Inceste : des avocats conseillent aux mères de se taire


Photo : Jacky Delville, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Mis à jour le 1er novembre 2026 : précisions sur les recommandations 29 et 37 du rapport parlementaire.
Peut-être que vous avez déjà poussé la porte d'un cabinet d'avocat avec un dossier sous le bras et une boule dans la gorge, en vous répétant les phrases que vous alliez enfin oser dire. Imaginez qu'en face, la personne censée vous défendre vous conseille de garder pour vous les coups de votre conjoint, et ce que votre enfant vous a confié un soir, au moment du coucher. Le 21 mai 2026, devant les députés, un pédopsychiatre raconte que ce conseil-là, des mères le reçoivent vraiment.
Un jeudi après-midi au Palais Bourbon
Le jeudi 21 mai 2026, un peu après 16h, dans une salle de l'Assemblée nationale, 2 spécialistes de l'enfance prennent place face aux députés. Ils sont entendus par la commission d'enquête sur le traitement judiciaire de l'inceste, présidée par la députée Maud Petit, avec Christian Baptiste comme rapporteur. Son intitulé complet est très long, et la fin compte autant que le début, puisque les députés veulent savoir ce que la justice fait des violences sexuelles commises par un parent sur son enfant, et ce qu'elle fait des parents qui essaient de le protéger, le plus souvent des mères.
Ce jour-là, c'est la dernière table ronde consacrée au recueil de la parole de l'enfant. Il y a Christel Durel, psychotraumatologue, qui enseigne la façon d'écouter un enfant victime sans orienter ce qu'il dit. À côté d'elle, il y a le Dr Jean-Marc Ben Kemoun, psychiatre, pédopsychiatre et médecin légiste. C'est aussi un expert près la cour d'appel de Versailles, un médecin à qui la justice confie des expertises.
Il commence par remercier les députés, et il leur annonce qu'il va leur donner des chiffres, parce que la question posée, au fond, c'est de savoir si la France protège ses enfants. Sa réponse, il la donne sans détour, "La France ne protège pas ses enfants. Elle les met même en danger, lorsqu'ils révèlent des faits d'inceste ou d'autres maltraitances."
Des chiffres qui pèsent lourd
Parmi les chiffres qu'il apporte, il y a ceux de l'Institut des politiques publiques pour la période 2012-2021. D'après ces données, 86 % des affaires de violences sexuelles sont classées sans suite, toutes victimes confondues, adultes comme enfants, et pour les viols, on monte à 94 %. Concrètement, sur 100 affaires de viol qui arrivent chez un procureur, 94 s'arrêtent là, sans procès.
Il ajoute qu'"environ 80 % des violences se déroulent dans le milieu intrafamilial", c'est-à-dire à la maison, là où l'enfant dort, mange et grandit. En France, la CIIVISE, la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, estime dans son rapport de novembre 2023 que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année.
On pourrait croire que dans un couple où l'homme frappe sa femme, les enfants restent à l'abri, dans leur chambre, à l'écart des disputes des adultes. Sauf que pour le Dr Ben Kemoun, les violences conjugales "constituent un facteur prédictif des violences sur les enfants". Là où une mère reçoit des coups, le risque que son enfant soit victime lui aussi augmente.
Un peu plus tard, le rapporteur lui pose une question sur les parents qui se taisent.
Le conseil qu'on donne aux mères
Christian Baptiste veut savoir comment aider les parents qui, terrorisés, deviennent malgré eux complices de ce que vit leur enfant. Quand une mère pousse la porte d'un cabinet d'avocat, on s'attend à ce qu'elle y trouve quelqu'un qui l'aide à dire les choses, puisque c'est précisément pour ça qu'elle vient.
Le Dr Ben Kemoun décrit l'inverse. Devant les députés, il prononce cette phrase, "Des avocats déconseillent à leurs clientes de parler de violences conjugales et d'inceste."
Il ne cite aucun nom, et il ne dit pas non plus pourquoi ces avocats donnent ce conseil. Seulement, un peu plus tôt, il raconte que certains avocats de Paris et de la région parisienne refusent de lui envoyer les enfants de leurs clientes, "car ils savent que je fais des signalements". Un signalement, c'est le courrier qu'un médecin adresse à la justice quand il pense qu'un enfant est en danger, et à partir de là, une enquête peut s'ouvrir, avec ses auditions, ses expertises, et parfois une décision de placement.
Il évoque encore ces avocats qui sont fiers d'avoir obtenu pour une mère un droit de visite et d'hébergement un week-end sur 2. Sur le papier, ça ressemble à une victoire. Pour le médecin, cela signifie surtout que l'enfant passe le reste du temps exposé à la violence.
Les enfants, eux, ont très bien compris ce qui peut leur arriver s'ils parlent.
"Si je dis ça, ils vont me placer"
En consultation, le Dr Ben Kemoun reçoit des enfants qui ont des choses à dire, et qui hésitent. Certains lui expliquent pourquoi ils se retiennent, "si je dis ça, ils vont me placer". D'autres lui racontent ce qu'ils vivent, puis ajoutent "je te le dis mais je veux pas que tu l'écrives". Devant les députés, il résume ces enfants en 2 mots.
"Ils savent."
C'est ce passage que LCP, la chaîne de l'Assemblée, rapproche de la phrase sur les avocats dans sa vidéo, avec un sous-titre qui parle de femmes à qui l'on déconseille de parler pour éviter que leurs enfants soient placés. Dans le compte rendu officiel, le médecin ne relie pas lui-même les 2 en une phrase, il les met côte à côte, la mère à qui l'on conseille de se taire, puis l'enfant qui a peur d'être placé s'il parle.
Assise à côté de lui, Christel Durel va plus loin. Pour elle, "On place les enfants, on les coupe de leur parent protégeant, sans aucune raison." Quand une mère décide de partir, il lui faut encore trouver un logement, et selon le Dr Ben Kemoun, l'aide sociale à l'enfance lui demande d'offrir une chambre à chaque enfant. Ce silence, le médecin lui-même a été poussé à le garder.
Un médecin prié d'arrêter les signalements
Un jour, un père le met en cause devant le Conseil de l'ordre des médecins parce qu'il a fait un signalement. Le Dr Ben Kemoun ne regrette rien, et il raconte même s'être félicité de l'avoir fait quand il a enfin rencontré cet homme. Pourtant, autour de lui, on lui fait bien comprendre qu'il ferait mieux d'arrêter les signalements s'il veut éviter les ennuis.
Les mères connaissent ce risque, elles aussi. Il explique que les parents qui protègent leurs enfants ont peur qu'il fasse un signalement, au point qu'une mère, le jour où il lui annonce qu'il va en faire un, décide de ne plus venir le voir.
Au bout de cette chaîne de peurs, il y a des témoignages que personne n'entend jamais, et c'est sur ce constat qu'il conclut, "Tant qu'on ne fera pas en sorte que nos institutions inspirent confiance, on n'aura pas accès à ces témoignages."
6 semaines plus tard, les députés rendent leur rapport.
49 recommandations sur la table
Le 1er juillet 2026, le rapport de la commission est enregistré à la présidence de l'Assemblée. On y lit que "le parent protecteur est l'exception", et que "seuls 5 % des pères et 6 % des mères portent plainte lorsque leur enfant parle".
Le 9 juillet, les 49 recommandations du rapporteur Christian Baptiste sont rendues publiques. L'une d'elles prévoit un avocat pour l'enfant victime dès sa plainte, payé par l'aide juridictionnelle, si bien que l'enfant aurait enfin quelqu'un à lui. Une autre demande, quand les parents vivent encore ensemble, d'éloigner en priorité l'auteur présumé du domicile, plutôt que d'en faire partir l'enfant et le parent qui le protège. La recommandation 37 répond à ce qu'a vécu le Dr Ben Kemoun, puisqu'elle propose d'étendre aux médecins libéraux les règles qui protègent déjà les médecins du service public contre les poursuites devant l'ordre, quand on leur reproche un signalement de violences sur un enfant. Le rapport propose aussi de réfléchir à un statut de parent protecteur, et de dépénaliser la non-représentation d'enfant, ce délit qu'on reproche aux mères qui refusent de remettre leur enfant à l'autre parent.
En janvier 2026 déjà, l'Assemblée adopte à l'unanimité, en 1re lecture, la proposition de loi de la députée Perrine Goulet relative à l'intérêt des enfants. Le texte prévoit de transformer le "placement provisoire" en "protection provisoire", pour que le juge puisse interdire au parent mis en cause d'approcher l'enfant et laisser le logement familial au parent protecteur. Pour Perrine Goulet, "Pas une semaine ne passe sans qu'on nous alerte du maintien en contact d'un enfant avec son agresseur."
En attendant que ces propositions deviennent des lois, il y a toujours des enfants qui racontent leur histoire à un médecin en lui demandant de ne pas l'écrire.
Sources :
Assemblée nationale, compte rendu n° 43 de la commission d'enquête sur le traitement judiciaire de l'inceste, audition du 21 mai 2026 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2026PO878313N043.html
Assemblée nationale, vidéo de l'audition du 21 mai 2026 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/videos/CRVANR5L17S2026IDV18971263
Assemblée nationale, rapport n° 3005 de la commission d'enquête, 1er juillet 2026 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/RAPPANR5L17B3005-t1.html
LCP, les 49 recommandations du rapporteur Christian Baptiste, 9 juillet 2026 : https://lcp.fr/actualites/commission-d-enquete-sur-l-inceste-la-liste-des-49-recommandations-du-rapporteur
LCP, les députés adoptent la proposition de loi sur l'intérêt des enfants, 29 janvier 2026 : https://lcp.fr/actualites/maltraitance-inceste-violences-les-deputes-adoptent-a-l-unanimite-un-texte-sur-la
CIIVISE, le rapport public de 2023, 17 novembre 2023 : https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023
