Affaire Warren Barnes : tué pour voir ce que ça fait de tuer

Warren Barnes, dit le Reading Man, à Grand Junction au Colorado, affaire Warren Barnes
Warren Barnes, dit le Reading Man, à Grand Junction au Colorado, affaire Warren Barnes

Fin février 2021, dans un passage de Main Street, à Grand Junction, dans le Colorado, une chaise pliante reste vide, celle où Warren Barnes, 69 ans, passe d'habitude toutes ses journées à lire. Ce vieil homme sans domicile, qui répond toujours "And you also", "Et vous aussi", quand on lui souhaite une bonne journée, ne manque jamais un jour, si bien que ses amis commerçants comprennent vite qu'il lui est arrivé quelque chose. Le 28 février, au bord du fleuve Colorado, des policiers tombent sur une voiture embourbée au bout d'une rampe de mise à l'eau, et pour eux, il y a eu plus de peur que de mal. Pourtant, sur le coffre, ils remarquent une trace qui ressemble à du sang.

Warren Barnes, l'homme qui lit

Presque chaque jour, dans le centre-ville de Grand Junction, Warren Barnes s'installe sur sa chaise pliante dans un passage de Main Street, entre une librairie et une boutique de robes de mariée, avec un livre. Ce sont des thrillers en format poche et des westerns de Louis L'Amour, et il peut y passer la journée.

Warren a 69 ans. Il est l'un des 8 enfants de sa famille, et il vit depuis longtemps dans la région de Grand Junction, une ville de l'ouest du Colorado coincée entre le désert et les montagnes. Il n'a pas de toit, mais dans le centre-ville, tout le monde le connaît, et tout le monde le décrit comme un homme "doux" et "calme".

Alors les commerçants lui offrent des livres, à manger et à boire, et ils l'ont surnommé "le Reading Man", l'homme qui lit. Monique Lanotti, la propriétaire de la boutique de mariage, lui garde même sa chaise, et elle l'installe au soleil, derrière son magasin.

Une nuit sous le pont

Dans la nuit du 27 février 2021, Warren Barnes dort sous un pont routier, près du centre-ville. La veille, il a appelé sa sœur, Geraldine, pour lui souhaiter son anniversaire.

Un peu plus tard dans la nuit, une voiture tourne dans les rues de Grand Junction, et au volant, il y a un jeune homme de 19 ans qui cherche quelqu'un à tuer. Il a d'abord pensé à une prostituée, jusqu'à ce qu'il aperçoive un homme endormi sous le pont.

Il enfile plusieurs paires de gants, il prend un couteau de cuisine, et il s'approche. Comme Warren dort, il ne peut pas se défendre, et le jeune homme le poignarde. Ensuite, il mutile le corps, et il emporte une partie de ses restes avec lui.

Une voiture dans le fleuve

Après ça, le jeune homme revient sur les lieux. Il charge le reste du corps dans le coffre de sa voiture, et il se rend au Blue Heron Boat Ramp, une rampe de mise à l'eau sur le fleuve Colorado, parce qu'il veut faire disparaître le corps dans le fleuve. Sauf que sa voiture s'embourbe, et elle finit en partie dans l'eau, bloquée.

Le 28 février, des policiers tombent sur la scène, et le jeune homme est là, à côté de sa voiture. L'ambiance est presque détendue, parce que pour eux, c'est un garçon qui a coincé sa voiture dans l'eau, et il y a eu plus de peur que de mal, alors la voiture est remorquée. Ce matin-là, personne n'imagine ce qui vient de se passer, et pourtant, les policiers remarquent une trace sur le coffre.

Elle ressemble à du sang.

Une chaise vide sur Main Street

Dans le passage de Main Street, la chaise du Reading Man reste vide, alors que d'habitude, Warren est là chaque jour, sans exception. Ses amis commerçants s'inquiètent, et très vite, ils comprennent qu'il lui est arrivé quelque chose.

Un sac poubelle dans un placard

Le 1er mars 2021, dans la maison familiale, à Grand Junction, Terri Cohee range la chambre de son fils, Brian, 19 ans. Elle ouvre son placard, et à l'intérieur, elle trouve un sac poubelle.

Dans ce sac, il y a des restes humains.

À 13h48, Terri Cohee appelle le 911. Quand les policiers arrivent, Brian leur fait une première déclaration. "Je me suis toujours demandé ce que ça faisait de tuer." La victime, elle, est identifiée, et c'est Warren Barnes, le Reading Man de Main Street.

Un lycéen surnommé "Dahmer"

Au lycée, les camarades de Brian le surnomment "Dahmer", à cause de sa fascination pour le tueur en série Jeffrey Dahmer. Au Texas, un autre jeune homme gardait sur son ordinateur un document où il notait les tueurs en série selon leurs méthodes et leurs armes, et c'est ce que les enquêteurs découvrent dans l'affaire Trey Sesler.

Brian Thomas Cohee est né le 10 janvier 2002, et à 5 ans, on lui diagnostique un trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité. En 2018, il tue un chat, et il garde sa tête chez lui pendant 3 jours. En 2019, on lui diagnostique un autisme, et sa défense évoquera aussi un trouble dépressif majeur. Mais ce qu'on apprend surtout au procès, c'est qu'il est obsédé depuis longtemps par l'idée de tuer, au point que la nuit, il roule en voiture pour repérer les campements de sans-abri.

Un kit préparé depuis des semaines

Face aux enquêteurs, Brian Cohee coopère, parce que selon lui, il n'y a "aucun intérêt" à mentir. Il raconte qu'il préparait ce meurtre depuis longtemps, et qu'il voulait savoir "ce que ça faisait". S'il a choisi un sans-abri, c'est parce qu'il pensait que personne ne remarquerait sa disparition.

Pour ça, Brian s'était préparé un kit, avec un couteau de cuisine d'une trentaine de centimètres et des gants en plastique, et pendant des semaines, il a cherché une victime. Le soir du meurtre, il a noté "1st" dans les notes de son téléphone, c'est-à-dire "le premier".

Des photos effacées

Brian raconte aussi qu'il a pris des photos du corps, puis qu'il les a effacées "parce que c'étaient des preuves", mais les enquêteurs parviennent à les récupérer. S'il est revenu sur les lieux, explique-t-il, c'est parce qu'il avait peur d'y avoir laissé une empreinte. Devant les enquêteurs, il se compare au tueur en série Edmund Kemper.

Un psychologue à la barre

Le 17 janvier 2023, à Grand Junction, Brian Cohee entre dans la salle du juge Richard Gurley, poursuivi pour meurtre au premier degré, atteinte à un cadavre et destruction de preuves. Il plaide non coupable pour cause d'aliénation mentale, si bien que pendant 2 semaines, toute la question, c'est de savoir s'il était responsable de ses actes quand il s'est approché de Warren sous le pont.

Un psychologue engagé par la défense, Paul Spragg, affirme qu'au moment des faits, Brian traversait un épisode dépressif majeur avec des caractéristiques psychotiques, et qu'il n'était pas sain d'esprit au sens de la loi. Sauf qu'au contre-interrogatoire, il reconnaît que Brian semblait lucide quand la police l'a contacté, et qu'il comprenait que son geste aurait des conséquences.

À la barre, sa mère, Terri Cohee, en pleurs, décrit un fils qui "n'était pas comme les autres". Pour l'accusation, en revanche, le kit, les gants superposés, les semaines de recherche, la note "1st" et les photos effacées prouvent qu'il avait tout prévu. Au bout de ces 2 semaines, les jurés se retirent, et ils délibèrent pendant 2 jours.

La sœur de Warren face à la cour

Le 3 février 2023, les jurés reviennent avec leur verdict. Pour eux, Brian savait faire la différence entre le bien et le mal, alors il est reconnu coupable de tout. Le 6 février, le juge Richard Gurley le condamne à la prison à vie, sans aucune possibilité de sortir, la seule peine possible au Colorado pour un meurtre au premier degré, avec 13 ans et demi de plus pour les preuves détruites.

Ce jour-là, devant la cour, la sœur de Warren, Geraldine Shipp, celle qu'il avait appelée pour son anniversaire la veille de cette nuit sous le pont, confie qu'elle fait encore des cauchemars, et elle décrit son frère comme "un homme d'honneur, un homme intègre, aimé par la communauté et par sa famille". Sa cousine, Joanne Barnes Graham, insiste. "Ce n'était pas quelqu'un qu'on jette."

Une chaise en métal dans le passage

Brian Cohee purge sa peine au centre pénitentiaire de Buena Vista, au Colorado, et il ne sortira jamais. Les restes de Warren Barnes, eux, n'ont jamais tous été retrouvés, malgré les recherches menées dans le fleuve Colorado.

Brian Cohee pensait que personne ne remarquerait la disparition d'un vieil homme sans abri, et parfois, c'est vrai, puisqu'en Ohio, dans l'affaire Shawn Grate, personne n'avait signalé la disparition de l'une des victimes. Sauf que pour Warren, toute une ville l'a remarquée, et le 20 novembre 2021, ses amis ont fait installer une sculpture en métal, financée par des dons, dans le passage où il lisait. Elle a été réalisée par Tim Navin, un artiste ferronnier de Fruita qui a lui-même connu la rue, et qui y a passé 285 heures.

On y voit une chaise semblable à la sienne, un arbre courbé par le vent, et une pile de livres dont les pages semblent tourner. Sur l'un d'eux, on peut lire "And You Also", et une inscription dit "Warren was here", Warren était là.

L'affaire Warren Barnes en vidéo ⬇️

Sources :

The Colorado Sun, la sculpture en hommage au Reading Man, 22 novembre 2021 : https://coloradosun.com/2021/11/22/reading-man-grand-junction-sculpture/
The Daily Sentinel, l’interrogatoire diffusé au procès, janvier 2023 : https://www.gjsentinel.com/news/western_colorado/recording-of-cohee-interview-with-investigators-played-at-trial/article_b6cfc4f0-98fa-11ed-a815-d3017e352fd9.html
The Daily Sentinel, le témoignage de l’expert de la défense, janvier 2023 : https://www.gjsentinel.com/news/western_colorado/expert-witness-testifies-in-cohee-trial/article_64330b16-a1a2-11ed-bb70-579438cdaf40.html
KJCT, le procès de Brian Cohee, 24 janvier 2023 : https://www.kjct8.com/2023/01/24/brian-cohee-trial-continues/
KJCT, condamnation à la prison à vie, 6 février 2023 : https://www.kjct8.com/2023/02/06/brian-cohee-ii-sentenced-life-without-parole
The Colorado Sun, la condamnation et les déclarations de la famille, 7 février 2023 : https://coloradosun.com/2023/02/07/warren-barnes-reading-man-killer-sentenced/