Affaire Mari Konno : 4 ans, rendue dans un carton


Photo : R463, domaine public, via Wikimedia Commons
Le lundi 6 février 1989, à Iruma, une ville tranquille à moins d'une heure de train de Tokyo, les parents de Mari Konno trouvent un carton posé devant leur porte. Leur fille de 4 ans a disparu depuis presque 6 mois, un après-midi d'été, sur le chemin de chez une copine. Dans le carton, il y a des fragments d'os brûlés, des petites dents d'enfant, et des photos du short et des sandales qu'elle portait ce jour-là. Mari n'est pas la seule, puisqu'en 10 mois, près de Tokyo, 4 petites filles vont disparaître, et la personne qui les enlève veut que tout le Japon parle d'elle.
Mari Konno, la petite fille prudente
À Iruma, dans la préfecture de Saitama, la famille Konno habite le bâtiment 7 d'une grande résidence, Iruma Village, avec une école juste à côté et, devant chez eux, une passerelle qui permet de traverser la route sans danger. Le père dirige une entreprise, et avec sa femme, ils ont 2 filles. Mari est la plus petite, elle a 4 ans et elle va à la maternelle.
Les voisins comme le directeur de sa maternelle le disent tous, Mari est une enfant prudente. La rivière Iruma coule à 300 mètres de chez elle, ses parents lui répètent sans arrêt de ne jamais s'en approcher, et Mari obéit. En France, ça peut surprendre, mais au Japon, les enfants apprennent très tôt à se déplacer seuls dans leur quartier, sous l'œil des voisins, et pour aller chez sa copine, il suffit à Mari de traverser la passerelle.
Le lundi 22 août 1988, vers 15h20, Mari prévient ses parents qu'elle part jouer chez son amie. Elle n'y arrive jamais. Toute la nuit, policiers, pompiers et voisins fouillent le quartier, les berges de la rivière et les canaux, et ce, jusqu'au petit matin.
En recoupant les témoignages, les policiers tombent sur un détail qui ne colle pas. Mari est partie du côté opposé à la maison de sa copine, vers la rivière, alors qu'une enfant aussi prudente n'y serait jamais allée seule. Vers 15h30, 2 petits garçons la voient marcher vers la rivière derrière un homme, et 2 femmes de la résidence l'aperçoivent elles aussi, quelques mètres derrière un inconnu de 30 à 40 ans. Sur le moment, elles ne s'inquiètent pas, parce qu'une petite fille qui suit un adulte au milieu d'une résidence, en plein après-midi, c'est une scène banale.
Pendant des semaines, la photo de Mari est affichée dans les gares et les magasins de toute la région, et personne ne l'a vue.
Un cartable devant la porte
Le lundi 3 octobre 1988, à 12 kilomètres en amont sur la même rivière, à Hannō, Masami Yoshizawa, 7 ans, sort de l'école vers 13h50. En chemin, elle quitte les enfants de son quartier pour apporter son carnet de liaison à une camarade absente ce jour-là. Elle rentre ensuite chez elle, trouve la maison vide, pose son cartable devant la porte, ce randoseru rigide qu'ont tous les écoliers japonais, et elle ressort.
Quand sa grande sœur rentre à son tour, elle trouve le cartable sur le pas de la porte et pense que Masami est quelque part dans la maison. Masami n'y est pas.
Dès le lendemain, policiers et pompiers fouillent la rivière et les environs, et comme pour Mari, ils ne trouvent rien. Les enquêteurs de Saitama font vite le rapprochement, parce que les 2 petites filles ont disparu un lundi, en plein après-midi, le long de la même rivière. Une disparition peut encore passer pour un accident, sauf que 2 disparitions avec autant de points communs, c'est beaucoup plus difficile à croire.
À l'école de Masami, la fête du sport de l'automne est reportée, et quand elle a enfin lieu en novembre, toujours sans elle, l'école supprime les chants et les spectacles, par respect pour sa famille.
À 20 mètres de chez elle
Plus bas sur la rivière, à Kawagoe, Erika Namba, 4 ans, vit avec ses parents dans une immense résidence. Le vendredi 9 décembre 1988, elle va jouer chez une copine qui habite un autre immeuble, et vers 16h30, quand elle repart, il fait déjà noir. Elle marche avec une autre petite fille jusqu'à l'endroit où leurs chemins se séparent, à une vingtaine de mètres seulement de son immeuble.
Entre cet endroit et sa porte, Erika disparaît.
Sa mère la cherche dans toute la résidence, puis elle appelle la police. Cette fois, 70 policiers et 150 habitants fouillent le quartier dès le soir même, et personne ne la retrouve. Le lendemain, le 10 décembre, la police de Saitama crée une cellule spéciale pour les 3 disparitions, parce que 3 petites filles en 4 mois, le long de la même rivière et toujours en fin de journée, ce n'est plus une coïncidence.
Le 15 décembre, dans une forêt de cèdres près d'un centre de nature, dans les montagnes de Naguri, un policier de Hannō découvre le corps d'Erika, à environ 35 kilomètres de chez elle. Pour ses parents, c'est la pire nouvelle possible, et pour ceux de Mari et de Masami aussi, parce qu'ils comprennent que la personne qui enlève les petites filles est capable de les tuer.
5 jours plus tard, les Namba reçoivent une carte postale.
Des mots découpés dans les journaux
Le 20 décembre 1988, sur la carte des Namba, quelqu'un a collé des lettres découpées dans des journaux et agrandies à la photocopieuse, un mot par ligne. Il y a le prénom d'Erika, puis le rhume, la toux, la gorge, le soulagement et la mort, comme la description d'une maladie qui se termine mal. Ces parents viennent d'apprendre que leur fille est morte, et la personne qui l'a tuée leur écrit.
L'enquête n'avance pas, et on ne sait toujours rien de Mari et de Masami. L'attente dure encore presque 2 mois, jusqu'au matin où les Konno ouvrent leur porte.
Un carton devant chez les Konno
Le lundi 6 février 1989, devant l'appartement des Konno, il y a un carton à peu près de la taille d'une boîte à chaussures. Il n'est pas arrivé par la poste, quelqu'un est venu jusqu'ici pour le déposer. À l'intérieur, il y a une dizaine de fragments d'os brûlés, dont un morceau de mâchoire d'enfant où il reste des dents, des photos instantanées du short et des sandales que Mari portait le jour de sa disparition, et un petit papier avec quelques mots.
Pour les parents de Mari, c'est un cauchemar, et pourtant, rien ne prouve encore que ces os sont les siens. Depuis 6 mois, le visage de leur fille est affiché partout, et ce carton pourrait venir de quelqu'un qui veut simplement leur faire du mal. Les enquêteurs comparent donc les dents avec son dossier dentaire, et le lendemain, le 7 février, ils font une annonce devant tout le pays.
D'après le professeur Kazuo Suzuki, de l'université dentaire de Tokyo, ces dents ne sont pas celles de Mari. Dans son dossier, il y a une carie soignée, et sur les dents du carton, il n'y a aucune trace de soin. Chez les Konno, c'est un immense soulagement, parce qu'après une nuit à croire leur fille morte, ils se remettent à espérer qu'elle rentrera un jour.
Tout le Japon entend cette annonce, et quelqu'un, quelque part, ne la supporte pas.
Une femme qui signe Imada Yūko
Le 8 février, au lendemain de l'annonce, 2 lettres partent du bureau de poste d'Ōme, une ville de l'ouest de Tokyo. La première arrive le 10 février à l'Asahi Shimbun, l'un des plus grands journaux du pays, et la seconde, le lendemain, chez les Konno. Dans chaque enveloppe, il y a une photo du visage de Mari, et un récit signé Imada Yūko, une femme qui se présente comme incapable d'avoir des enfants. Elle affirme que c'est elle, et elle seule, qui a déposé le carton, et que les os sont bien ceux de Mari.
Pour les enquêteurs, c'est un énorme problème, parce que ces lettres décrivent des détails que seule la personne qui a enlevé Mari peut connaître. En réexaminant les dents, ils comprennent qu'ils se sont trompés, et le 10 février, la police annonce que ces os pourraient bien être ceux de Mari. Pendant 3 jours, ses parents se sont accrochés à l'idée que leur fille était peut-être vivante, et cet espoir leur est arraché une 2e fois.
Les 2 petits garçons et les 2 femmes ont vu Mari marcher derrière un homme, mais cet homme pouvait être un simple passant, tandis que les lettres viennent forcément de la personne qui l'a enlevée. Entre des témoins qui ont aperçu un inconnu quelques secondes et un récit écrit par le coupable, la police fait confiance aux lettres, et elle cherche une femme.
Le samedi 11 mars, une 2e lettre signée Imada Yūko, intitulée "Confession", arrive à l'Asahi Shimbun et chez les parents de Masami. Leur fille est peut-être encore en vie, et dans cette lettre, ils lisent la description de ce qu'est devenu le corps de Mari après sa mort.
Puis plus rien, jusqu'au mardi 6 juin 1989.
Ayako Nomoto, enlevée au pied de son immeuble
Ayako Nomoto a 5 ans, elle habite Shinonome, un quartier de l'est de Tokyo, au bord de la baie. Le mardi 6 juin 1989, en fin d'après-midi, elle rentre de la garderie, puis elle ressort jouer dans le parc au pied de son immeuble, si près que sa mère pourrait presque la voir depuis sa fenêtre. Le soir, Ayako ne rentre pas, et avec les canaux tout près, les enquêteurs pensent à une chute dans l'eau autant qu'à un enlèvement.
Le dimanche 11 juin, à plus de 50 kilomètres de là, à Hannō, la ville de Masami, un homme vient se recueillir sur la tombe d'un proche au cimetière de Miyazawako. Derrière les toilettes du parking, il découvre le corps d'une petite fille, à qui il manque la tête, les mains et les pieds. Le lendemain, la police confirme que c'est Ayako.
Une petite fille enlevée à Tokyo et retrouvée à Saitama, c'est trop pour 2 polices, et l'Agence nationale de la police prend elle-même la coordination. Dans la région, ça fait presque un an que des petites filles disparaissent.
Un mois et demi plus tard, dans un parc de Hachiōji, une fillette court chercher son père, parce que sa petite sœur de 6 ans vient de partir avec un inconnu.
Un père dans un bois de Hachiōji
Le dimanche 23 juillet 1989, le père sort aussitôt et fouille les abords du parc. Dans un chemin de forêt, il tombe sur un homme penché sur sa fille de 6 ans, qu'il a déshabillée et qu'il est en train de filmer. Il l'attrape. L'homme panique, il le supplie de ne pas prévenir la police, et pour ce père, un mois et demi après la découverte d'Ayako, il n'est pas question de le laisser repartir.
L'homme est arrêté sur place pour attentat à la pudeur. Il s'appelle Tsutomu Miyazaki, il a 26 ans, il vit chez ses parents à Itsukaichi, une petite ville de l'ouest de Tokyo, à une vingtaine de kilomètres de Hannō.
Pour l'instant, rien ne le relie aux 4 petites filles. Sauf qu'à la police de Tokyo, un inspecteur qui travaille sur la disparition d'Ayako, Yasuhiro Ōmine, demande à l'interroger lui-même.
Dos au mur
Le 9 août 1989, Yasuhiro Ōmine fait asseoir Miyazaki dos au mur, dans une petite salle d'interrogatoire, et pendant des heures, il le fait parler de tout et de rien. En fin d'après-midi, Miyazaki raconte qu'il aime photographier les joueuses de tennis à Ariake, juste à côté de Shinonome, le quartier d'Ayako. Dans sa Nissan, les enquêteurs ont trouvé une cordelette et des gants cachés sous un siège, et des traces de sang, et ses explications changent d'une question à l'autre.
Tard dans la soirée, après un long silence, Miyazaki demande à l'inspecteur de l'écouter sans l'interrompre, et la première chose qu'il dit, c'est qu'il a tué Ayako.
Le lendemain, dans les montagnes d'Okutama, les enquêteurs retrouvent la tête de la petite fille à l'endroit qu'il a indiqué. Début septembre, il avoue le meurtre de Masami, et le 6 septembre, ses restes sont retrouvés dans une forêt d'Itsukaichi, à quelques kilomètres de chez lui, là où personne n'avait de raison d'aller la chercher. Il reconnaît aussi les meurtres de Mari et d'Erika, et le 13 septembre, on retrouve le reste des os de Mari.
Imada Yūko n'a jamais existé.
Le garçon aux mains cachées
Tsutomu Miyazaki naît le 21 août 1962 à Itsukaichi, avec une malformation aux 2 mains qui l'empêche de tourner les poignets, si bien qu'il ne peut pas présenter ses paumes vers le haut. Son père dirige le journal local, sa mère tient à l'image de la famille, et c'est surtout son grand-père qui s'occupe de lui.
À l'école, les autres enfants se moquent de ses mains, et sur les photos de classe, il les cache. Après le lycée, une formation en photo et un emploi perdu dans une imprimerie, il rentre chez ses parents, s'enferme dans sa chambre et collectionne les cassettes vidéo par milliers. En mai 1988, son grand-père meurt.
3 mois plus tard, le 22 août, à Iruma, Mari part jouer chez une copine.
Quand la police fouille la maison des Miyazaki, à la mi-août 1989, elle compte 5 763 cassettes dans sa chambre, empilées du sol au plafond. Les télévisions filment ces piles de dessins animés et de mangas, les journaux le surnomment "le tueur otaku", et tout le pays se met à accuser les dessins animés. Des années plus tard, Tōru Kimura, journaliste au Yomiuri, raconte avoir vu un cameraman poser un manga pour adultes en haut d'une pile juste avant de filmer, parce que c'est l'image que tout le monde attendait.
Ce n'est pas un dessin animé qui a tué Mari, Masami, Erika et Ayako.
La peine lue en premier
Le procès s'ouvre le 30 mars 1990 au tribunal de Tokyo, et il va durer 7 ans. Miyazaki ne nie pas les faits, mais il affirme que tout s'est passé comme dans un rêve, et les psychiatres se succèdent pour dire s'il avait toute sa tête. Une première expertise le déclare responsable, 2 autres, en 1995, parlent de schizophrénie et de personnalités multiples. En 1994, son père, qui voulait vendre le terrain familial pour indemniser les familles, se donne la mort.
Le 7 octobre 1996, le procureur requiert la peine de mort. Pendant toutes ces années d'audience, Miyazaki n'a pas eu un seul mot pour Mari, Masami, Erika ou Ayako.
Le 14 avril 1997, le juge Kenjirō Tao fait une chose très rare au Japon. D'habitude, quand un accusé risque la mort, la peine est lue à la fin, après des heures de motifs. Ce jour-là, il commence par elle, et c'est la mort. Le tribunal retient la première expertise, Miyazaki savait ce qu'il faisait, et la Cour suprême confirme la peine le 17 janvier 2006.
Le 17 juin 2008, au matin, Tsutomu Miyazaki est pendu au centre de détention de Tokyo, à 45 ans.
Un jizō tourné vers le sud
À Iruma, au temple Rengein, dans le quartier même où vivait Mari, il y a sur sa tombe un jizō, une de ces petites statues de pierre qui, au Japon, veillent sur les enfants partis trop tôt. Celui de Mari ne ressemble pas aux autres, parce que ses parents ont demandé qu'il ait ses traits, avec sa coupe au carré. Pendant des années, c'est le visage de l'homme qui l'a tuée qui est passé en boucle à la télévision, et eux ont choisi ce qu'on garderait de leur fille.
Au cimetière de Miyazawako, l'ancien gardien, l'un de ceux qui ont découvert Ayako, a fait élever un monument pour les 4 petites filles. Loin des regards, la mère de Miyazaki a réuni 8 millions de yens en mettant le terrain de la famille en garantie, et elle en a envoyé 2 millions à chacune des 4 familles, en sachant que ça ne leur rendrait jamais leur fille.
Elles s'appelaient Mari, Masami, Erika et Ayako, et elles avaient 4, 7, 4 et 5 ans.
L'affaire Mari Konno en vidéo ⬇️

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Sources :
Newsweek Japan (Nobuo Komiya, criminologue), l'enlèvement de Mari reconstitué d'après le jugement, 8 septembre 2025 : https://www.newsweekjapan.jp/komiya/2025/09/post-38_1.php
ABC News, l'exécution de Tsutomu Miyazaki, 18 juin 2008 : https://www.abc.net.au/news/2008-06-18/japan-confirms-execution-of-cannibal-killer/2475810
Bungeishunjū, le récit de l'inspecteur Yasuhiro Ōmine sur les aveux du 9 août 1989, 10 mars 2019 : https://bunshun.jp/bungeishunju/articles/h153
Bunshun Online, le carton, les lettres d'Imada Yūko et l'arrestation, 19 octobre 2024 : https://bunshun.jp/articles/-/74216
Bunshun Online, la chambre aux cassettes et le sort de la famille, 31 janvier 2019 : https://bunshun.jp/articles/-/10556
Wikipédia (japonais), chronologie de l'affaire d'après le Yomiuri et le Saitama Shimbun : https://ja.wikipedia.org/wiki/東京・埼玉連続幼女誘拐殺人事件
