Affaire Inass Touloub : la martyre de l'A10, 31 ans sans nom


Photo : Maxppp / S. Gaudard, affiche d'appel à témoins de la gendarmerie (1987)
Mis à jour le 4 novembre 2026 : au deuxième jour du procès, l'homme qui a trouvé Inass et le radiologue racontent ce qu'elle a subi.
Vous avez sûrement déjà pris l'A10 un jour d'été, la voiture pleine de valises, les enfants endormis à l'arrière, sans jamais regarder les fossés qui défilent. Le 11 août 1987, près de Suèvres, un petit village du Loir-et-Cher, 2 agents de l'autoroute y trouvent une fillette de 4 ans enroulée dans une couverture bleue. Personne ne vient la réclamer. Pendant 31 ans, elle n'a pas de nom, et c'est tout un village qui la pleure à la place des siens.
Une couverture bleue dans le fossé
Le mardi 11 août 1987, en plein été, 2 employés de Cofiroute, la société qui gère l'autoroute, longent l'A10 à hauteur de Suèvres, un village de 1 600 habitants posé entre Orléans et Tours, au bord de la Loire. Dans le fossé, ils voient une couverture bleue, tachée de sang, et quand ils s'approchent, ils comprennent qu'il y a une enfant à l'intérieur.
C'est une petite fille. Elle mesure 95 cm, elle a des cheveux bruns frisés et des yeux marron foncé, et les médecins lui donnent entre 3 et 5 ans, sans doute 4. Elle est morte, et rien, ni sur elle ni autour d'elle, ne dit qui elle est.
Dès le lendemain, le parquet de Blois lance un appel à témoins dans toute la France. Une enfant de cet âge, d'habitude, ça ne disparaît pas sans bruit. Il y a une maîtresse qui note son absence, une nourrice qui s'étonne, une grand-mère qui téléphone, un voisin qui ne l'entend plus jouer dans la cour.
Sauf que cette fois, personne n'appelle.
Une vingtaine de morsures
À l'autopsie, les médecins légistes découvrent sur ce petit corps des brûlures, faites avec un fer à repasser, et une vingtaine de morsures humaines, dont beaucoup sur la poitrine. D'après eux, ces morsures viennent d'une femme. Sur sa peau, on voit aussi les traces de gifles, de coups de poing et de coups de pied.
Ses os racontent le reste. Elle a plusieurs fractures, qui ne datent pas toutes du même jour, et personne ne les a jamais fait soigner. Sur son cou et sur son périnée, il y a de vieilles cicatrices, déjà refermées. Autrement dit, ce qu'a vécu cette enfant a duré des semaines, peut-être des mois.
Le juge d'instruction chargé du dossier parle à l'époque de "pratiquement d'un cas d'anthropophagie avec prélèvement de chair". Les journalistes, eux, trouvent un surnom qui va lui rester pendant des décennies, la petite martyre de l'A10.
Quelqu'un lui a fait tout ça, longtemps, sans jamais l'emmener chez un médecin. Ensuite, quelqu'un l'a enveloppée dans cette couverture et l'a amenée jusqu'ici, au bord de l'autoroute.
Une fillette que personne ne cherche
Les gendarmes lancent ce que l'AFP décrit comme le plus grand appel à témoins jamais organisé en France. Le portrait de la fillette est tiré à 130 000 exemplaires, il est affiché dans les 30 000 mairies du pays, et on l'envoie dans 65 000 écoles. Environ 6 000 médecins et nourrices le reçoivent aussi, et son signalement part dans plus de 30 pays.
Partout, la réponse est la même. Aucune école ne la reconnaît, aucun cabinet médical ne l'a jamais reçue, aucune famille ne dit qu'elle a perdu une petite fille de 4 ans aux cheveux frisés. On dirait qu'elle n'a jamais existé ailleurs que dans ce fossé.
Un mois après la découverte, il faut bien se résoudre à l'enterrer. Elle n'a toujours pas de nom, et c'est au cimetière de Suèvres, le village qui l'a trouvée, qu'on lui creuse une tombe. Ce jour-là, une soixantaine d'habitants viennent l'accompagner.
Ils ne la connaissent pas, et pourtant, ils ne vont plus jamais la laisser seule.
La petite inconnue de Suèvres
Sur la tombe, on pose une plaque, "À la mémoire de la petite inconnue de l'autoroute A10", et on grave une phrase, "Ici repose un ange". Raphaël Pilleboue est maire adjoint de Suèvres en 1987, et quand les gendarmes appellent la mairie, il pense que l'affaire sera réglée en quelques jours. Il se trompe de plus de 30 ans.
Une habitante, Mathilde Denis, prend la fillette sous son aile. Au village, on finit par l'appeler la marraine posthume de la petite, et c'est elle qui veille sur sa tombe.
Pendant ce temps, les enquêteurs gardent un espoir, celui qu'un proche de la fillette vienne un jour se recueillir sur cette tombe. Alors, depuis une petite maison près du cimetière, le garde champêtre guette les allées et venues, puis les gendarmes prennent le relais, pendant des mois.
Ils voient passer des gens de Suèvres, mais personne de sa famille ne vient jamais.
10 millions de téléspectateurs
Les années passent, et le dossier s'épaissit sans avancer. En 1991, la justice rend un premier non-lieu, faute d'éléments nouveaux, et dans les années 1990, le procureur de Blois, Étienne Daures, dit encore avoir bon espoir de pouvoir lui donner un nom.
En 1993, l'affaire arrive dans le salon des Français. Sur TF1, Jacques Pradel présente Témoin n°1, une émission qui lance des appels à témoins en direct, et près de 10 millions de personnes la regardent. Pour l'émission, Suèvres est représenté par son maire, par le curé et par Mathilde Denis, venus parler de leur petite inconnue devant toute la France.
Le visage de la fillette passe dans des millions de foyers, et il y a forcément, quelque part, quelqu'un qui l'a déjà vue. Seulement, rien de ce qui arrive après l'émission ne permet de savoir qui elle est.
En octobre 1997, 10 ans après la découverte, un 2e non-lieu tombe. Sur le papier, l'enquête s'arrête, sans coupable et sans nom. Dans les scellés, pourtant, les gendarmes ont gardé la couverture bleue et les vêtements de la fillette.
Ce que garde la couverture bleue
En 1987, l'ADN n'est pas encore un outil d'enquête en France. 20 ans plus tard, la science a changé, si bien qu'en 2007, de nouveaux prélèvements sont faits sur la couverture, et cette fois, ils donnent quelque chose. Les experts y trouvent un profil ADN partiel, celui d'un homme et d'une femme.
Ce profil, les gendarmes le comparent au Fnaeg, le fichier national où sont enregistrées les empreintes génétiques des personnes arrêtées en France. Il n'y est pas. Cet homme et cette femme n'ont jamais eu affaire à la justice, ou du moins, jamais assez pour qu'on prenne leur ADN.
En 2013, une nouvelle expertise fait apparaître 2 autres profils génétiques, que le fichier ne connaît pas non plus.
À ce stade, les enquêteurs ont des profils génétiques, et il ne leur manque qu'un nom. Il suffirait que l'une de ces personnes, ou quelqu'un de leur sang, passe un jour devant des policiers pour une raison ou pour une autre, et que son ADN entre dans le fichier.
En 2016, un jeune homme est arrêté pour des violences.
Un jeune homme de Villers-Cotterêts
Pour les gendarmes qui l'interpellent, c'est une affaire banale. Quand quelqu'un est mis en cause pour des violences, on prélève son ADN et on l'enregistre, c'est la procédure, et ce jeune homme y passe comme tous les autres.
Sauf que quelque temps plus tard, l'ordinateur du fichier fait un rapprochement. Le profil de ce jeune homme correspond aux traces retrouvées sur les vêtements et sur la couverture de la petite fille de l'A10, et les analyses montrent qu'il est son frère.
Le jeune homme habite à Villers-Cotterêts, une petite ville de l'Aisne. Ses parents sont d'origine marocaine, la famille tient une boucherie, et ils ont eu 7 enfants, nés entre 1978 et 1991.
Les enquêteurs épluchent alors les papiers de la famille, et en particulier les dossiers de la caisse d'allocations familiales, où chaque enfant compte. Parmi ces 7 enfants, il y a une fille née en 1983. Jusqu'en 1987, elle apparaît normalement dans les dossiers.
Après 1987, elle n'apparaît plus nulle part.
Inass Touloub, née à Casablanca
La petite fille de l'A10 s'appelle Inass Touloub. Elle est née le 3 juillet 1983 à Casablanca, au Maroc, et c'est la 3e enfant de la famille, la 3e fille, avant 4 garçons.
Ses parents, originaires de Casablanca eux aussi, se sont installés en France en 1982, d'abord à Vitry-sur-Seine, puis à Puteaux, près de Paris. Inass, elle, passe ses 18 premiers mois chez sa grand-mère maternelle, au Maroc, avant de rejoindre ses parents à Puteaux. En 1987, la famille part s'installer à Villers-Cotterêts.
Inass existe bel et bien sur le papier. Elle est inscrite sur le livret de famille, et ses parents l'ont même inscrite à l'école maternelle. Seulement, elle n'y a jamais mis les pieds, et c'est pour ça qu'en 1987, aucune des 65 000 écoles contactées ne pouvait la reconnaître.
D'elle, on ne connaît presque rien d'autre que sa taille, 95 cm, ses boucles brunes, ses yeux sombres, et ce qu'elle a subi. Selon une source proche de l'enquête citée par l'AFP, quand on demandait où était cette enfant, sa mère répondait qu'elle vivait au Maroc, chez sa grand-mère.
Le mardi 12 juin 2018, au même moment, les enquêteurs frappent à 2 portes.
Une sœur qui fond en larmes
Les parents d'Inass sont séparés depuis 2010, si bien que les enquêteurs doivent les arrêter chacun de leur côté. Sa mère, Halima El Bakhti, 64 ans, vit dans l'Aisne. Son père, Ahmed Touloub, 66 ans, vit à Puteaux. En 1987, ils avaient 33 et 35 ans.
Tous les 2 sont placés en garde à vue à Orléans, et les enquêteurs entendent aussi leurs enfants. L'aînée des filles avait 9 ans quand Inass a disparu. Elle dit qu'elle ne se souvient pas de sa petite sœur, et pourtant, au moment où les policiers prononcent le prénom d'Inass, elle fond en larmes.
Devant les enquêteurs, la mère commence par dire qu'elle n'a plus de souvenirs. Elle affirme aussi que sa fille n'est pas morte, qu'elle est vivante, au Maroc. Le père, lui, a une tout autre histoire à raconter, et c'est la première fois en 31 ans que quelqu'un parle de ce qui s'est passé avant le fossé.
Le jeudi 14 juin, le procureur de Blois, Frédéric Chevallier, tient une conférence de presse. Devant les journalistes, il annonce que la petite martyre de l'A10 a enfin un prénom et un nom.
Parole contre parole
D'après ce que rapporte le procureur, Ahmed Touloub dit avoir vécu un enfer avec sa femme, qu'il décrit comme violente avec lui et avec leurs 3 filles. Il affirme qu'il n'était pas là quand Inass est morte. Selon sa version, il aurait trouvé le corps de sa fille en rentrant à la maison, le 10 août 1987, la veille de la découverte.
Il aurait ensuite pris la route du Maroc avec ses autres enfants, et avec le corps d'Inass, qu'il aurait laissé au bord de l'A10 en chemin. Il dit avoir été lâche, et il vit son arrestation, 31 ans plus tard, comme un soulagement.
Devant le juge d'instruction, toujours selon le procureur, la version de la mère change. Elle dit qu'elle aussi subissait les violences de son mari, et elle reconnaît qu'elle a pu être violente avec Inass. Elle nie, en revanche, avoir quoi que ce soit à voir avec la mort de sa fille. Chacun accuse l'autre, et une journaliste de France 3 qui suit l'affaire résume la situation en 4 mots, "C'est parole contre parole".
Le 14 juin 2018, les 2 parents sont mis en examen pour meurtre, recel de cadavre et violences habituelles sur mineur de moins de 15 ans. Le père est écroué. Ils sont remis en liberté en 2019 et en 2020, sous contrôle judiciaire, et ils restent présumés innocents.
La question, désormais, c'est de savoir comment la justice va nommer ce qu'a vécu Inass.
Une torture qui n'existait pas en 1987
Au départ, le parquet de Blois envisage pour la mère des poursuites pour violences habituelles. En novembre 2022, le juge d'instruction propose une autre qualification, des violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, ce qui fait passer la peine encourue de la perpétuité à 20 ans.
En 2023, la chambre de l'instruction de la cour d'appel d'Orléans va dans l'autre sens et demande que la mère soit aussi poursuivie pour actes de torture et de barbarie. Le 20 juin 2024, l'ordonnance de renvoi tombe. Pour les juges, il existe des "charges suffisantes" contre la mère pour des morsures, des fractures jamais soignées et des brûlures. Le père, lui, est renvoyé pour complicité.
Les parents contestent jusque devant la Cour de cassation. Leur argument, c'est qu'en 1987, la torture n'existait pas encore dans la loi comme un crime à part entière. Le 25 septembre 2024, la Cour rejette leurs recours.
Reste un dernier obstacle, tout bête. Le palais de justice de Blois est trop petit pour un procès de cette taille, et en janvier 2025, la cour d'appel demande à le déplacer ailleurs. Le 29 avril 2025, la Cour de cassation refuse, si bien que le procès aura lieu à Blois, près de Suèvres, et nulle part ailleurs.
Le procès de Blois
Il faut environ 206 000 euros pour que la petite salle d'assises de Blois puisse accueillir l'affaire. Elle compte 72 places, et à 200 mètres de là, une 2e salle retransmet les audiences pour le public et la presse. Environ 80 journalistes sont accrédités.
Le lundi 2 novembre 2026, la cour d'assises de Loir-et-Cher, présidée par Audrey Debeugny, ouvre le procès. Il doit durer jusqu'au 18 novembre. Halima El Bakhti, 72 ans, est jugée pour actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Ahmed Touloub, 74 ans, est jugé pour complicité. Tous les 2 comparaissent libres, ils encourent la réclusion criminelle à perpétuité, et jusqu'au verdict, ils sont présumés innocents.
Selon un rapport d'enquête cité par l'AFP, les actes reprochés à la mère seraient "volontaires, nombreux et échelonnés dans le temps", et le père est soupçonné d'avoir eu "connaissance des violences". La mère nie être responsable de la mort de sa fille. Selon l'avocat d'Ahmed Touloub, il n'était pas présent au moment des faits et ne savait rien des sévices.
Sur les bancs des parties civiles, il y a les 6 frères et sœurs d'Inass et des associations de protection de l'enfance, dont Enfance et partage et La Voix de l'enfant. Pour Agathe Morel, l'avocate d'Enfance et partage, ce procès est "une première étape pour redonner un peu de dignité à cette fillette qui a perdu son identité".
Le lundi 2 novembre au matin, les parents d'Inass arrivent libres au palais de justice. Halima El Bakhti se cache sous une grande écharpe, et Ahmed Touloub, un masque et des lunettes noires sur le visage, monte les marches avec difficulté. Dans la salle, la cour commence par tirer au sort les 6 jurés et les 4 suppléants.
En fin de matinée, la retransmission vers la salle annexe, où se trouvent le public et la presse, tombe en panne, et l'audience doit être suspendue quelques minutes. Ce jour-là, la défense demande aussi qu'on arrête de diffuser le procès dans cette 2e salle, mais la cour refuse.
Vient alors la question de Suèvres. La commune demande à être partie civile, et son avocat, Jean Sannier, plaide que ses habitants "ont été sa famille de cœur". Les avocats des parents s'y opposent, comme ceux d'autres parties civiles, et l'avocate générale, Anaïs Allio, demande le rejet. Eléonore Terrien-Freneau, l'avocate des frères et sœurs d'Inass, parle d'une demande "nauséabonde". Ses clients, dit-elle, veulent offrir à leur sœur "un autre lieu de repos", "en correspondance avec ses liens familiaux". Avant midi, la cour déclare la demande irrecevable, parce que la commune n'a subi aucun "préjudice direct". Le village qui fleurit la tombe d'Inass depuis 39 ans n'aura pas sa place sur les bancs des parties civiles.
Pas un regard entre eux
À la pause de midi, Halima El Bakhti sort du palais de justice, et des membres du collectif Mouv'Enfants, qui ont déjà mené une action devant le tribunal avant l'audience, la suivent sur une centaine de mètres en criant "Justice pour Inass" et "la honte". Acculée contre un mur, elle doit être protégée par son avocat, il faut au moins 3 policiers pour maîtriser le président du collectif, et le parquet de Blois ouvre une enquête. Après l'incident, son avocat, Camille Radot, réclame une escorte pour l'accompagner entre le tribunal et son logement.
Cet après-midi-là, les parents d'Inass répondent pour la première fois devant la cour. La présidente demande à Halima El Bakhti si elle reconnaît les actes de torture, et la mère répond "Non, c'est ma fille", avant d'accuser son ex-mari et ses filles d'avoir menti sur elle. Ahmed Touloub, lui, assure qu'il n'a jamais touché à aucun de ses enfants, et il ne comprend pas qu'on le juge pour complicité, puisque, dit-il, "Moi-même je suis battu, comment je suis complice ?". Les 2 anciens époux n'échangent pas un regard, et de toute la journée, la mère essaie de cacher son visage.
Leurs avocats, de leur côté, s'inquiètent de leur santé. Ils évoquent des troubles de la mémoire chez le père et des douleurs aux reins chez la mère, et ils réclament de nouvelles expertises. Pour Frank Berton, l'avocat du père, il faut "la certitude qu'ils puissent se défendre". Halima El Bakhti, elle, a dit vouloir "essayer de venir et assumer", et pour la cour, au regard des éléments cliniques, elle comprend les questions et peut être jugée sans nouvelle expertise. Pour Ahmed Touloub, en revanche, la cour ordonne une nouvelle expertise, et c'est un neurologue d'Orléans qui doit l'examiner le vendredi 6 novembre au soir.
Le mardi 3 novembre, les enquêteurs et les experts doivent venir à la barre, et la cour va enfin entendre ce qu'a vécu Inass. Le mercredi est réservé aux rapports d'expertise, et l'interrogatoire d'Ahmed Touloub sur les faits attendra le résultat de son examen.
Le visage sous la couverture
Le mardi 3 novembre, le premier à venir à la barre est l'homme qui a trouvé Inass. En août 1987, il a 21 ans, il est étudiant, et pendant l'été, il fauche l'herbe au bord de l'A10 pour Cofiroute. Ce jour-là, il remarque en contrebas une couverture bleue en forme de paquet, et le vent la soulève juste assez pour qu'il voie la tête d'une petite fille. Il se souvient encore de ses yeux fermés et de son visage tuméfié, et pour lui, quelqu'un l'a posée là, la tête vers le bas du fossé, parce qu'un corps jeté aurait roulé plus loin.
Un peu plus tard, la présidente prévient le public, et les photos de la découverte apparaissent sur les 2 écrans de la salle. Ses parents gardent les yeux baissés vers le sol. Les gendarmes de l'époque, eux, n'ont rien oublié. Pour l'un d'eux, c'est la seule fois de sa carrière qu'il a vu des morsures sur une enfant, et pour le chef d'enquête, aujourd'hui retraité, les mots "horrible" ou "atrocité" ne suffisent pas.
L'après-midi, le radiologue qui a examiné le squelette d'Inass en 1987 décrit son bras droit. Selon lui, l'os a été cassé par une torsion brutale quelques mois avant sa mort, et ce genre de fracture fait extrêmement mal, surtout quand personne n'immobilise le bras, puisque chaque geste réveille la douleur.
C'est ensuite aux parents de répondre. Halima El Bakhti dit avoir compris que cette enfant était sa fille en 2018, chez le juge, parce qu'avant, "c'était flou", et que pour elle, sa fille était toujours vivante. Ahmed Touloub, lui, travaillait de nuit et ne regardait pas les informations. La présidente insiste, et lui demande où était Inass avant 2018.
Après un long silence, il répond "Je ne sais pas".
Un village devenu sa famille
Mathilde Denis est morte depuis, et c'est sa belle-fille, Annick Denis, qui a pris le relais. Elle a 81 ans, elle vient en voisine se recueillir sur la tombe, et elle y a emmené ses plus jeunes petits-enfants. "Cette petite ne pouvait pas rester comme ça, dans l'inconnu", dit-elle, et elle compte bien aller au procès.
Après 2018, quand la fillette a enfin retrouvé son prénom, le village lui a fait une nouvelle stèle. On y lit Inass, avec ses dates, du 3 juillet 1983 au 11 août 1987, et à côté, la vieille plaque de la petite inconnue est restée. La tombe est l'une des plus fleuries du vieux cimetière, avec des petits anges, 2 figurines Playmobil, une peluche, et des cailloux sur lesquels des inconnus ont écrit des mots, dont "Joyeux Noël Inass !".
Il y a 2 ans, le conseil municipal a voté pour que cette tombe fasse partie du patrimoine de la commune. Pour le maire, Frédéric Dejente, c'est une façon de la protéger. En octobre 2026, environ 200 habitants se sont réunis devant elle pour une photo de famille, et pour l'avocat de la commune, Jean Sannier, "Ce village est devenu sa famille".
Elle s'appelait Inass Touloub, elle avait 4 ans et des boucles brunes, et pendant 31 ans, des gens qui ne savaient même pas son prénom lui ont apporté des fleurs.
Sources :
AFP via Orange Actualités, les parents d'Inass Touloub nient les faits, 2 novembre 2026 : https://actu.orange.fr/france/les-parents-d-inass-touloub-la-quot-petite-martyre-de-l-a10-quot-juges-39-ans-apres-sa-mort-CNT000002tvmKI.html
ICI Centre-Val de Loire, "Ils ont menti", les premiers mots de l'accusée devant la cour d'assises de Blois, 2 novembre 2026 : https://www.ici.fr/centre-val-de-loire/loir-et-cher-41/blois/petite-martyre-de-l-a10-39-apres-le-proces-des-parents-d-inass-debute-ce-lundi-devant-la-cour-d-assises-de-blois-3155007
AFP via Yahoo Actualités, les parents d'Inass jugés 39 ans après sa mort, 2 novembre 2026 : https://fr.news.yahoo.com/parents-petite-martyre-la10-jug%C3%A9s-085906798.html
AFP via La Libre, les parents d'Inass Touloub jugés 39 ans après sa mort, 2 novembre 2026 : https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/2026/11/02/les-parents-de-la-petite-martyre-de-la10-juges-39-ans-apres-sa-mort-Z5AVMN2VC5DPZDF6YHYJM7C7UE/
AFP via 20 minutes, le procès des parents d'Inass Touloub, 29 octobre 2026 : https://www.20min.ch/fr/story/proces-en-france-l-affaire-de-la-petite-martyre-de-l-a10-bientot-elucidee-103658235
AFP via France 24, Suèvres avant le procès, 29 octobre 2026 : https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20261029-proc%C3%A8s-de-la-martyre-de-l-a10-su%C3%A8vres-o%C3%B9-est-enterr%C3%A9e-inass-touloub-veut-tourner-la-page
ICI Centre-Val de Loire, les parents d'Inass jugés à Blois 39 ans après, 27 octobre 2026 : https://www.ici.fr/centre-val-de-loire/loiret-45/petite-martyre-de-l-a10-les-parents-d-inass-juges-a-blois-39-ans-apres-epilogue-d-une-affaire-longtemps-mysterieuse-4760836
franceinfo, la conférence de presse du procureur de Blois, 14 juin 2018 : https://www.franceinfo.fr/faits-divers/petite-martyre-de-l-a10-ce-qu-il-faut-retenir-de-la-conference-de-presse-au-sujet-de-la-mise-en-examen-des-parents_2801955.html
France 3 Centre-Val de Loire, la Cour de cassation confirme les qualifications, 1er octobre 2024 : https://france3-regions.franceinfo.fr/centre-val-de-loire/loir-cher/petite-martyre-de-l-a10-les-parents-seront-juges-pour-actes-de-torture-et-de-barbarie-et-complicite-confirme-la-cour-de-cassation-3040454.html
franceinfo, à Suèvres, la commune où est enterrée Inass, 30 octobre 2026 : https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/vont-ils-toujours-etre-dans-le-deni-a-suevres-la-commune-ou-est-enterree-la-martyre-de-l-a10-on-attend-avec-impatience-le-proces-des-parents_8239498.html
actu.fr, le direct de la deuxième journée d'audience, 3 novembre 2026 : https://actu.fr/centre-val-de-loire/blois_41018/proces-de-la-martyre-de-l-a10-a-blois-deuxieme-journee-d-audience-pour-les-parents-d-inass-apres-une-journee-tendue_65006412.html
AFP via Boursorama, les témoins de la découverte à la barre, 3 novembre 2026 : https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/martyre-de-l-a10-des-temoins-pris-de-panique-et-choques-par-le-corps-tumefie-e1ed3a1e28f134658bd551e6c85db32f
ICI Centre-Val de Loire, "Avant 2018, je pensais qu'Inass était vivante", 3 novembre 2026 : https://www.ici.fr/centre-val-de-loire/petite-martyre-de-l-a10-la-mere-d-inass-en-pleurs-aux-assises-a-blois-femme-manipulatrice-pour-la-penitentiaire-9309550
