs du groupe Boyzone, qu'elle présente comme le père de son plus jeune fils. Ils se sont séparés en 2013, et Mark vit à Los Angeles.
D'après Sabrina, Sophie fait entrer Mark dans l'appartement la nuit, il drogue la famille pour que personne ne se réveille, et il agresse sexuellement les enfants. Elle va même l'expliquer à Sunny Patel, dans sa boutique.
Aussi incompréhensible que ça puisse paraître, Sophie habite toujours chez elle, et c'est toujours elle qui garde ces mêmes enfants, tous les jours.
Des mains tendues
Un jour du printemps 2017, Sophie arrive en pleurant au fish and chips de Michael, où elle vient souvent et où, même si elle parle peu, elle se confie à lui. Elle finit par lui avouer que Sabrina l'a frappée, et quand il lui demande pourquoi, la réponse le laisse sans voix. Elle a juste fait tomber le beurre en le sortant du frigo.
Après ça, Michael fait plus attention à elle. Sophie ne se coiffe plus, et elle avale ses frites si vite qu'il finit par se demander si on la nourrit vraiment. Quand elle lui confie qu'elle n'a jamais été payée, il lui propose de lui offrir son billet pour la France, puis de lui trouver un logement et un travail. Quelques jours plus tard, Sabrina débarque devant le restaurant en traînant Sophie derrière elle et se met à hurler sur Michael en français, si bien qu'il ne comprend pas un mot de ce qu'elle lui reproche.
Après ce jour-là, Sophie ne revient plus jamais le voir.
Un pull en plein été
À l'été 2017, en pleine chaleur, alors que tout le monde est en tee-shirt, Sunny Patel voit Sophie passer avec un pull qui lui couvre les bras et le cou, les cheveux emmêlés et l'air terrifié. Claire, une connaissance de Sabrina, l'a déjà vue lui tirer les cheveux, et pour elle, Sabrina fait tout pour empêcher Sophie de rentrer, jusqu'à lui prendre son téléphone et son passeport. À cette période, Sophie publie sur ses réseaux sociaux une photo où l'on voit nettement ses blessures, sans écrire un seul mot en dessous.
Au début du mois d'août, Sophie se réfugie chez Claire, paniquée, couverte de bleus, et Claire lui prête son téléphone pour qu'elle puisse appeler sa famille. C'est sans doute de ce téléphone que Sophie écrit à sa mère qu'elle veut rentrer, et qu'il lui manque 40 euros pour payer son billet. Catherine les lui envoie, et le retour de Sophie est prévu pour le lundi 7 août. Sabrina, elle, finit par découvrir où elle se cache, et elle débarque chez Claire en hurlant, pour exiger que Sophie prenne ses affaires et rentre avec elle.
40 euros pour rentrer
Le lundi 7 août, dans l'Yonne, Catherine attend sa fille, et Sophie n'arrive pas. Le lendemain, c'est Sabrina qui appelle, pour expliquer qu'il y a eu un petit malentendu et que Sophie rentrera un peu plus tard. Catherine ne sait pas que Sabrina frappe sa fille, ni qu'elle lui a pris ses papiers, et pour elle, ce malentendu, c'est une histoire entre une nounou et sa patronne. Même avec les 40 euros, Sophie ne peut pas partir, parce que sans passeport, impossible de monter dans l'Eurostar, et sans téléphone, elle ne peut prévenir personne.
Le jeudi 10 août, Sabrina emmène Sophie au commissariat de Lavender Hill, à Battersea. Au guichet, elle explique que sa nounou voit un homme qui aurait menacé de tirer sur toute la famille, et elle répète qu'il faut lui mettre la pression pour qu'elle dise enfin la vérité. Sophie, juste à côté d'elle, ne se plaint de rien et a l'air de ne pas comprendre pourquoi on l'a emmenée ici. Avec une patronne qui n'est même pas sûre de ce qu'elle avance et une nounou qui ne se plaint de rien, la police n'a aucune raison d'aller plus loin.
En quittant le commissariat avec Sophie, Sabrina a l'air plutôt contente. Puisque la police ne veut rien savoir, elle va chercher la vérité elle-même.
Des questions jusqu'à l'épuisement
Depuis le 8 août, Sabrina et Sam interrogent Sophie pendant des heures, et ils enregistrent tout avec leurs téléphones, au point que les enquêteurs retrouveront 18 enregistrements, plus de 8 heures au total. Sam a fini par croire Sabrina. Elle veut que Sophie avoue qu'elle fait entrer Mark la nuit, qu'il la paie pour espionner la famille et qu'elle s'en prend aux enfants avec lui, et elle la prévient que tant qu'elle ne dira pas la vérité, elle ne rentrera pas en France.
Au bout de plusieurs heures, Sophie finit par dire oui. Puis elle explique que ce n'est pas vrai, qu'elle n'a jamais rencontré cet homme, et tout recommence, pendant des semaines, sans doute parce qu'elle a compris que tant qu'elle dit non, ça ne s'arrêtera pas. Entre les questions, Sabrina la gifle, et pour la faire avouer, elle la menace de la prison, du viol et de nouveaux coups, jusqu'à lui dire qu'elle va la tuer. Sam participe aux interrogatoires, et parfois, il dit à Sabrina d'arrêter, avant de reprendre les questions avec elle.
Ce que Sophie ne dit pas, elle continue de l'écrire, comme au lycée. Peu de temps avant sa mort, sur un petit papier, elle se demande pourquoi elle, et elle écrit qu'elle a besoin d'aide pour les arrêter.
10 jours derrière une porte fermée
Dans l'Yonne, Catherine appelle Sabrina pour la supplier de lui renvoyer sa fille, et Sabrina refuse, tant que Sophie n'aura pas expliqué ce qu'elle fait avec Mark. Les rares fois où Catherine arrive à parler à Sophie, c'est sur le téléphone de Sabrina, avec Sabrina juste à côté, et Sophie lui répète que tout va bien et qu'elle va rentrer. Les jours passent pourtant, alors Catherine lui achète elle-même un billet d'avion.
Ce billet, Sophie ne s'en servira jamais. Pendant les 10 derniers jours de sa vie, on la garde enfermée dans l'appartement, et la jeune fille qu'on voyait courir partout avec ses sacs disparaît des rues de Southfields. On ne lui donne presque plus rien à manger, et d'après sa mère, elle serait passée de 54 à 35 kilos. Sabrina la frappe avec un câble électrique, et vers le 13 septembre, les coups sont si violents que Sophie n'arrive plus à marcher correctement.
Quand ça ne suffit plus, il y a la baignoire. On maintient la tête de Sophie sous l'eau pour qu'elle croie qu'elle va se noyer si elle ne dit pas ce qu'on attend d'elle. Le lundi 18 septembre, Sabrina pose une nouvelle fois son téléphone face à Sophie, et cette fois, elle veut des aveux filmés.
La nuit du 18 septembre
Sur la vidéo, Sophie a le visage creusé, et elle ne ressemble plus à la jeune fille qui souriait sur les photos envoyées à sa mère. Devant le téléphone, elle prononce le nom de Mark Walton, et elle confirme tout ce que Sabrina lui reproche depuis des mois. Quelqu'un qui regarderait cette vidéo sans rien savoir verrait une jeune femme qui avoue, alors que derrière ces images, il y a des semaines d'interrogatoires, le câble électrique et la baignoire. Jusqu'ici, Sophie finissait toujours par revenir sur ses aveux. Cette fois, elle n'en aura pas le temps.
Ces aveux ne calment pas Sabrina, au contraire, et peu avant minuit, le dernier enregistrement prend fin. Cette nuit-là, dans la salle de bain, on maintient encore la tête de Sophie sous l'eau, et de l'autre côté de la porte, l'un des garçons entend les voix de Sabrina et de Sam, Sophie qui hurle, et l'eau qui éclabousse. Les coups lui ont déjà fracturé le sternum et 5 côtes, et dans les toutes dernières heures, ils lui brisent la mâchoire. Quelque part dans la nuit du 18 au 19 septembre 2017, Sophie meurt, à 21 ans. Ils sont 2 avec elle, et lequel des 2 lui a porté les derniers coups, aujourd'hui encore, personne ne peut le dire avec certitude.
Le lendemain matin, le plus petit des garçons demande où est Sophie. Sa mère, qui a l'air détendue, lui répond qu'elle est partie et qu'ils ne la reverront plus, et la journée commence comme un mardi ordinaire, pendant que le corps de Sophie est caché dans une valise, quelque part dans l'appartement.
Un mouton acheté au marché
Le mercredi 20 septembre, Sam allume un feu à l'arrière de l'appartement, là où les voisins ne peuvent pas le voir, et juste à côté, sur le barbecue, il fait griller du poulet pour couvrir l'odeur. La fumée monte au-dessus des jardins pendant des heures, et comme le feu ne s'arrête pas, une voisine finit par appeler les secours.
Les pompiers arrivent vers 18h20. Leur travail, c'est d'éteindre le feu et de s'assurer qu'il ne repartira pas, donc l'un d'eux, Thomas Hunt, retourne les cendres à la pelle avec son équipe, comme pour n'importe quel feu de jardin, et il croit voir un nez, puis des doigts. Quand il demande à Sam ce qui a brûlé, Sam lui répond tranquillement que c'est un mouton, qu'il l'a acheté au marché de Wimbledon. Thomas Hunt sait ce qu'il vient de voir, et il appelle la police.
Sam est arrêté, et dans le jardin, les agents dégagent un pied, puis des genoux, des jambes. Le corps est si petit que les policiers pensent d'abord que c'est celui d'un enfant, et quand on le lui annonce, la seule réaction de Sam, c'est de répondre que ce n'est pas un enfant.
Le soir, Sabrina explique aux policiers que tout ça, c'est juste un barbecue. Quand ils lui demandent qui pourrait manquer, elle répond qu'ils avaient une nounou, partie quelques jours plus tôt, et elle ne donne que son prénom, Sophie, en disant qu'elle ne se souvient pas de son nom de famille, alors que cette jeune femme vit sous son toit depuis un an et demi. Pour Sabrina, c'est évident, Sophie s'est enfuie avec son ex, Mark Walton. Ce soir-là, elle est arrêtée à son tour.
Un appel à Los Angeles
Le lendemain, à Los Angeles, les enquêteurs de Londres appellent Mark Walton pour lui parler d'une nounou française qui s'appelle Sophie Lionnet, et c'est la première fois de sa vie qu'il entend ce nom. L'homme dont Sabrina a parlé à chacun des interrogatoires de Sophie ne l'a jamais rencontrée, et il n'a jamais communiqué avec elle d'aucune façon.
Sabrina, en revanche, il l'a aimée. Quand ils vivaient ensemble, toutes les nounous qu'ils engageaient, elle finissait par les renvoyer en les accusant de la voler et d'être attirées par Mark. En 2014, quand il a cessé de payer pour un petit garçon dont il doutait d'être le père, elle est devenue obsédée par lui, au point de le signaler à la police plus de 30 fois, sans que rien de ce qu'elle racontait soit jamais vrai.
En 2017, Mark n'a pas mis les pieds en Angleterre. Il ne peut pas avoir vu le petit en cachette, il n'est jamais entré dans l'appartement la nuit, et il n'a jamais touché aux enfants.
Tout ce dont Sabrina accusait Sophie était impossible.
Une confession écrite à la main
Le vendredi 22 septembre, dans l'Yonne, des policiers frappent à la porte de Catherine, et avant même qu'ils aient dit un mot, elle leur demande ce qui est arrivé à Sophie. Cette nuit-là, Patrick est réveillé lui aussi par la police, à 4 heures du matin, et depuis, une question le hante, savoir comment sa fille est morte et si elle a souffert. Pour eux, si tous ceux qui ont vu ce qui se passait avaient fait le nécessaire, Sophie serait encore en vie.
Le même jour, à Londres, Sabrina et Sam sont inculpés de meurtre. Dans leurs téléphones, les enquêteurs retrouvent tous les enregistrements, et ce que Sabrina prenait pour des aveux, ils l'entendent tout autrement, une jeune femme qu'on menace et qui finit par dire oui pour que ça s'arrête. Il y a aussi une confession écrite à la main, où Sophie accuse Mark. C'est bien son écriture, et pour les enquêteurs, ces mots, c'est le couple qui les lui a dictés. Le 3 octobre, l'ADN le confirme, le corps du jardin est celui de Sophie Lionnet.
2 versions d'une même nuit
Le lundi 19 mars 2018, le procès s'ouvre à l'Old Bailey, le grand tribunal criminel de Londres. Sabrina et Sam ont déjà plaidé coupables d'avoir essayé de faire disparaître le corps, et ils nient le meurtre. Dans la salle, les parents de Sophie écoutent avec les jurés plus de 8 heures d'enregistrements, et au milieu des insultes et des menaces, la voix de leur fille, à peine audible, qui répond qu'elle ne sait pas, qu'elle est désolée, qu'elle a peur. Pour la première fois, Catherine entend ce que Sophie n'a jamais pu lui dire au téléphone.
Pour l'accusation, peu importe qui a porté les derniers coups, ils sont coupables tous les 2, parce qu'ils se sont mis d'accord pour faire subir à Sophie des semaines de violences, aveuglés par leur obsession pour Mark au point de ne plus la voir comme un être humain.
À la barre, Sabrina reconnaît avoir frappé Sophie avec un câble électrique, et très fort, parce qu'elle se sentait trahie, et elle raconte que pendant qu'elle la frappait, Sophie lui demandait pardon, mais qu'elle aussi pleurait. Pour la mort de Sophie, en revanche, elle accuse Sam, qui selon elle lui mettait la tête sous l'eau. Sam raconte une tout autre nuit. Vers 1h30, Sabrina l'aurait réveillé en lui disant que Sophie ne respirait plus, il l'aurait trouvée dans la baignoire, en pyjama rose, les yeux ouverts, et il aurait essayé de la ranimer pendant une heure. Avant le procès, pourtant, il avait d'abord écrit qu'il avait lui-même frappé Sophie au visage, pendant qu'on lui maintenait la tête sous l'eau.
Le jeudi 24 mai 2018, après près de 30 heures de délibération, le jury revient dans la salle.
Le dernier retour de Sophie
Sabrina Kouider est reconnue coupable du meurtre de Sophie Lionnet, à l'unanimité des 12 jurés, et Ouissem Medouni, dit Sam, par 10 jurés sur 12, ce qui suffit en Angleterre pour le condamner. Sabrina s'effondre en larmes, Sam baisse la tête, et à la sortie du tribunal, Catherine parle de 2 monstres.
Le mercredi 6 juin 2018, un cercueil blanc arrive à la cathédrale Saint-Étienne de Sens. Près de 9 mois après sa mort, Sophie est enfin revenue près des siens, et une centaine de personnes l'attendent, chacune avec une fleur blanche à la main. Catherine s'avance et dit à sa fille que depuis qu'elle est partie, la maison est vide.
Le 26 juin, le juge Nicholas Hilliard condamne Sabrina et Sam à la réclusion à perpétuité, avec une peine minimale de 30 ans. Pour lui, Sophie était une jeune fille gentille, douce, qui avait bon cœur, et rien ne peut excuser la cruauté qu'on entend sur les enregistrements, ni ce corps brûlé dans le jardin, qu'il appelle une terrible profanation. Ce jour-là, Patrick explique qu'en tuant sa fille, ils lui ont aussi volé sa propre vie, et que s'il avait su, il ne l'aurait jamais encouragée à partir.
Une bague dans les cendres
En 2019, la cour d'appel rejette les recours du couple, et leurs condamnations deviennent définitives. Mark Walton, lui, garde la photo de Sophie sur lui, partout où il va, et il pense à elle tous les jours. Chaque fois qu'elle répétait qu'elle ne le connaissait pas, elle disait la vérité. À Catherine, il reste la bague que Sophie portait au doigt, retrouvée dans les cendres du jardin, qu'un policier a nettoyée avant de la lui remettre. Dans la maison de l'Yonne, les affaires de Sophie sont toujours dans sa chambre, avec sa première photo de maternelle et sa dernière photo de lycée, et ses copines du lycée ont fini par se séparer, parce que Sophie, c'était leur pilier.
Sophie, c'était la petite fille rieuse devenue l'amie qu'on appelait dès que ça n'allait pas, celle qui se consolait toute seule avec Mylène Farmer dans les oreilles, et qui avait bien plus de courage qu'on ne le croyait. Elle avait 21 ans, et elle voulait juste rentrer chez elle.
L'affaire Sophie Lionnet en vidéo ⬇️

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Sources :
Cour d'appel d'Angleterre et du pays de Galles, arrêt Medouni et Kouider contre R [2019] EWCA Crim 1283, 25 juillet 2019 : https://caselaw.nationalarchives.gov.uk/ewca/crim/2019/1283
The Irish Times, la condamnation à perpétuité du couple, 26 juin 2018 : https://www.irishtimes.com/news/world/couple-jailed-for-life-for-torturing-french-nanny-to-death-1.3544285
Jersey Evening Post (dépêche PA), le témoignage de l'agent de Lavender Hill au procès, 4 avril 2018 : https://www.jerseyeveningpost.com/?p=30063
Jersey Evening Post (dépêche PA), les pompiers racontent la découverte du corps, 21 mars 2018 : https://jerseyeveningpost.com/news/uk-news/2018/03/21/accused-shrugged-off-discovery-of-french-nannys-remains-on-bonfire/
Franceinfo, blog du bureau de Londres, les enregistrements qui témoignent du calvaire de Sophie Lionnet, 21 mars 2018 : https://blog.franceinfo.fr/bureau-londres/2018/03/21/jeune-fille-au-pair-tuee-a-londres-des-videos-eprouvantes-temoignent-du-calvaire-de-sophie-lionnet.html
France Bleu Auxerre (ici), les obsèques de Sophie Lionnet à Sens, 6 juin 2018 : https://www.ici.fr/infos/faits-divers-justice/jeune-fille-au-pair-tuee-a-londres-une-centaine-de-personnes-aux-obseques-de-sophie-lionnet-a-sens-1528295299
