"Allez, on tue maman et on la met dans la charrette"

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ACTUALITÉ

5/29/20264 min temps de lecture

Dessin Christophe Girard

"Allez, on tue maman et on la met dans la charrette"

Dans une salle de l'unité médico-judiciaire du Centre hospitalier de Roanne, deux jours après le meurtre de leur mère, les enfants de Jérémy Beaudet et d'Élodie Charmeau ont été reçus par une psychiatre. L'aîné, 6 ans, joue avec des Playmobil. Et au milieu du jeu, il lâche cette phrase.

Une vie commune et un meurtre

Nous sommes en juin 2015. Jérémy Beaudet et Élodie Charmeau se rencontrent lors d'un trajet Blablacar. De cette rencontre naît une relation, puis une famille : trois enfants, 16 mois, 3 ans et 5 ans au moment du drame. Un homme décrit par ses proches comme travailleur acharné, sportif, père aimant, plein de projets. Entre les deux, des années de tensions, de séparations, de reprises. Et finalement, un point de non-retour.

Un homme aux mille projets

Né d'une mère médecin et d'un père agriculteur, Jérémy Beaudet a connu une enfance marquée par la séparation de ses parents à l'âge de 11 ans. Courtier en travaux au moment des faits, il achetait des biens immobiliers qu'il rénovait et mettait en location. "À ce moment-là, j'étais privilégié, avec une affaire qui roulait", dira-t-il lui-même.

Son projet phare entre 2021 et 2022 : la transformation de l'hôtel-restaurant Le Domanial, à Commelle-Vernay, près de Roanne. C'est là qu'il vit avec ses trois enfants, une jeune fille au pair et l'aide d'une nounou. "L'idée était de créer un lieu de rencontres intergénérationnelles, évolutif en fonction des projets des uns et des autres, où je puisse aussi élever mes enfants."

C'est dans ce même lieu qu'il tuera Élodie Charmeau.

Des années de conflits

Entre 2019 et 2022, la relation entre les deux ex-partenaires se dégrade progressivement. Mains courantes, dépôts de plaintes pour violences, dégradations, non-présentation d'enfant — les deux parties s'accusent mutuellement. Les services sociaux, éducatifs et judiciaires interviennent à plusieurs reprises pour statuer sur la garde des enfants.

Deux visions s'affrontent. D'un côté, celle du "clan Beaudet" : un père désemparé, victime de harcèlement, convaincu que ses enfants sont en danger. "Il avait une peur constante que les enfants ne reviennent pas en vie, la maman ayant déjà évoqué des projets de suicide collectif. Il n'avait qu'un objectif, que ses enfants soient en sécurité", témoigne sa nouvelle compagne.

De l'autre, une tout autre image : celle d'un homme manipulateur, exerçant une emprise sur la victime, la faisant passer pour instable pour mieux l'exclure de la vie de ses enfants. "Quand il veut discréditer une femme, il la fait passer pour folle. Je pense qu'il a monté de toutes pièces sa supposée folie", estime la propre mère de Jérémy Beaudet — elle-même, dit-elle, victime de ce traitement.

Jérémy Beaudet n'a jamais accepté la décision de justice autorisant la garde alternée. "Elle avait des problèmes psy, j'avais peur pour eux", résumera-t-il lors du procès.

Samedi 10 septembre 2022, Le Domanial, Commelle-Vernay

Ce matin-là, Élodie Charmeau se rend au Domanial pour récupérer ses enfants. Les trois petits sont à l'intérieur. Leurs parents se retrouvent dehors. Une dispute éclate.

Ce qui se passe ensuite, Jérémy Beaudet l'avouera lui-même le lendemain : il s'empare d'un câble électrique. Il étrangle Élodie. L'autopsie conclura à une mort par asphyxie — la strangulation a duré plusieurs dizaines de secondes, selon les experts. L'agonie a été longue.

Il charge ensuite le corps dans la remorque de son pick-up et le recouvre de terre. Puis il prend la route avec ses trois enfants à bord, et se rend chez son père à Saint-Laurent-sur-Saône, dans l'Ain. Il lui laisse les enfants. Et disparaît.

Il erre toute la journée et toute la nuit — une pelle et une pioche retrouvées dans le pick-up laisseront penser qu'il envisageait peut-être d'enterrer le corps. Le dimanche matin, il se présente seul à la gendarmerie de Saint-Laurent-sur-Saône. Le cadavre d'Élodie est encore dans la remorque, garée devant le bâtiment.

Une femme de 34 ans, mère de ses enfants, qui sera la 82e victime de féminicide en France en 2022.

Ce que les enfants ont dit

Deux jours après le meurtre de leur mère, les deux enfants aînés sont reçus par le docteur Virginie Lançon, psychiatre et médecin légiste au Centre hospitalier de Roanne.

Dans la salle de l'unité médico-judiciaire, le fils de 6 ans joue avec des Playmobil western. "Allez, on tue maman et on la met dans la charrette", dit-il spontanément, en mimant les gestes. "Papa a étranglé maman", confie-t-il à la psychiatre — froidement, sans émotion.

La spécialiste relève un comportement qu'elle qualifie d'"inquiétant" : des propos qui semblent "récités", une "emprise du discours paternel" visible dans les mots de l'enfant. Des enfants porteurs d'une vérité que leur père n'a pas su — ou voulu — leur épargner.

Ce témoignage est lu à la barre de la cour d'assises de la Loire ce jeudi 28 mai 2026. Il a fallu avoir le cœur bien accroché.

En détention depuis 2022

Depuis son incarcération en septembre 2022, Jérémy Beaudet s'est fait discret — à une exception près : à son arrivée à la maison d'arrêt de La Talaudière, il est monté sur le toit pour y accrocher une banderole : "Libérez mes bébés, l'injustice tue." Depuis son transfert à Lyoncornas en décembre 2022, il travaille, suit des soins psychologiques, se comporte de manière respectueuse selon les rapports. "Il a eu un geste monstrueux, mais il n'est pas un monstre", a déclaré sa mère.

Le procès

Jérémy Beaudet comparaît devant la cour d'assises de Saint-Étienne du 27 au 29 mai 2026. Le verdict est attendu vendredi.

Élodie Charmeau avait 34 ans. Elle était la 82e victime de féminicide en France en 2022.