AFFAIRE ABBY CHOI


Nous sommes le vendredi 24 février 2023, à Hong Kong. Dans un village isolé du district de Tai Po, la police pénètre dans un petit appartement, et ce qu'elle y trouve dépasse l'entendement. Dans le réfrigérateur, les policiers découvrent 2 jambes humaines, sectionnées net. Sur le feu mijotent 2 grands pots d'une soupe de carottes et de navets, mêlée à des os et à des tissus humains. La tête, le torse et les bras manquent à l'appel. L'affaire Abby Choi commence par cette scène, celle d'un crime qu'on a cherché à faire disparaître. Reste à savoir à qui appartient ce corps, qui a fait ça, et pourquoi. Voici, du début à la fin, l'une des affaires criminelles les plus glaçantes du true crime moderne.
Qui était Abby Choi ?
Abby Choi naît en 1994 à Hong Kong. À sa naissance, rien ne laisse présager le luxe. Sa mère, Cheung Yin-fa, divorce du père biologique et refait sa vie avec un nouveau compagnon. Ensemble, ils se lancent dans la construction et l'exploitation minière en Chine continentale, et bâtissent en quelques années un véritable empire qui les place parmi les familles influentes de la ville. Abby grandit au cœur de cette ascension, entre écoles internationales prestigieuses et privilèges.
Mais ce qui la passionne, c'est la mode. À 18 ans, elle lance sa propre ligne de vêtements. Le succès est d'abord modeste, puis fulgurant. Elle collabore avec des créateurs, séduit une clientèle jeune et cosmopolite, et se forge une réputation de créatrice avant-gardiste. Elle devient aussi mannequin, apparaît dans des campagnes internationales et sur des couvertures de magazines de mode. Sa fortune personnelle est estimée à plus de 12 millions de dollars. À 28 ans, Abby Choi est une influenceuse suivie, mère de 4 enfants, et une femme que son entourage décrit comme généreuse, attachée à sa famille et engagée pour les animaux abandonnés. Rien, dans cette vie, ne semble annoncer une fin aussi violente.
Un mariage, un divorce, et une famille qu'elle n'a jamais lâchée
En 2012, à 18 ans, Abby épouse Alex Kwong, un jeune homme du même âge issu d'une famille modeste. Son père, Kwong Kau, est un ancien policier à la retraite. Le couple a 2 enfants, puis divorce après 3 ans de mariage. Alex, lui, enchaîne les ennuis. Il est mêlé à des affaires de vol, puis monte une escroquerie à l'or qui lui vaut des poursuites, avant de prendre la fuite pour échapper à la justice.
C'est là que l'histoire devient singulière. Malgré le divorce et les problèmes d'Alex, Abby continue de soutenir toute la famille Kwong. Elle leur assure un train de vie confortable et achète même un appartement de luxe à Kadoorie Hill, l'un des quartiers les plus prestigieux de Hong Kong, estimé autour de 9 millions d'euros, pour y loger Alex, ses 2 enfants et ses ex-beaux-parents. Bien que payé par Abby, le bien est mis au nom de son ex-beau-père, Kwong Kau. Elle reste proche de sa belle-famille, au point de confier son transport quotidien à son ex-beau-frère, Anthony Kwong, devenu son chauffeur.
De son côté, Abby a refait sa vie avec un nouveau compagnon, Chris Tam, issu lui aussi d'une famille fortunée. Ils célèbrent une cérémonie de mariage en 2016, sans jamais officialiser l'union sur le plan légal, et ont 2 enfants ensemble. Sur le papier, la vie d'Abby ressemble à un conte de fées. Mais fin 2022, une décision anodine va, semble-t-il, tout faire basculer.
La disparition
Nous sommes le mardi 21 février 2023. Comme souvent, Abby doit aller chercher sa fille à l'école. Ce jour-là, c'est Anthony, son ex-beau-frère et chauffeur, qui prend le volant. Mais à la sortie des classes, Abby n'arrive pas. Ses enfants attendent, l'école s'inquiète et prévient Chris, qui alerte aussitôt la police. Abby Choi a disparu.
Les enquêteurs s'appuient sur un atout de taille, le réseau de vidéosurveillance de Hong Kong, l'un des plus denses au monde. Les images montrent le van d'Anthony, avec Abby à bord, roulant en début d'après-midi. La dernière personne à l'avoir vue vivante est donc son chauffeur. Interrogé, Anthony affirme l'avoir déposée à sa demande, sans trop se souvenir où. Sauf que son récit ne tient pas, il n'a pas d'alibi pour la suite de la journée. Les enquêteurs remontent alors le trajet grâce au GPS de sa voiture.
L'appartement de Tai Po
Le véhicule ne s'est jamais arrêté là où Anthony le prétend. Il a filé vers le nord, jusqu'à un appartement isolé d'un village de Tai Po. Et c'est là, le 24 février, que la police fait la macabre découverte. L'endroit n'est pas un lieu de vie. Il n'y a presque pas de meubles, seulement une cuisine équipée, des bâches épaisses accrochées aux murs, une odeur de désinfectant. Dans le réfrigérateur se trouvent les 2 jambes, et sur le feu, les mêmes pots où mijotent des restes humains. Deux jours plus tard, le 26 février, les enquêteurs retrouvent dans l'un des pots le crâne d'Abby, percé d'un trou à l'arrière, signe d'un coup porté à la tête.
Sur place, tout raconte la préméditation. Les enquêteurs saisissent une scie électrique, un hachoir de type professionnel et un marteau, tous tachés de sang, ainsi que des gants, des imperméables noirs et des masques. Ils trouvent aussi un sac à main violet, identique à celui qu'Abby portait sur les dernières images de vidéosurveillance. Les analyses confirment l'insoutenable, les restes sont bien les siens. Restait à comprendre qui avait organisé un tel dispositif, et pourquoi.
Sept suspects et une famille
Très vite, l'enquête se resserre sur l'entourage d'Abby, et plus précisément sur la famille Kwong. Anthony, le chauffeur, est arrêté, tout comme l'ex-beau-père, Kwong Kau, et l'ex-belle-mère, Jenny Li. Manquait Alex, l'ex-mari. La police le localise le 25 février alors qu'il tente de fuir Hong Kong par la mer, sur un bateau affrété pour lui, avec sur lui d'importantes sommes en liquide et des montres de luxe.
Autour d'eux gravitent d'autres noms. Ng Chi Wing, une femme qui fréquentait Kwong Kau et dont le nom figure sur le bail des appartements liés à l'affaire. Henry Lam, un employé d'une société de location de yachts, et Irene Pun, une amie d'Alex, tous deux soupçonnés de l'avoir aidé à organiser sa fuite. Au total, 7 personnes sont arrêtées, une famille et son cercle proche, dans ce que la presse qualifiera de féminicide d'une brutalité rare.
Le mobile présumé
Selon l'accusation, tout tournerait autour d'une question d'argent, et d'un appartement. Fin 2022, Abby aurait décidé de vendre le bien de Kadoorie Hill, celui-là même où logeait la famille Kwong, pour financer un nouveau projet. Elle leur aurait proposé un relogement, plus modeste. Mais pour une famille habituée à ce train de vie offert, et pour un ex-beau-père dont le nom figurait sur les papiers, cette vente aurait été inacceptable.
À partir des images, du GPS, des traces de sang retrouvées dans la voiture d'Anthony et des relevés téléphoniques, les enquêteurs ont reconstitué un scénario. Kwong Kau, fort de son passé de policier, en serait le cerveau. Abby aurait été attirée jusqu'à l'appartement de Tai Po, préparé à l'avance, où elle aurait été tuée puis démembrée, avant que la famille ne tente de faire disparaître le corps. Il faut le dire clairement, ce déroulé est la thèse de l'accusation. Les trois principaux accusés n'ont pas encore été jugés, et ils restent présumés innocents jusqu'au verdict.
Où en est la justice ?
L'affaire a profondément choqué Hong Kong et fait le tour du monde. Mais elle avance par étapes. Alex Kwong a d'abord été condamné, dans un dossier distinct, à 42 mois de prison pour d'anciens vols et pour s'être soustrait à la justice. En 2025, deux volets se sont refermés. L'ancienne belle-mère, Jenny Li, a été reconnue coupable d'entrave à la justice et condamnée à un an et demi de prison, le juge estimant qu'elle avait agi avant tout pour protéger son fils. Henry Lam et Irene Pun ont eux aussi été reconnus coupables d'avoir aidé Alex à fuir.
Le cœur du dossier, lui, reste à trancher. Le procès pour meurtre d'Alex Kwong, de son frère Anthony et de leur père Kwong Kau est fixé au 21 septembre 2026 à la High Court, et devrait durer plusieurs semaines. En attendant, la mère d'Abby a saisi la justice pour empêcher la vente de l'appartement litigieux et faire reconnaître que sa fille en était la véritable propriétaire, afin d'en préserver l'héritage pour ses petits-enfants. Quant au reste du corps d'Abby, sa tête mise à part, il n'a jamais été retrouvé.
Derrière le sensationnel de cette affaire, il y a une femme partie d'un milieu modeste, qui avait tout construit, et qui n'a jamais cessé d'aider ceux qui l'entouraient, y compris une belle-famille qu'elle n'était plus obligée de porter. Si cette histoire dit quelque chose, c'est peut-être que la générosité n'est jamais une faiblesse. Ce qui est monstrueux, ce n'est pas d'avoir donné, c'est d'avoir cru qu'on pouvait tuer pour continuer à recevoir.

