Affaire Karine Esquivillon : tuée d'une balle dans le thorax

Karine Esquivillon, 54 ans, fait un signe de la main, à Maché en Vendée, affaire Karine Esquivillon
Karine Esquivillon, 54 ans, fait un signe de la main, à Maché en Vendée, affaire Karine Esquivillon

Le lundi 27 mars 2023, à Maché, un village de Vendée, Jules et Bérénice, 14 et 12 ans, apprennent que leur mère, Karine Esquivillon, est partie avec de l'argent liquide, de l'or et des affaires, sans même leur laisser un mot. Dans les jours qui suivent, des messages arrivent depuis le téléphone de Karine pour dire qu'elle a besoin de prendre du temps pour elle, et Bérénice reçoit même des photos de la dune du Pilat. Seulement, sa grande sœur, Eva-Louise, ne reconnaît pas sa mère dans ces mots, et le 9 avril, au bord d'une route de Maché, le maire trouve dans un fossé un téléphone encore chargé, sans sa carte SIM, avec au dos la photo d'une jeune fille.

Karine Esquivillon et ses 5 enfants

Au printemps 2023, à La Malnoue, un hameau à quelques kilomètres du bourg de Maché, Karine s'occupe de la maison et de ses 2 plus jeunes enfants, Jules et Bérénice, qui a 12 ans. Maché est une petite commune du bocage vendéen, entre La Roche-sur-Yon et Challans, dans les Pays de la Loire, et c'est là, dans une maison au milieu de la campagne, que vit la famille.

Toute la vie de Karine tourne autour de ses enfants. Les 2 aînés, Thomas, 33 ans, et Antoine, 27 ans, sont nés de son premier mariage, avec Christophe, un homme avec qui elle a vécu à La Réunion jusqu'en 2000. Les 3 plus jeunes sont nés de son union avec Michel Pialle, qu'elle a épousé il y a 8 ans. Il y a Eva-Louise, 20 ans, qui est partie étudier le droit à Agen, puis Jules et Bérénice, qui vivent encore à la maison, et pour Jules, Karine est très investie. Adélaïde le dit simplement, "elle tenait beaucoup à eux".

Une drôle de colocation

Dans cette maison, Michel Pialle a 51 ans. Il se présente comme un ancien architecte, il revend désormais des objets d'art et de brocante sur internet, et c'est aussi un tireur sportif, qui a une licence et plusieurs armes à feu. D'après lui, le couple est séparé depuis plusieurs années, et s'ils vivent encore sous le même toit, c'est pour des raisons financières. Eva-Louise, elle, parle d'une sorte de colocation entre ses parents.

Au fil des années, Adélaïde voit sa sœur perdre de son indépendance, au point qu'elle parle d'une forme d'emprise. "Pendant des années, quand je l'appelais, c'était Michel qui décrochait. Il était toujours derrière elle. C'était un peu la tour de contrôle." Karine a déjà pensé à partir, sauf qu'elle n'a jamais pu s'y résoudre. 2 ans plus tôt, son fils aîné, Thomas, lui a proposé de venir vivre chez lui, et sa réponse a été très claire, elle ne partirait jamais sans les enfants.

Quelques jours avant le 27 mars, Thomas a sa mère au téléphone, juste 2 minutes. Elle voudrait refaire sa vie, mais elle refuse encore une fois son invitation, pour rester avec ses 3 autres enfants. Fin mars, c'est Eva-Louise qui reçoit un appel de sa mère. C'est très rapide, Karine veut simplement savoir où en sont ses résultats d'examen. Eva-Louise est occupée, alors elle lui demande de la rappeler le lendemain.

"Demain, ce n'est jamais arrivé. J'attendais un appel qui n'est jamais arrivé."

Un lundi après-midi à La Malnoue

Le dimanche 26 mars 2023, Karine donne signe de vie pour la dernière fois, en tout cas pour la justice. Le lendemain, le lundi 27 mars, c'est Michel qui annonce la nouvelle. D'après lui, vers 16h30, il était dans le jardin, occupé à courir après le chat, et quand il est revenu, Karine n'était plus là. Plus tard, il parlera aussi d'une voiture garée à proximité, dans laquelle elle serait montée. Ce jour-là, il doit aller chercher Jules et Bérénice au collège, et là-bas, on remarque que ses vêtements sont sales.

Karine, dit-il, lui a envoyé un SMS juste après son départ. "Marre de vivre à deux mais pas en couple, je vais chercher quelque chose, je reviens vers toi pour les enfants." Quand il prévient Eva-Louise, la jeune femme est dans un bus, et elle n'en croit pas ses oreilles. "Il me dit que maman a disparu, qu'elle est partie avec du liquide, de l'or et des affaires", se souvient-elle. Pour elle, jamais sa mère ne serait partie sans ses 2 plus jeunes enfants.

Dans les jours qui suivent, des SMS partent du téléphone de Karine, vers une voisine et vers ses enfants, pour dire qu'elle a besoin de prendre un peu de temps pour elle, et Bérénice reçoit aussi des photos de la dune du Pilat, comme si sa mère était partie respirer dans le Sud-Ouest. Le dernier message arrive le 31 mars, sur le téléphone de Bérénice, et il annonce que sa mère serait partie à l'étranger avec un ami. Sauf qu'Eva-Louise ne reconnaît pas sa mère dans ces mots. "Elle disait 'j'ai besoin de prendre un petit peu de temps pour moi' ou ce genre de choses, c'est tout sauf les phrases qu'elle aurait dites."

14 000 euros et des pièces d'or

Le lundi 3 avril, une semaine après la disparition de Karine, Michel se présente à la brigade de gendarmerie de Challans. Il signale qu'elle a quitté le domicile, avec la mention "abandon de domicile", et il explique ce qu'elle aurait emporté pour construire une nouvelle vie, sa carte bancaire, 14 000 euros en espèces, 30 000 euros de pièces d'or et un sac d'affaires personnelles.

Une femme qui quitte un mari dont elle est séparée, ça arrive, et partir avec de l'argent pour recommencer ailleurs, c'est même assez logique finalement. Sauf que chez les Pialle, personne n'a jamais vu de trésor. "Il me parle de lingots d'or alors qu'on faisait nos courses chez Lidl", résume Eva-Louise. Thomas, lui, s'étonne que Michel ne l'ait appelé que plusieurs jours après la disparition. "Quand Michel m'a dit qu'elle était partie sans même laisser un mot aux petits, je n'y ai pas cru." 6 jours plus tard, le dimanche 9 avril, un homme se promène le long d'une route de Maché, près d'une aire de covoiturage, quand il remarque quelque chose dans un fossé.

Un téléphone dans un fossé

Cet homme, c'est le maire de Maché, Frédéric Rager, et dans le fossé, il y a un téléphone portable. L'appareil est en très bon état, il est encore chargé, mais il n'y a plus de carte SIM. Au dos, glissée dans l'étui, il y a la photo d'une jeune fille, et c'est elle qui lui permet de faire le lien avec la famille Pialle, alors qu'il ignore encore que Karine a disparu.

Pour savoir à qui appartient ce téléphone, il faut le déverrouiller, et c'est Michel qui donne le code à 4 chiffres. Pourtant, quelques semaines plus tard, dans ses interviews, il assurera qu'il n'a pas accès au téléphone de sa femme.

Pour les gendarmes, un téléphone abandonné dans un fossé, sans sa puce, rend cette disparition très suspecte. Dès le lendemain, le 10 avril, le parquet des Sables-d'Olonne ouvre une enquête pour disparition inquiétante, qu'il confie à la section de recherches de Nantes et aux gendarmes de Vendée. Avec l'accord de Michel, une première perquisition a lieu à La Malnoue, et les enquêteurs saisissent plusieurs armes de poing et d'épaule, ainsi que la voiture de Karine.

Des caméras à La Malnoue

Le 17 avril 2023, l'affaire change de dimension, parce que le dossier part au parquet de La Roche-sur-Yon, celui qui s'occupe des crimes, et 2 juges d'instruction se mettent à enquêter, contre X, sur un enlèvement et une séquestration. Le 9 mai, un appel à témoins est lancé, avec un numéro vert, et parmi ceux qui appellent, certains parlent aussi aux gendarmes de la personnalité du mari. À partir du 29 mai, 21 militaires cherchent Karine, avec des plongeurs, un hélicoptère et des chiens dressés à retrouver des restes humains.

Michel, lui, parle beaucoup, et il reçoit les journalistes à La Malnoue. Devant les caméras de l'émission Sept à Huit, sur TF1, il est sûr de lui. "Pour moi, elle est partie seule, avec un taxi, un uber, un truc comme ça, n'importe quoi." Face caméra, il le répète, il n'a "rien à se reprocher".

Sur sa page Facebook, Michel relaie l'appel à témoins, et le 1er juin, son avocat, Me Antoine Ory, annonce que Michel et ses enfants vont porter plainte pour cyberharcèlement, parce qu'ils seraient victimes de "nombreux actes de malveillance en ligne". Le 4 juin, jour de la fête des mères, Michel publie les dessins de Jules et Bérénice, avec un message pour Karine. "Les enfants te souhaitent une bonne fête des mères, ils t'aiment et tu leur manques beaucoup !"

Eva-Louise, elle, accepte une seule interview, sur BFMTV, et elle prend la défense de son père. Elle trouve normal que les gendarmes regardent d'abord du côté du mari, mais pour elle, les choses sont claires. "Il n'y a rien qui prouve que c'est mon père et pour le moment tout prouve que ce n'est pas lui."

Des antennes autour de Maché

Pendant que Michel répond aux journalistes, les enquêteurs se plongent dans la téléphonie, et ils remontent la piste des messages. La photo de la dune du Pilat, d'abord, n'a jamais été prise sur place par Karine, puisqu'il s'agit d'une image tirée d'une banque de photos sur internet. Ensuite, il y a le bornage, parce qu'après le 27 mars, chaque fois que le téléphone de Karine se connecte au réseau, celui de Michel déclenche une antenne dans le même secteur, autour de Maché. Un téléphone qui finit par parler, c'est aussi ce qui avait mis les enquêteurs sur une piste au Texas, dans l'affaire Samantha Wohlford, quand celui d'Ernie Ibarra s'était connecté vers 3h20 du matin près de Pittsburg, juste avant de s'éteindre.

Enfin, il y a ce SMS du 14 mars, 13 jours avant la disparition. Il est parti du téléphone de Karine vers celui de Michel, avant d'être effacé, et selon La Dépêche du Midi, il dit "Marre de la vie à deux sans être en couple". C'est presque mot pour mot le message que Michel dit avoir reçu le 27 mars, quelques minutes après le départ de sa femme, et pour les enquêteurs, ce message pose la question d'une éventuelle préméditation. Le 12 juin, l'information judiciaire est étendue à des faits de meurtre, et 2 jours plus tard, à 8h25, les gendarmes arrivent à La Malnoue.

Une perquisition de 8 heures

Ce mercredi 14 juin 2023, les gendarmes interpellent Michel Pialle à son domicile, et ils le placent en garde à vue. Pendant plus de 8 heures, ils perquisitionnent la maison en sa présence, et cette fois, ils retrouvent la carte d'identité de Karine et son livret de famille, des papiers qu'une femme partie refaire sa vie aurait emportés avec elle. Les 2 voitures du couple sont saisies, et dans l'une d'elles, selon La Dépêche du Midi, les enquêteurs relèvent des traces de sang suspectes.

À la gendarmerie de La Roche-sur-Yon, la garde à vue est prolongée de 24 heures. Face à lui, les gendarmes de la section de recherches de Nantes, aidés par les spécialistes des sciences du comportement, le confrontent à ses incohérences, une par une. Dans la nuit du 15 au 16 juin, sa quatrième audition commence, en présence de son avocat.

Une carabine 22 long rifle

Cette nuit-là, Michel Pialle passe aux aveux, et il reconnaît être à l'origine de la mort de Karine, le 27 mars, d'un coup de carabine 22 long rifle équipée d'un silencieux. Selon sa version, il prenait l'arme en photo pour la mettre en vente sur internet, il n'avait pas vu qu'elle était chargée, et le coup serait parti accidentellement. Karine, toujours selon lui, est touchée au flanc gauche, elle lui demande d'appeler la police, il essaie de la ranimer, et elle meurt très vite. Ensuite, il dit avoir pris peur, déposé son corps sur un terrain privé près de Challans et jeté l'arme dans le lac de Maché, et il reconnaît aussi s'être débarrassé du téléphone de sa femme.

Le vendredi 16 juin, entre 3h et 4h du matin, Michel conduit les gendarmes dans un sous-bois isolé, près de Challans, à une quinzaine de kilomètres de La Malnoue, un endroit sans maison autour. Le corps de Karine est là, sur l'herbe et les feuilles, et il n'a pas été enterré.

Un objet brillant dans la boue

Le jour même, Michel Pialle est mis en examen pour meurtre par conjoint et placé en détention provisoire, à l'isolement. "Il est soulagé d'avoir pu donner sa version des faits et d'avoir pu livrer ce qu'il avait sur la conscience", déclare Me Ory.

Fin juin, les enquêteurs retrouvent un silencieux et 2 chargeurs dans la Vie, une rivière proche de la maison. Le 29 juin, au bord du lac d'Apremont, près de Maché, une promeneuse aperçoit un objet brillant dans la boue, et c'est la carabine.

En juillet, les résultats de l'autopsie sont connus. Karine est morte d'une balle dans le thorax, et les médecins ne trouvent aucune autre blessure, ni trace de violence. Pour Me Carole Verdu, l'avocate de Thomas et Antoine, ces constatations ne contredisent pas la version de Michel.

Elles ne la confirment pas non plus.

Un passé qui refait surface

Pendant ce temps, les enquêteurs remontent le passé de Michel Pialle. Il a déjà été condamné 9 fois, entre 1998 et 2021, notamment pour escroquerie, faux et usage de faux et contrefaçon, et lors d'un premier divorce, dans les années 90, un rapport judiciaire relevait chez lui "une tendance pathologique à l'affabulation et à l'altération de la vérité". Selon La Dépêche du Midi, il a longtemps raconté qu'il était tireur d'élite dans les services secrets.

Toujours selon La Dépêche du Midi, pendant la disparition, Michel aurait créé sur Facebook un faux profil de femme pour répondre à ceux qui le soupçonnaient, et quelques semaines avant sa garde à vue, il aurait prévenu Jules et Bérénice. "Si papa va en prison, c'est qu'il y a un complot contre moi par les enquêteurs pour faire croire que j'ai fait du mal à maman."

Eva-Louise, elle, explique qu'en le défendant à la télévision, elle cherchait à le mettre en confiance. "Je l'ai défendu pour le mettre en confiance, qu'il se dise invincible dans son mensonge et qu'il aille encore plus loin dans ce mensonge." Avec ses frères, ils avaient décidé de l'accompagner dans son récit, et c'est, selon elle, ce qu'on leur avait demandé. Elle décrit un père qui contrôlait tout, jusqu'aux téléphones de sa femme et de sa fille, qu'il géolocalisait.

D'après Le Parisien, les enquêteurs explorent plusieurs pistes, et ils trouvent un profil de Michel sur un site de rencontre, où il se dit "en cours de divorce". Ses avocats, Me Antoine Ory et Me Aristote Toussaint, rappellent qu'une seule balle a été tirée, et qu'"en dépit des fantasmes, aucun mobile ne lui est prêté".

Karine Esquivillon, en attendant les assises

Le samedi 1er juillet 2023, à 14h, une marche blanche part du hameau de La Malnoue jusqu'à l'église du bourg de Maché, à environ 6 kilomètres. Les obsèques de Karine ont lieu dans le Val-d'Oise, dans la stricte intimité familiale. Jules et Bérénice font l'objet d'une mesure de placement provisoire, et Thomas et Antoine décident de s'occuper d'eux. Eva-Louise, elle, ne veut plus porter le nom de son père, alors elle prend celui de sa mère, et de sa prison, Michel continue de lui écrire des lettres.

En juillet 2025, la procureure de La Roche-sur-Yon, Sarah Huet, demande que Michel Pialle soit jugé par la cour d'assises de la Vendée pour meurtre par conjoint, et début septembre, les juges d'instruction l'y renvoient. Il essaie d'y échapper, d'abord devant la cour d'appel de Poitiers, qui confirme le 6 janvier 2026, puis devant la Cour de cassation, où il se tourne le 27 janvier, avant de renoncer. Le 13 mars 2026, c'est définitif, Michel Pialle sera jugé.

Michel Pialle est toujours en détention provisoire, et son procès doit se tenir du 1er au 5 février 2027, devant la cour d'assises de la Vendée, à La Roche-sur-Yon, près de 4 ans après la mort de Karine. Il reconnaît être à l'origine de sa mort, mais il conteste avoir voulu la tuer, et il maintient la thèse du coup de feu accidentel. Tant que la cour d'assises ne s'est pas prononcée, il est présumé innocent du meurtre dont il est accusé, et il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Eva-Louise attend ce procès en le redoutant. "Je suis un peu rassurée et confiante d'aller au procès parce qu'on sait que la thèse de l'accident ne passera pas", expliquait-elle à l'été 2025, et aujourd'hui, elle souhaite simplement qu'il "paye".

Karine Esquivillon avait 54 ans. Elle n'avait jamais voulu partir sans ses enfants.

L'affaire Karine Esquivillon en vidéo ⬇️